L’aube d’un jour nouveau

 

Depuis hier, je paie pour tenir ce blog.

Voilà qui va faire hausser les sourcils à l’Homme, quand il reviendra de sa tournée des villes du 2ème et 3ème tiers: non seulement tu passes un temps fou sur ce truc et ça ne te rapporte rien, et en plus, maintenant ça te coûte de l’argent ? Ami lecteur, ne croyez pas que j’ai un mari radin. Au contraire, il trouve par exemple que je devrais aller me faire masser plus souvent. Mais, sans doute influencé par l’impitoyable société marchande dans laquelle nous vivons, il lui semble que toute activité impliquant un effort pour produire un résultat devrait être rémunérée.

Grâce à cette nouvelle version payante de mon blog, je découvre le monde des statistiques avancées. Et là, partagez mon désarroi: j’ai réalisé hier soir que mes 150 visiteurs quotidiens étaient en fait tous des robots, à l’exception de 4: ma mère, un fidèle lecteur qui commente souvent mon blog: I learned so much from your post. Please come and check my blog to discover the latest ways to enlarge your penis. Il y a aussi un nigérien qui passe de temps en temps, et me laisse des messages pour me proposer de partager avec lui l’héritage de sa grande-tante. Et c’est à peu près tout.

L’heure est grave, ce blog se meurt faute de lecteurs, j’écris dans le vide; hier au dîner, j’ai donc brainstormé avec mes 3 fils pour trouver quelques idées propres à vous appâter. Mon aîné, qui à lui seul dépense 80% du budget fringues de la famille, m’a proposé une nouvelle rubrique sur la mode en Inde, un look par jour. Je l’ai regardé d’un air dubitatif, la mode et moi … Je te la tiendrais, ta rubrique, si tu veux. L’enchantement de mes jours, 4 ans seulement et déjà accro à l’i-pad familial qu’il s’est approprié, pense qu’il faudrait pouvoir jouer à angry birds sur ce site. Il y a peut-être du potentiel, d’ailleurs, on aurait des angry birds en turban, en burka, emprisonnés dans des rickshaws. Le numéro deux, à l’esprit déjà mercantile, n’avait pas d’idées, il trouvait de toutes les façons que l’abonnement mensuel pour ce blog était hors de prix (je vais lui sucrer son abonnement à X-box live, tiens).

La nuit porte conseil, et je me suis réveillée avec cette certitude: si je voulais plus de lecteurs, il faudrait peut-être parler plus de sexe sur ce blog. Personnellement, j’aime bien le sexe, je trouve ça intéressant et distrayant, et chez le coiffeur, entre Marie-Claire Elles ont fait l’amour avec leur plombier et elles racontent et Témoignage chrétien Rencontres d’Assises, 25 années d’esprit oeucuménique, je commence par Marie-Claire. J’avais donc, avant même ma première cuillérée de céréales, trouvé mon nouveau fil conducteur, un regard ethnologique sur le sexe en Inde. Hélas, tandis que je mâchouillais en réfléchissant, et avant même d’avoir écrasé ma 5ème fourmi (tous les matins, au petit déjeuner, je me livre à un véritable génocide, écrasant sans pitié les fourmis qui montent à l’assaut de mon bol et s’insinuent sur le duvet de mes avant-bras), je devais me rendre à l’évidence, j’allais avoir un problème de sources.

En effet, je ne suis pas prête à payer de ma personne (je paye déjà pour ce blog, c’est bien assez). Je parle finalement assez peu de sexe avec mes amies indiennes (je crois que j’ai dû avoir 5 conversations de 5 minutes en 5 ans). Je n’ai jamais mis la main sur la série « Sexe and the Desi ». Il va falloir que je fouille la question. Alors, ami lecteur, ami lectrice, je te lance un appel: si tu es indien, ou indienne, si tu couches avec un indien, une indienne (plusieurs aussi, on ne va pas mégoter), si tu as des informations croustillantes ou pas à me livrer sur la sexualité de ton voisin, de ton collègue et que tu es prêt à témoigner, je te promets l’anonymat!

 

 

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Articles récents

Insulte et susceptibilité, dernière minute!

Voici ce que twitte Salman Rushdie:

‘Rajasthan police invented plot to keep away Rushdie’ I’ve investigated, & believe that I was indeed lied to. I am outraged and very angry

Et oui, c’était bizarre que la police du Maharashtra dise ignorer tout du contrat des deux assassins sur Rushdie, alors qu’elle était censée avoir passé l’alerte … C’était donc bien un moyen de récupérer les voix musulmanes. Chapeau bas aux autorités du Rajasthan pour avoir su décourager une visite embarrassante. Les politiciens indiens font décidément preuve d’une grande créativité dans leurs stratégies de campagne!


Insulte et susceptibilité

Salman Rushdie et moi, nous avons un point commun. Nous aurions du tous les deux être au festival de littérature de Jaipur ce week-end. Pas dans le même rôle bien sûr. Lui aurait été orateur, moi j’aurais été auditrice. Pour lui, comme pour moi, ça ne s’est pas fait.

Pour moi, c’est le fait qu’on a découvert un cancer à l’amie avec qui je devais partir. Nous avions prévu un véritable road-trip, enchaînant à Jaipur la foire d’Art de Delhi. J’étais enchantée à l’idée de dormir d’abord chez sa cousine au 19ème degré, liée à la famille royale , pour ensuite découvrir, à Delhi, l’atmosphère exhubérante de sa famille Punjabi.

Pour Salman Rushdie, c’est aussi une affaire liée à la vie, à la mort. On l’aurait averti que deux assassins ont été envoyés à Jaipur par un des parrains de la mafia de Bombay pour attenter à sa vie. Dans le doute, il a préféré s’abstenir du voyage. La police de Bombay nie ce matin toute connaissance d’un quelconque « contrat » sur la vie de l’écrivain, mais celà dit entre nous, ça doit bien arranger le gouvernement central qui essaie depuis quelque mois de récupérer le vote musulman dans l’Uttar Pradesh en vue des prochaines élections: c’est en effet de cet état que sont venues les plus fortes protestations à la venue de l’auteur.

J’avoue, je ne suis pas une experte de l’oeuvre de Rushdie. Le seul livre que j’ai lu de lui, c’était Les enfants de minuit, surtout parce qu’on me l’avait fourré dans les mains en criant au chef d’oeuvre, et sans que j’accroche vraiment. Ces Versets sataniques, je ne les connais que de réputation et c’est vraiment dommage que je ne sois pas allée à Jaipur, j’aurais pu combler une lacune. Face à cette censure par la terreur, nombre d’auteurs ont pris sur eux de lire à haute voix des passages de l’ouvrage lors de leurs interventions, plongeant les organisateurs du festival dans l’embarras et créant la polémique, à tel point que les auteurs en question ont été exclus du festival (ils sont partis pour leur propre sécurité est la version des organisateurs), après avoir signé un document dégageant la  JaiLit de toute responsabilité dans leurs actions.

Les opinions s’affrontent, entre ceux qui voient dans l’incident une manipulation, ceux qui pensent qu’effectivement, sur ce livre là, Salman Rushdie était allé trop loin dans la provocation, ceux qui se scandalisent du silence de la classe politique sur l’affaire, ceux qui s’étonnent de tant de bruit pour un ouvrage qui n’aurait pas grande valeur littéraire.

Mais ce que cet incident illustre avant tout, et une nouvelle fois, c’est que la censure est bien vivante en Inde, aujourd’hui et plus que jamais.

Il y a l’auto-censure, celle que s’imposent les cinéastes qui ne veulent pas risquer d’offenser les autorités religieuses, de peur de voir leurs films interdits dans certains états, ou qu’un appel au boycott par des partis politiques toujours prompts à agiter leur base aboutissent à des jets de pierre sur multiplex ou autre agression. Une réalisatrice de ma connaissance, réalisant un film sur la communauté parsi, pourtant la plus tolérante, m’avait dit combien elle avait veillé lors de la promotion du film à ce que jamais ne soient mis en avant des éléments qui auraient pu irriter les Grands Prêtres.

Il y a la censure du Bureau de la Censure, celui qui traque la nudité ou le langage susceptible de corrompre l’âme pure de la jeunesse, délivrant les certificats de projection qui agacent tant mes enfants quand c’est un A (adultes seulement) qui est décerné à tel ou tel film d’action qu’ils rêvaient de voir.

Il y a les gardiens de la susceptibilité communautaire, généralement les partis politiques, qui traquent le moindre propos pouvant être dévoyé, la moindre rumeur sur des films ou des ouvrages qu’ils n’auront ni lu, ni vu, et qui, gardant votre honneur mieux que vous n’auriez pu le faire vous-même, en exigeront l’interdiction, dans l’espoir de s’attirer les bonnes grâces de ceux qu’ils prétendent défendre.

Il y a la censure par la terreur, celle des gros bras qui saccagent les bureaux d’un producteur, détruisent les oeuvres d’art, ou même envoient des menaces de morts comme celles qui ont poussé le peintre MF Hussain à s’exiler hors de l’Inde en 2006. (Son tort était d’avoir peint des idoles dénudées de la mythologie indienne)

 

MF Hussain, mort à Londres en exil en juin 2011

 

 

Les militants du Bajrang dal sont souvent en première ligne dans ce type de protestation

 

Il y a la censure d’Internet que rêve de mettre en place Kapil Sibal, le ministre des télécoms et des technologies d’information, lorsqu’il rencontre des représentants de Yahoo, Google ou Facebook pour leur demander d’ôter les contenus « offensants » et « diffamatoires ».

Il y a enfin la censure self-service des déménageurs qui refusent d’emballer mon exemplaire de Terrain de jeu du diable, un livre de photographies de Nan Goldin au prétexte que c’est interdit, un livre comme ça, Madame, ici, pour mieux me le subtiliser en fin de journée.

Alors, dans cette grande démocratie qu’est l’Inde, où la liberté d’expression est garantie, à condition de ne pas « heurter les sentiments religieux » ni « d’inciter à l’agitation communautaire », ou encore « menacer l’intégrité et la souveraineté de l’Inde », quels sont les sujets qui fâchent ? Le sexe, bien sûr. Quoique dernièrement, j’ai eu l’occasion de voir dans une galerie de Bombay une impressionnante collection de gravures ondinistes (l’artiste avait une obsession et une seule, le sexe féminin en train d’uriner, dépeint sous toutes ses coutures, sous tous ses angles). Alors que lorsque je suis allée voir Sexe entre amis - bien évidemment interdit aux moins de 18 ans, des coupures régulières dans la bande son m’informaient que j’avais raté des bouts de la délicieuse anatomie de Justin Timberlake.

La religion est un autre sujet évident. Il faut respecter les croyances dans toutes ses manifestations, et le dévot est prompt à prendre offense. Les catholiques  ont ainsi obtenu en 2006, dans l’état de Goa, l’interdiction du film Da Vinci Code.

La famille Gandhi est également intouchable. La biographie de Gandhi par Joseph Lelyveld, lauréat du prix Pullitzer, a été interdite dans l’état du Gujarat car elle laisse entendre une amitié particulière de Gandhi avec un homme allemand. Le Sari Rose de Javier Moro qui connait tant de succès en France a bien failli être interdit lui aussi, car le parti du Congrès n’appréciait pas certains aspects de ce portrait de Sonia Ghandi. Il n’est d’ailleurs à ma connaissance toujours pas disponible en Inde.

On ne plaisante pas non plus avec le sentiment national. Ce sentiment inclut tout ce qui touche au Cachemire, au Pakistan, et à la guerilla maoïste. Même le grand (en célébrité et non en taille!) Shah Rukh Khan a pu en faire l’expérience lorsque le Shiv Sena s’en est pris à son film My name is Khan, menaçant d’en empêcher la sortie en salle par la violence, en représailles à une remarque de Khan par laquelle il exprimait son regret qu’aucun joueur pakistanais n’ait été selectionné en première ligue de cricket.

 

 

Enfin, on ne heurte pas le sentiment communautaire. Le très esthétique Jodhaa Akbar, film qui relate les amours d’un empereur mogol musulman et d’une princesse rajput hindu a été interdit dans les états de l’Uttar Pradesh, du Rajasthan, de l’Haryana et de l’Uttarakhand (la cour suprême a levé partiellement l’interdiction). Il dépeindrait la communauté Rajput sous un mauvais jour.

Je pourrais encore vous parler de Billu the barber, dont le titre offensait semble-t-il les barbiers indiens, d’Indiana Jones et le temple maudit interdit à sa sortie parce qu’il était raciste et impérialiste,  ou encore d’Un si long voyage, de Rohinton Mistry, retiré du programme de littérature anglaise des universités de Bombay, de Mother India de Katherine Mayo, un livre critiqué par Gandhi mais dont il recommande la lecture aux indiens, et qui n’est toujours pas disponible en Inde (le site Flipkart, notre amazon à nous, le liste comme « hors stock », tout commes les versets sataniques d’ailleurs). La liste est longue.

J’entends régulièrement les artistes, journalistes, écrivains que je rencontre se plaindre du poids des contraintes sur leur création, leur écriture. Ce poids se ferait de plus en plus pesant.

Si la constitution indienne garantit la liberté d’expression elle autorise aussi des « restrictions raisonnables ». Ces restrictions raisonnable entament sérieusement me semble-t-il la liberté artistique, et sont largement exploitées par les partis politiques. Un membre du gouvernement commentait récemment: nous ne sommes pas une démocratie mature comme en Occident. Récemment aussi, un censeur expliquait ce qui était souhaitable: tous les films devraient pouvoir être vus par un grand-père et son petit-fils. Scorcese a bien fait de se recycler.


Fracture

Ce matin, comme tous les matins, j’ai simultanément allumé mon ordinateur et ramassé mon journal -- qu’un pauvre hère dépose tous les jours sur mon pas de porte pour la modique somme de 16 centimes d’euros par mois, en plus du coût du journal évidemment. J’ai déjà estimé le chiffre généré par la tournée de notre immeuble, une soixantaine d’appartements, à une dizaine d’euros mensuel, en admettant que nous fassions tous appel à ses services.  Alors, comme vous peut-être en ce moment, je me suis interrogée. Livreur de journaux, est-ce que ça paye bien ? Patron d’un réseau de livreurs, est-ce que ça rapporte ? Je me suis livrée à des calculs, supputations, impliquant la vitesse de l’ascenseur, l’éloignement des différents immeubles du quartier, leur hauteur … pour arriver à la conclusion qu’un livreur devait générer 80 euros de chiffres d’affaires par mois, mais sans être sûre de ce qui lui reviendrait, à lui, au final.

Mais la rentabilité économique du système de livraison de journaux à Bombay n’est pas vraiment mon propos. Ce qui s’est passé, c’est qu’alors que j’ouvrais une série de fenêtres dans mon navigateur, twitter, facebook, yahoomail, Le Monde, Libération, j’apprenais que Megaupload avait été fermé. Ca m’a drôlement agacée, (même si je reconnais que ça leur pendait au nez et que ça donne lieu à débat) et j’en ai oublié mon journal et ses nouvelles locales. J’en ai oublié le reste de l’actualité d’ailleurs, ce qui m’intéressait, c’était la disparition de ce site et la réaction des « anonymes ».

A dix heures, comme tous les jours, Anita est arrivée. Anita fait la cuisine -- même s’il faut reconnaître  que son manque d’imagination n’a d’égal que le mien sur le sujet. Vous voulez quoi pour le dîner ? On se regarde, blanc des yeux dans le blanc des yeux. C’était bon, les spaghettis aux aubergines de la dernière fois, je lance. Oui mais les enfants n’en ont pas mangé. Ah oui, c’est vrai. Ils aiment bien votre soupe aux poireaux, on fait une soupe aux poireaux avec ? Plus observatrice que moi, elle me répond: oui mais s’il n’y a pas de plat de viande, Oscar ne va pas être content. C’est qu’elle est catholique et mère de deux fils en pleine croissance, alors elle comprend les besoins carnivores de mon ado de fils. Ca devient compliqué, ce menu. Le silence se prolonge. Je fais une omelette et une salade et du riz, d’accord ?  J’acquiesce, soulagée d’en avoir fini. Elle entreprend de laver la salade dans l’eau bouillie avec le permanganate de potassium. Je traîne un peu dans la cuisine. On parle souvent de petites choses ensemble, ou de faits de l’actualité locale… Mais là, je sens que la fermeture du site de piratage partage, ça va lui passer au-dessus.

Vers onze heures, Malika arrive. Malika, c’est celle qui remplace Flavia, ma femme de ménage habituelle. Flavia a été hospitalisée d’urgence dans la nuit du 28 au 29 décembre et on lui a ôté l’utérus. Elle avait une fièvre à plus de quarante, et une infection aux reins. J’essaie de comprendre le rapport avec l’ablation de l’utérus quand elle me téléphone pour m’en informer, quelques jours après, c’est peut-être la barrière linguistique, mais je n’y comprends rien. En tout cas, elle a été opérée par mon gynécologue, Feroz, coqueluche de la société huppée de Bombay sud dont il a accouché tous les bébés. Visiblement, il opère aussi à tarif réduit les pauvres dans un hôpital de quartier, je trouve ça rassurant. Je suis vraiment désolée madame, vraiment désolée. Ses excuses, ça m’épate un peu, c’est plutôt moi qui me sent vraiment mal pour elle. D’autant plus qu’Anita me glisse, en secouant la tête de tristesse: elle ne pourra plus jamais avoir d’enfant, vous vous rendez compte, alors qu’elle n’en avait qu’un, une fille, en plus. Pas de garçon, c’est si triste, si triste …. Elle dodeline de la tête comme un de ces chiens qu’on dépose sur la plage avant de la voiture: une fille, rien qu’une fille, vraiment c’est triste. Je l’admoneste. Vous ne devez pas dire ça, Anita, une fille, c’est aussi bien qu’un garçon. Anita se tait, mais elle me lance un regard rusé par en-dessous: toi la blanche, t’y comprends rien. Et puis tu peux causer avec tes trois fils.

Mais revenons-en à Flavia, qui continue à s’excuser. J’ai essayé de vous appeler en France pour vous prévenir Madame, mais vous n’avez pas décroché. Je vous ai envoyé un E-MAIL, aussi (sa voix prend de l’emphase), vous avez reçu mon E-MAIL ? Sur le coup, ça m’interloque, ce mot est tellement incongru dans sa bouche. En plus, m’envoyer un e-mail, depuis où, comment ? Je ne lui ai jamais donné mon adresse e-mail.

Quand elle raccroche, Anita commente: c’est un peu de sa faute aussi, ça fait depuis le mois de juin que le médecin lui avait dit de se faire opérer. Depuis le mois de juin ? Mais pourquoi elle a attendu aussi longtemps ? J’interroge Anita, qui hausse les épaules.Tu comprends vraiment rien, toi la blanche. Et le coût de l’opération ? Et manquer le travail ? Si on perd son salaire, son emploi ? Je vois son regard, et je précise d’une voix ferme: quand vous avez des ennuis de santé, il faut m’en parler. Evidemment que je ne vais pas renvoyer Flavia parce qu’elle est malade. Si elle est absente trop longtemps, il faut qu’elle me le dise, c’est tout, qu’on s’organise. Complètement perfide, Anita ajoute: quand je suis rentrée de vacances (elle venait d’emmener ses fils 3 semaines dans le Tamil Nadu), la maison était sale, c’en était pas croyable. Un peu sèchement, je réplique: si elle était malade, c’est un peu normal, non ?

Malika, donc, remplace Flavia. C’est Flavia qui l’a envoyée. C’est plus clair, c’est une voisine, elle sait qu’elle est là pour dépanner, pas pour lui piquer son job. Malika ne parle pas un seul mot d’anglais, ce qui est plutôt rare, à Bombay. J’ai tenté de communiquer avec elle, la dernière fois, pour lui demander si elle avait des enfants. On ne s’est pas comprises. Malika ne m’adresse d’ailleurs jamais la parole. Elle reste parfois plantée à m’observer, alors que je suis sur l’ordinateur. Elle voudrait savoir si elle peut nettoyer la pièce, me dit Anita. Ah oui, mais bien sûr. Mais avant que je ne déplace mon ordinateur ailleurs, elle ne s’aventurera pas dans la même pièce que moi. Un peu plus tard, j’ouvre la porte de la salle de bains, elle s’y trouve à quatre pattes dans la douche, je m’excuse, de l’avoir effrayée peut-être, elle se dresse comme un pantin. La pièce est exiguë, nous ne nous sommes jamais retrouvées aussi proches l’une de l’autre. Elle garde les yeux soigneusement baissés au sol, tout le temps que je rentre dans la pièce, y prenne ce que je suis venue chercher, ressorte. Son attitude semble tellement soumise que j’en suis choquée.

Son travail terminé, elle part. Pour sonner quelques minutes après. Toujours sans croiser mes yeux, mais à renforts de gestes, elle me fait comprendre son problème: l’ascenseur réservé aux domestiques semble fermé. J’appelle pour elle notre ascenseur capsule central, celui qui est vitré et offre une vue sur le champ de courses, la mosquée d’Aji Hali, la mer. Lorsqu’il arrive, je la pousse littéralement dedans.  Bon après-midi Malika, à demain. Je rentre chez moi, avec un petit sentiment de malaise: aurais-je du l’accompagner à l’intérieur ? Et si l’un des gardiens, dans un syndrome de petit chef, l’engueulait d’avoir osé emprunter l’ascenseur des résidents sans ma protection ?

Internet est un espace libre et égalitaire. J’ai approuvé le blackout de Wikipédia, j’ai jubilé en constatant la rapidité de la riposte des Anonymous. Amis internautes, camarades, on s’enflamme … Mais qui s’enflamme pour Anita, Flavia, Malika ?

 

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