L’interview

- Alors Kavita, vous avez quel âge ?

- Je dois avoir dans les 35 ans madame, je ne sais pas exactement.

- Et vous êtes de Bombay Kavita ?

- Oh non madame, je suis du village.

- Il est où votre village ? Dans quel état ? Vous êtes du Maharashtra ?

- Oh mon village est loin madame, très loin. Il faut 3 jours de train pour y arriver.

- Et vous savez lire et écrire Kavita ?

- Oh non madame. Quand je suis arrivée à Bombay pour travailler en tant que domestique, j’avais 8 ans. Nous étions 7 enfants dans ma famille, alors, il fallait travailler, gagner de l’argent.

- Et quelle est votre situation familiale ? Vous êtes mariée, vous avez des enfants ?

- Je suis veuve madame. Et j’ai une fille de 11 ans. Enfin, ce n’est pas vraiment ma fille, mais c’est quand même ma fille.

- C’est-à-dire ?

- Quand j’ai eu 18 ans, je me suis mariée avec un homme de mon village. Mais je suis revenue à Bombay pour travailler. Lui est resté là-bas, et il a pris une autre femme. Un jour, il est venu à Bombay, avec elle et leur bébé. Il voulait divorcer. Mais avant, il m’a demandé de garder le bébé quelques jours car il voulait se rendre en pélerinage à Nashik avec son autre femme. Ils ne sont jamais revenus. Leur autocar a basculé dans un ravin. Je me suis retrouvée avec l’enfant. Alors, je l’ai gardée. Je l’ai élevée.

 Kavita tombe à genoux et joint les mains, on dirait Bernadette Soubirou devant une apparition de la vierge sur une image pieuse: « Je vous en supplie madame, je vous en supplie. Je veux être votre domestique. Donnez-moi ce travail. » Elle reste à genoux jusque la porte, il faut la relever.

C’est l’histoire de Kavita, telle qu’elle me l’a dite dans mon bel appartement de Breach Candy. Elle était vêtue d’un salvar kameez d’un blanc immaculé. Elle avait la pire dentition qu’il m’ait été donné de voir. Le visage austère d’une nonne.  J’ai fermé la porte sur elle, et je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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5 Réponses à “L’interview”

  1. Cecile
    17 septembre 2008 à 20:28 #

    salut helene ! sympa les photos et l idee du blog – enfin quand meme je me demande comment tu te demerdes pour avoir des histoires pareilles?!

  2. 17 septembre 2008 à 20:34 #

    Tout simplement …. j’habite à Bombay! Dans la « maximum city », tout est possible!

  3. Bilitis
    14 novembre 2008 à 11:47 #

    Une écriture à tomber… Merci de ces expériences…
    Bombay… il faut y vivre pour comprendre.

  4. gelek
    17 mai 2009 à 16:26 #

    Un peu dur de fermer la porte, le principal etant de ne pas fermer celle du coeur

  5. Pêche
    22 août 2010 à 0:23 #

    La fin de l’article est un peu rude, mais je crois que j’en aurais fait autant. Fermer une porte, c’est symboliquement très triste.

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