Mao à Malabar Hill

En avril dernier, mue par une impulsion étrange (qu’on attribuera très certainement aux vents de pré-mousson), j’ai rejoint les Octogénaires Anonymes de Bombay. Cette association rassemble en son sein des dames très vieilles, très riches et très dignes. Elles se réunissent plusieurs fois par semaine, autour de conférences, discussions, elles s’ouvrent l’esprit et tuent le temps. Mue donc par cette impulsion étrange, je me suis proposée pour organiser, bénévolement, une conférence mensuelle sur les sujets chauds du moment. On ne s’affole pas, entre autres sujets chauds, on trouvera, « mourir avec dignité » et  » botox et obésité ». Il faut bien s’adapter à sa cible. D’ailleurs, l’assistance, saris de bon ton et bijoux étincelants, ronfle parfois, et est souvent dure d’oreille! Ce qui est bien aussi, c’est que comme les réunions se déroulent chez les particuliers, j’ai l’occasion peu à peu de visiter tous les appartements chics de Bombay Sud, et si la crise financière internationale s’étendait jusqu’à mon homme, je pourrais toujours tenter de me transformer en agent immobilier pour faire à mon tour tourner la marmite!

C’est vrai, je me moque un peu, mais en fait, plus j’y vais, plus je m’amuse. Ce doit être l’effet de mes 40 ans qui se rapprochent à grands mois et m’entrainent de plus en plus près du coeur de cible.

Hier donc, je suis allée avec une trentaine d’autres octagénaires du quartier rencontrer Sudeep Chakravarti. C’est un auteur indien, qui s’est illustré l’an dernier en publiant un bouquin sur le mouvement maoïste en Inde (on les appelle les naxalites). Plutôt bien de sa personne d’ailleurs, il est allé s’enfoncer dans les jungles du Bengale et a visité les camps d’entrainement des guerilleros. Parfum d’aventures et de danger en plein salon cossu de Malabar Hill.

Sincèrement, l’auteur est charmismatique. Et il nous explique que les paysans rejoignant les camps d’entrainement ignorent qui est Mao Zedong, qu’ils sont là non pas parce qu’ils recherchent la richesse, mais parce qu’ils souhaitent la justice et la dignité. Que ce qui les meut, c’est la colère, une colère profondément ancrée par des siècles d’humiliation. Qu’on ne soupçonne pas depuis Malabar Hill l’existence terrible qui est celle de ces hommes et femmes.

Personnellement, je soupçonne un peu. C’est d’ailleurs tout l’imaginaire que nous avons de l’Inde, nous européens, qui remonte à l’esprit en l’écoutant, et qui entre en collision avec ce qui surprend quand on arrive à Bombay: oui il y a des riches, oui il y a tout un monde cosmopolite et glamour. Mais l’autre Inde est toujours là, en masse, et elle n’est absolument pas concernée par les 7,5 points de croissance prévue cette année. C’est pour ça qu’ils égorgent les prêtres et les propriétaires fonciers et les policiers et d’autres d’ailleurs qui ne commencent pas par « p ».

Là où ceci, qui était déjà intéressant, le devient encore plus, c’est d’observer les réactions de l’assistance. Car le naxalite, c’est le bolchévique de l’enfance de nos grands-parents, celui qui devait venir nous égorger au couteau sur les campagnes de propagande, sauf que le naxalite, il est bien plus près que ne l’aura jamais été le bolchévique. Bref, s’élèvent de l’assistance des voix pour déclarer qu’il a raison, que l’on ne souligne pas assez les terribles conditions d’existence de ces populations, que d’ailleurs, dans le cadre de la lutte anti-naxalite que mène le gouvernement, il est mal vu de dénoncer ces conditions, car celà pourrait s’apparenter à de la sympathie pour la cause des rebelles. Ma voisine de droite déclare soudain qu’elle subvient aux besoins des enfants d’un ami d’enfance, un médecin aux pieds nus,  emprisonné depuis 6 mois déjà alors qu’il n’a fait que vouloir rendre public le sort de ces populations. Qu’il est dangereux de parler en Inde de ces sujets. L’auteur fait remarquer que s’il est sur écoute, il est libre, ce qui ne serait pas le cas dans bons nombres de pays voisins.

Il parait que le mouvement naxalite n’a jamais été aussi fort. Qu’ils sont présents sous forme de lutte armée active dans 11 états. La question, la sempiternelle question qui se pose dès qu’on fait en Inde l’état des lieux revient alors: mais que faut-il faire ?

Personne n’a la réponse.

Ce sympathique auteur, outre Red Sun – Travels in Naxalite Country, a aussi écrit 2 romans, Tin Fish et Once Upon a Time in Aparanta. Et je vais m’empresser des les acheter!

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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3 Réponses à “Mao à Malabar Hill”

  1. Vero
    22 septembre 2008 à 0:32 #

    Encore !!!!! Encore !!!!!!!! Encore!!!!!!!!!
    J’ADORE !!!!!
    kiss Vero

  2. Pêche
    22 août 2010 à 0:30 #

    ça a l’air véritablement intéressant. bonne idée de s’incruster avec les octogénaires!

  3. 23 février 2011 à 19:07 #

    Pêche, je viens de repécher (c’est le cas de le dire) tes messages dans mon filtre anti-spam, après 6 mois!!! Merci pour eux, et ta lecture visiblement fouillée de mon blog!

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