Reservation road

Lorsque je me suis installée en Inde, j’ai pensé, tout bonnement, que je m’installais … en Inde. Rapidement toutefois, j’ai compris qu’il était plus juste de dire que j’habitais Bombay. Vivre en Inde, ça ne veut rien dire en soi. A l’occasion de vacances, de soirées, on rencontre parfois des français installés dans d’autres villes du pays, et il me semble immédiatement que nous sommes à des années lumières les uns des autres.

Dès nos premières semaines ici, notre chauffeur s’obstinait à nous pointer du doigt telle ou telle personne dans la rue. C’est une catholique. C’est une parsi. C’est une sunnite. C’est un jain. Je m’émerveillais au début qu’il soit possible, au premier coup d’oeil, de cataloguer ainsi les individus par religion. Les vieilles dames parsies avaient un nez marqué, la peau plus claire, et des tenues européennes. Le jaïn fort dévot, vêtu de blanc et les pieds nus, portait un masque sur le visage, et pour les plus pittoresques d’entre eux, tenait un plumeau à la main.  Vint rapidement aussi les distinctions géographiques, un drapé de sari différent, et nous voilà en présence d’une gujarati. Le pan du sari recouvre la tête, et la piétonne provient du Rajasthan, ou de l’Uttar Pradesh. Il semblait important pour mon chauffeur, avant toute introduction, d’indiquer religion et origine. Je découvrais au fur et à mesure que Bombay se composait surtout d’immigrants. Et des Bombay pure souche d’annoncer au détour de la conversation, je suis pujabi, ou je viens de Calcutta.

Au premier coup d’oeil, et aussi aux premières présentations. Une amie se tourne vers moi, après avoir échangé trois mots avec une inconnue: « nous sommes de la même sous-communauté! ». De la même sous-caste donc. (On emploie ici bien plus volontiers le terme communauté: « je ne souhaite pas que ma fille se marie en dehors de ma communauté ». « Dans ma communauté, il est habituel que … » Ou encore, mon chauffeur, toujours: « Ma fille a fait une grosse erreur. Elle s’est enfuie avec un homme d’une autre communauté. Ils ne peuvent pas aller dans les mêmes temples. ») « Mais comment as-tu deviné ? » « Par le nom bien sûr. On peut tout savoir de quelqu’un par son nom de famille. » Autant pour l’échelle sociale et les changements de trajectoire.

                          

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                                                    Habitants de Bombay (photos de Virginia Rameau)

Pour soutenir les castes les plus défavorisées, le gouvernement a mis en place un système de quota réservé aux fameuses OBC et OTB (other backward castes, other backward tribes, autrement dit, les castes et tribues arriérées), on trouve aussi les Scheduled Castes. Appartenir à une de ces castes répertoriées permet de bénéficier de places réservées à l’université … mais aussi en politique ! Certains pensent que c’est à ce système qu’on doit la corruption (les élus par ce critère voyant plutôt dans leur élection un moyen d’élévation sociale et surtout d’enrichissement. Les élites privilégiées depuis des générations seraient elles capables de plus d’altruisme dans l’exercice de leurs fonctions politiques. C’est en tout cas ce qui se dit dans les salons chics de Bombay Sud.) Les quotas à l’université font aussi grincer des dents … notamment chez les Brahmanes, qui s’estiment lésés par ces lois qui les privent de places justement méritées alors que nombre d’entre eux sont défavorisés économiquement. Et des amis de m’expliquer … que ces lois expliquent qu’on trouve parfois des docteurs incompétents, qui n’ont dû leur diplôme qu’à leurs origines modestes !

Le dernier système de quota qui fait jaser – et j’ai quant à moi mes réservations, même si ce n’est pas mes oignons – instaurerait une forme de protectionnisme de l’emploi. En effet, les entreprises implantées dans l’Etat du Maharashtra devraient réserver 80% des emplois, aux Maharashtriens, ou à ceux y habitant depuis au moins 15 ans. Ce sursaut de nationalisme me semble tout droit inspiré des activités de Raj Thackeray (voir mes précédents posts). Outre qu’il semble peu praticable (aussi bien pour les postes non qualifiés que pour les super qualifiés, quel frein à la mobilité et aux promotions!), il semble faire reculer un peu plus loin l’Union Indienne.

Je me suis récemment demandée quel était le plus petit dénominateur commun à tous les Indiens. J’appelle une amie et lui demande: « qu’est-ce qui te réunit à tous tes compatriotes ? » « C’est difficile comme question ! C’est vrai, le régionalisme est tellement fort ici. Avant d’être indienne, je suis du Karnataka. Quand je voyage en Inde, je remarque les différences, elles me frappent à chaque fois. La nourriture, le langage, les vêtements. En même temps, on a beau être différent, on est tellement semblable aussi. Partout, je sens que je suis en Inde. C’est le pouls, tu comprends ? Le pouls est le même partout. » Je demeure perplexe, mais soudain elle s’exclame: « Le cricket, bien sûr, comment ai-je pu ne pas y penser ! Le cricket, et Bollywood. Et puis, la religion aussi. » « La religion, mais comment la religion peut-elle vous unir ? » « Nous sommes tous religieux, ou plutôt, nous sommes tous ritualistes. » Après une pause elle ajoute: « Tu peux dire la politique aussi, la corruption en politique, ça aussi c’est commun à toute l’Inde ».

Ouf. L’Union Indienne est bien vivante. Elle justifie que je me lève au cinéma, avant chaque début de film, pour écouter, les bras bien longs et le dos droit, l’hymne national. 

 

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Campagne pour le respect de l’hymne national. D’une pierre deux coups, l’hymne pour ceux qui ne connaissent pas, et des scènes de rue qui pour une fois ne font pas trop décor d’opérette!

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Reservation road”

  1. catherine
    25 novembre 2008 à 8:17 #

    Super ton texte et tellement juste.Merci pour le spot Respect your national anthem, une belle trouvaille Bises

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