Altération

Une amie me dit: Hélène, il est temps que tu recommences à écrire sur ton blog.

Je ne sais pas bien par où commencer. La vie a repris à Bombay. Les écoles sont ouvertes, les bureaux aussi, la circulation est plus dingue que jamais. Hier, les embouteillages étaient monstres, comme si les gens se rattrapaient d’être restés cloîtrés pendant 3 jours. Difficile de savoir quelles pensées se cachent derrière les visages des passants.

Les mendiants sont là. A l’arrêt de bus, un groupe d’enfants en pantalons bouffants, jupes longues, le corps et le visage couverts de signes géométriques noirs (tatouage, maquillage ?), les tambourins à la main, leurs bâtons qui ressemblent à des serpents enroulés. Quelques hommes rachitiques allongés sans force à même le trottoir. Je suis un bambin d’environ 2 ans, pieds nus, très sale. Il marche sereinement en tenant par la main un autre enfant, son grand-frère peut-être, d’environ 5 ans. Celui là est plus propre, et il a des chaussures. Je ne sais pas d’où ils viennent, ni où ils vont. Je ne suis même pas sûre que ce sont des mendiants, ils ne me demandent rien, en tout cas.

Oui la vie reprend. Lundi matin, j’étais à ma réunion d’octogénaires. C’est vrai, je me fous d’elles souvent; dans les faits, elles sont âgées, plus âgées que moi c’est sûr, et oui certaines d’entre elles ont 80 ans bien sonnés, mais j’exagère toujours un peu, vous vous en doutez. C’était lundi matin, les événements étaient très récents. On sursautait encore en croyant entendre des bruits d’explosion (vous savez qu’un camion qui heurte un ralentisseur, ça peut ressembler à un coup de feu ?). On avait du mal à croire que c’était vraiment fini, même si bien sûr c’est fini pour toujours pour ceux qu’on a attendus, qu’on a espérés. Donc, réunion du lundi matin. On n’a pas très envie mais on y va quand même, parce que c’est la réunion où l’on annonce tout le programme du mois de janvier, qu’il faudra envoyer chez l’imprimeur à la fin de la semaine. Tout le monde est là, les visages sont marqués par la fatigue, l’angoisse. La responsable des ateliers cuisine (oui il y a des ateliers cuisine) a les bras repliés autour de son buste, son regard part souvent au loin. Je me demande qui elle a perdu.

La vie reprend, et on a un peu honte. Honte parce que pour des gens qu’on aimait, elle s’est finie pour toujours. Honte parce qu’on pense à ces enfants qui ont perdu leurs deux parents, et dont la vie a été transformée à jamais. En même temps, on est soulagé, soulagé de ne pas avoir été à l’Oberoi ou au Taj ce soir là, de ne pas être sorti du Metro Adlabs (c’est là qu’on va toujours au cinéma), au moment où les terroristes tiraient dans la rue. Soulagé que nos maris n’étaient pas à la gare de VT pour attendre un train. Soulagé d’avoir été ailleurs, et pas là. Parce que la vie tient à si peu de choses.

Je n’écrirai pas sur ce blog ce qu’ont été ces trois jours. Pour nous bien sûr, bénis des dieux, ignorés des démons, simple fruit du hasard, il n’y eut aucune horreur personnelle (j’ai entendu des récits atroces, de ce qui est arrivé « à ma nièce, au père de notre ami, à une amie journaliste qui… »  L’horreur est sans limite.). Ces trois jours ont simplement été une attente, tour à tour angoissée et pleine d’espoir, horrifiée, frénétique par moment, pour aboutir à l’impensable. Mourir c’est mourir, mais il y a des morts plus atroces que d’autres. Un attentat, c’est un attentat, mais j’ai l’impression que des gens mitraillés pendant 3 jours, ça pèse sur le moral, l’optimisme des populations plus durablement qu’une bombe qui fait ses dégâts en l’espace d’une minute.

Cet après-midi, je vais au concert de Noël de l’école. Oscar va jouer du trombone (comme un bateau qui s’éloigne dans la nuit). Il n’y aura pas Loumia. Ca c’est normal, parce qu’elle ne supportait pas de rester assise pendant les 2 heures que durent le concert. Il n’y aura pas non plus Mourad. Ca c’est moins normal, parce qu’il ne loupait jamais un seul événement, pas un spectacle, pas une réunion parent prof. Naeem ne sera pas non plus au premier rang à droite, avec sa flute. Nos vies continuent, alors que d’autres se sont arrêtées, et que d’autres ont été bouleversées à jamais.

Une amie m’a dit: « il est temps d’écrire sur ton blog ». Cette amie a le ventre dur en ce moment, et elle a pris des seins. Elle attend un enfant. Il s’agite et se retourne dans le liquide utérin, complètement indifférent à l’horreur qui s’est déroulée si près de son futur, son déjà chez lui. Et c’est très bien comme ça.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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5 Réponses à “Altération”

  1. Bilitis
    3 décembre 2008 à 9:32 #

    Merci d’avoir réécrit Héléne… je visitais ton blog avec désespoir, sans y voir un mot de ta part.

    J’ai attendu d’être très, très fatiguée pour écrire. A bout. Rien ne sortait avant, et je ne voulais surtout pas tomber dans le dramatique que les média exploite a volo.

    Bon courage,
    Bien à toi,

    Bilitis

  2. catherine
    4 décembre 2008 à 8:41 #

    Contente de voir que tu as repris le clavier.Il faut évacuer tout cela d’une façon ou d’une autre.Je compatis à ton chagrin. Bon courage et des bises
    catherine

  3. Vero
    5 décembre 2008 à 7:11 #

    Te revoila enfin, je suis soulagee, et comme toujours c’est excellent.

    Des tonnes de baisers
    Vero

  4. marie-agnes
    16 septembre 2016 à 18:11 #

    je suis plongée dans le livre « la nuit de Bombay  » ou j’ai trouvé l’adresse de ce blog
    J’ai connu Bombay à la fin des années 60 et n »y suis jamais retournée malgré 3 autres séjours en Inde si je reviens en Inde je reviendrai à Bombay cette ville que je trouve formidable tout comme Calcutta ou Madras enfin sous leur nouveaux noms ,mais je pense Bombay a bien changé depuis
    J’arrive à la deuxieme partie du livre la partie la plus dure
    je suis donc heureuse de pouvoir suivre ce blog de cette ville formidable qu’est Mumbai Merci pour ce blog

    • 12 février 2017 à 12:41 #

      Merci Marie-Agnes pour ce commentaire. Oui Bombay a bien changé, je crains qu’il ait aussi beaucoup gagné en chaos depuis les années 60!

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