Ces choses qu’on dit

Au Breach Candy Club (grande piscine face à la mer, bleu écaillée comme dans un vieux film de Diane Kurys, et rendez-vous des expats et riches indiens de Bombay sud), sur le toit plat du restaurant, une chaise. Sur cette chaise, un vigile. Dans les mains de ce vigile, une paire de jumelles. Régulièrement, il se lève, porte la paire de jumelles à ses yeux et scrute l’horizon. Se retourne, et observe les hauts immeubles qui encerclent le club. A la recherche, suppose-t-on, d’un zodiac plein d’hommes armés jusqu’au dent. D’un tireur embusqué.

La vision fait partir les membres du club, moi la première, d’un rire nerveux. On ne sait s’il faut en rire ou en pleurer. Nous étions dans la tragédie, voici que nous sombrons dans le tragi-comique. Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je vois les vagues qui moutonnent, je vois la mer qui frisonne. Ne vois-tu Anne, ma soeur Anne, les terroristes lancés à l’assaut des côtes de Bombay ? Je vois les vagues qui moutonnent, je vois la mer qui frissonne, continue à nager.

Évidemment, le sentiment marginal de sécurité créé par la présence de ce vigile est proche du néant. Bricolage à l’indienne (que ceux qui n’ont jamais connu un plombier indien qui répare une fuite de chauffe eau en divertissant la fuite vers l’extérieur, à l’aide d’un entonnoir et d’un tube plastique, m’accusent d’arrogance colonialiste). Reflet des craintes de chacun face à la capacité du pays à faire face à la situation, qui rappelons-le, si elle nous frappe de très près aujourd’hui n’est certainement pas nouvelle.

Difficile pour moi, pour beaucoup d’autres aussi, de nous intéresser à autre chose qu’à l’horreur de la semaine passée. J’ai encore à ouvrir un livre. Julia Roberts et Richard Gere attendent toujours de me remonter le moral dans le lecteur DVD. A l’affut des rumeurs, des informations contradictoires. Quelles sont les choses qu’on dit, aujourd’hui, à Bombay ?

- Ca aurait pu être pire. Les terroristes avaient suffisamment d’explosifs pour faire sauter l’hôtel Taj, l’Oberoi et VT. L’attaque devait durer quelques heures à peine et ils se seraient enfuis dans la confusion des explosions.  Pour une raison non élucidée (détonateurs défectueux?), les bombes n’ont pas sauté. Piètre consolation de songer que les problèmes de qualité inhérents à l’Inde s’appliquent aussi aux dispositifs des terroristes.

- C’est dans tous les journaux, en Asie comme en Europe, cette attaque aurait pu être évitée. Avec plus de vigilance, plus d’organisation, plus de concertation. Hélas, si nos amis indiens sont bourrés de qualités, l’organisation n’en est pas la première. Et de nous demander avec inquiétude comment un pays qui n’arrive pas à fournir de l’eau à tout le monde, encore moins potable, qui n’arrive pas à produire assez d’électricité, pourra lutter efficacement contre le terrorisme.

- Chacun se renvoie la balle. Les services de renseignement avaient donné l’alerte. Le patron du syndicat des marins-pêcheurs avait averti les autorités. La police avait averti le Taj. Les gardes-côtes n’étaient pas suffisamment équipés pour faire face à une menace imprécise. Le patron du syndicat des marins pêcheurs avait noyé son avertissement au milieu d’une foule de revendication. Non le Taj n’a jamais reçu d’avertissement écrit, et d’ailleurs, la simple sécurité de l’hôtel n’aurait pas suffi à prévenir l’attaque. Bref, belle cacophonie pour constater l’échec tout en essayant d’expliquer que c’est la faute aux autres.

- La corruption est montrée du doigt. Il parait que si le patron de la brigade anti-terroriste s’est fait descendre, c’est parce qu’il portait un gilet pare-balle d’une série qui avait été rejetée en 2004 pour inefficacité. Un policier héroïque a eu un instant dans son viseur un des terroristes, mais son arme s’est enrayée avant qu’il puisse l’abattre. En clair, les budgets destinés à l’équipement de la police et de l’armée en enrichissent plus d’un au passage, grâce à l’achat de matériel au rabais. (L’accusation n’est pas nouvelle, c’est la même que véhiculait Rang De Basanti, hit Bollywood de l’année 2006 à propos des accidents à répétition dans l’armée de l’air indienne)

- D’ailleurs, tout le monde constate que l’armée, même dans ses unités d’élite, est sous-équipée. Les National Security Guards n’avaient pas de détecteurs thermiques pour localiser les terroristes (pardonnez moi si ce n’est pas thermique, je ne suis pas experte, en tout cas, ça manquait). Ils auraient pris d’assaut les bâtiments sans en avoir les plans. Les terroristes, eux, les avaient. Et ces fameux NSG, justement: uniquement basés à Delhi. Bien souvent affectés à la protection des VIP (de catégorie « z »‘). Qui plus est, l’avion qui devait les acheminer était posté à Chandigarh… 4 heures dans la vue pour intervenir.

- Ceux à qui toute l’Inde en veut, c’est aux politiques. Corrompus, on l’a déjà dit, incompétents (on me ressort la théorie des politiques issus de la politique des quotas, sans formation, dont la seule fin est l’enrichissement). Je ne me permettrais pas d’en juger, mais on assiste tout de même à une série de maladresses. « Des choses comme ça arrivent dans des villes comme Bombay. » « Les manifestants ? (pour la paix, contre le terrorisme), juste un goupe de bonnes femmes avec du rouge à lèvres. » Et c’est parti pour une petite visite des lieux dévastés avec le fils acteur et un ami réalisateur… Les têtes ont valsé mais que vaudront les remplaçants ? Le mépris unanime de l’Inde pour sa classe politique est réellement étonnant. Une amie de me dire: « Les gens comme nous sont occupés à faire des affaires, ils sont médecins, chercheurs.  La politique, c’est pour les incapables. »

- Le point qui me semble en revanche positif, mais ceci ne vaut que par le petit bout de ma lorgnette, enfoncée dans cet îlot de prospérité qu’est Bombay sud, c’est que l’opinion ne semble pas sombrer dans la division religieuse. Au contraire, on appelle à l’unité nationale, pour rappeler que c’est toute l’Inde qui a été attaquée, d’ailleurs, on parle de 30% de victimes musulmanes. Pour l’instant, la situation n’a pas tourné aux émeutes entre hindous et musulmans. Il faut dire que tout le monde est occupé à blâmer le Pakistan.

L’Inde se remet en question. Les citoyens s’insurgent en réclamant le droit à la sécurité (certains proposent d’arrêter de payer les impôts tant que ce droit élémentaire ne sera pas assuré). Je me demande quant à moi, comment 10 hommes ont pu frapper une dizaine d’endroits en l’espace d’une heure, tenir 3 bâtiments différents face à 200 troupes d’élite pendant plus de 60 heures. Pourquoi on a d’abord annoncé qu’ils étaient 20, et pourquoi le canot qu’ils ont utilisé contenait 15 gilets de sauvetage. Je me demande aussi si les jumelles du vigile du Breach Candy lui permettent de voir la nuit.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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3 Réponses à “Ces choses qu’on dit”

  1. Kirsi
    8 décembre 2008 à 4:48 #

    Belle resumee de toutes ces questions qu’on se pose. Esperons que quelque chose de positive va sortir de ces evenements plus qu’atroces.

  2. Catherine
    8 décembre 2008 à 21:36 #

    Une chose est sûre, tu n’as pas perdu ton esprit de synthèse… Bravo. Bises catherine

  3. Annie
    10 décembre 2008 à 2:42 #

    Oui bon article, qui résume bien la situation et en plus, avec humour… et c’est la propre de l’humour,faire rire au milieu de la tragédie. Je dis cela peut être parce que je vis en Inde et connais (assez) bien ce pays, que j’aime profondément malgré, malgré tout ce qui est insupportable,ie le communalisme par ex.

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