Futilités

On aimerait recevoir une carte nous annonçant: « à partir d’aujourd’hui, c’est OK de parler d’autre chose. » Dans les faits, on parle beaucoup d’autres choses, on parle tout autant de ce qu’on nomme désormais pudiquement « les événements. » On se voit plus que jamais. On rit aussi. Avec parfois une pointe de culpabilité en songeant que d’autres qu’on aimait ne pourront plus jamais rire.

Parce qu’il faut bien reprendre, repartir, et parce que la vie est trop courte, on l’a vu, pour ne pas vouloir en profiter pleinement. Ca ne veut pas dire qu’on a oublié, ni que la tristesse, la colère, le sentiment d’injustice ont disparu. Difficile, donc, de reprendre ce blog là où il en était, de retrouver ce ton léger. Je vais essayer pourtant, et peut-être que cette fois-ci, cela sonnera un peu forcé.

Que fais-je de mes journées ? Quand je ne discute pas sans fin, quand je n’épluche pas le journal, quand je ne cours pas après les enfants dans l’espoir de les coller aux devoirs, je me fais masser. Les massages, j’ai toujours aimé ça, mais là, je découvre une envie irrésistible d’être palpée, malaxée, tripotée.  Il parait qu’on appelle ça: le toucher thérapeutique. Ca marche.

Je papote avec mon chauffeur. Le pauvre dort dehors, parce que dans son logement exigu, il n’y a pas assez de place pour tout le monde: 3 femmes, 3 hommes, 1 bébé. Les femmes dorment à l’intérieur, à l’abri. Les hommes s’installent à l’extérieur. La nuit dernière, on lui a piqué son oreiller. Un monde… C’est un vrai problème, cette histoire de logement. Impossible de trouver la moindre bicoque insalubre à moins de 100 euros par mois, un montant inabordable pour lui. Pendant ce temps, des familles très chics habitent dans des appartements encore plus chics pour la somme dérisoire de 10 euros mensuels, il s’agit d’appartements aux loyers bloqués depuis la partition entre l’Inde et le Pakistan, un peu l’équivalent des loyers 45 à Paris. Autant vous dire que les propriétaires de ces apparts n’ont qu’un rêve, en virer les locataires. Mais ceux-ci tiennent bon.

Ma bonne me réclame une avance sur salaire importante, deux mois ! Elle veut faire des travaux dans sa maison. Elle me propose de me rembourser un peu tous les mois. Mais l’expérience a prouvé dans le passé qu’elle ne parvient pas à joindre les deux bouts dès que j’entame un tant soit peu son salaire. En clair, elle vit au dessus de ses moyens. Je me demande s’il faut la pousser dans la voie du surendettement, même auprès de moi, même sans intérêts.

Leurs vies sont compliquées.

Moi, j’emprunte un taxi pour me rendre chez la dermato. La semaine dernière, la municipalité a retiré de la circulation tous les véhicules de plus de 25 ans. Celui dans lequel je prends place doit avoir 24 ans et 10 mois. Le chauffeur n’a pas l’air mieux en point. Il tousse sans interruption, façon dame aux camélias, mais moins glamour. Je me demande s’il n’a pas la tuberculose. Il crache aussi beaucoup, à chaque feu rouge, dans un raclement de gorge fort peu ragoûtant. J’essaie de regarder dans l’autre direction, l’eunuque de service semble aussitôt penser que je m’intéresse à lui/elle. Chez la dermato (ami lecteur masculin, passez votre chemin pour les 5 prochaines lignes), où je viens faire ma séance d’épilation laser, nous sommes en discussion vive sur le concept d’épilation maillot. Elle prétend que celle-ci suit fidèlement le pli de l’aine. Si je veux échancrer un peu à l’intérieur, je dois payer le prix de l’épilation totale. Je défends le droit à une épilation maillot adaptée aux « culottes d’aujourd’hui ». Elle jette un coup d’oeil à mes dessous Aubade, pourtant achetés à prix d’or par l’Homme à Paris. Elle m’annonce que les vraies culottes épousent le pli de l’aine. Ce que je porte, elle ne sait même pas comment ça s’appelle. On est en plein choc culturel, je suppose.

J’aurais peut-être dû demander son avis à l’eunuque.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Futilités”

  1. Kirsi
    10 décembre 2008 à 22:54 #

    Oui, tu as reussi! J’etait « poilue » de rire !

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