Maison indienne

Certains d’entre vous se sont peut-être demandés à quoi ça ressemblait chez moi. Au 5ème étage, appartement 2, de ce bel immeuble 1920 blanc actuellement agrémenté de jolis échafaudages en bambou et dont les fenêtres sont entièrement recouvertes de papiers journaux. Toutes.

C’est une surprise que nous avait réservée notre propriétaire à un retour de week-end. Elle repeint la façade, et pour éviter d’endommager les carreaux, elle les a fait recouvrir de journaux. En anglais. Ce qui est une attention délicate, car reconnaissez que prendre son petit déjeuner, son déjeuner et son dîner en ne voyant autour de soi que des nouilles hindies, au lieu des habituels corneilles et milans qui emplissaient jusque là votre ligne d’horizon, ça a de quoi envoyer le baroudeur le plus endurci en plein choc culturel. Il parait que ces journaux sont là jusqu’au mois d’avril. En attendant, quand j’ai des visiteurs, je leur explique que normalement, de mon salon, entre l’immeuble gris écaillé et celui marron sale qui nous font face, on voit la mer.

Certains d’entre vous ont donc levé le nez, et sachant que j’habitais là, se sont peut-être demandés quel effet celà faisait, d’être ainsi séparée visuellement (car le bruit klaxons continue, lui, de traverser la fine barrière de papier) du monde extérieur.

Qu’ils se rassurent. Et je vais là vous révéler le secret de ce qui fait l’âme d’une maison indienne (et il ne s’agit pas de déesses à 3 têtes et volutes d’encens se découpant sur fond de mur bleu indigo). Lorsqu’on est dans une maison indienne, une vraie, on n’est jamais isolé.

D’abord, il y a du personnel. Nombreux. Monotâche. Allant et venant. Le window wallah (nettoyeur des fenêtres) me fait sursauter de frayeur alors que je sors de la cuisine. Il vient de surgir, le chiffon à la main, et manque de me lustrer le front. (j’ai tenté de le convertir à la peau de chamois, mais sans succès). L’iron wallah, installé dans l’arrière-cuisine (car il faut aussi une arrière-cuisine dans une maison indienne), transpire stoïquement derrière deux gigantesques panières dont il ne vient jamais à bout (chez moi, c’est le miracle de la multiplication des pains appliqué au linge). La cuisinière, en tablier rose, vient me demander ce que je veux pour le dîner. La fluette femme de ménage est si discrète que je me retrouve nez à nez avec elle dans la salle de bain alors que je venais de m’assoir sur les toilettes. Je n’ai personnellement jamais employé de sweeper, spécialisée dans le nettoyage des sols, mais j’ai eu les pieds balayés à plusieurs reprises chez ma professeur de piano lorsque je ne les soulevais pas assez vite des pédales. J’ai aussi eu l’occasion d’interviewer des top cleaners, ce qui ne fait pas référence à leurs performances en dépoussiérage, mais bien au fait qu’elles ne nettoient que la surface des meubles. Et je dois avouer aussi ne pas avoir de steward. C’est dommage, car j’aurais aimé découvrir ce métier mystérieux, mais je sais que certains de nos amis se sont affolées à l’idée de nous avoir invités à dîner en l’absence d’une telle perle (comme chez eux, c’est un peu Versailles et qu’on nous servit un repas princier, j’ignore à ce jour quelle aurait été sa valeur ajouté). Mais, au moins, j’ai un chauffeur, qui dort en bas de l’immeuble pour l’essentiel mais sonne très régulièrement à la porte de l’appartement sous des prétextes divers, dont celui de me coller à 2 centimètres des yeux sa dernière prescription médicale en me demandant mon avis. (Depuis que je lui ai confirmé que la terre était ronde, il pense que j’ai la science infuse) 

Ensuite, chez moi, il y a une sonnette. Belle affaire, dira le lecteur de Pithiviers, moi aussi, j’en ai une. Mais la mienne est une sonnette spéciale: elle sonne à intervalles de 7 minutes et demi maximum. A tel point que lorsque j’ai emménagé en Inde, je me suis demandée un moment si je n’avais pas été transportée « Au théatre ce soir », dans un vaudeville de Labiche. J’ai rapidement compris qu’il était inutile, voire incongru, que je réponde à ma propre porte, car le plus souvent, j’y trouvais des personnes inconnues ne parlant aucune langue que je comprenne. Mais défilent tout au long de la journée: les livreurs (l’épicerie, les bonbonnes de gaz, les couches, les pizza, les journaux, si ça peut être acheté, ça peut-être livré), le chauffeur (voir plus haut), les gardiens de l’immeuble pour échanger des propos mystérieux avec mon personnel (voir plus haut) mais faisant parfois référence au niveau d’eau des « water tanks » qui alimentent nos douches, le tailleur, le réparateur d’internet, des ouvriers (voir plus bas) ainsi que d’autres encore qui n’avaient rien à faire chez moi mais ont sonné par sadisme ou par erreur.

Enfin, chez moi, il y a des ouvriers. Ils viennent par corps de métier, ils viennent par troupeau, ils traversent mon salon en défilé. Les plombiers travaillent généralement par deux, mais leur nombre est proportionnel à la complexité du problème. Pour plonger en slip dans mon water tank à la recherche d’une fuite, 1 plombier (heureusement, comme l’eau n’est pas potable, on ne la boit pas). Pour réparer ma chasse d’eau, 5 plombiers, confortablement installés en tailleur autour de la cuvette, en attendant la livraison d’une pièce de remplacement (reçue au bout de 5 jours.) Le poseur/enleveur/décoinceur de stores travaille seul. Il a une barbiche teinte orange au henné et un petit bonnet en crochet blanc sur la tête. Il a la taille exacte pour travailler chez moi. Juché sur l’appui-fenêtre, sans avoir à se courber, et sans avoir besoin d’échelle. L’homme qui fait les trous à la perceuse n’a lui non plus pas besoin d’échelle. Il fait 2.05 mètres avec des bras de 150 centimètres de longueur. Il travaille par 3, avec un collègue qui marque au crayon l’emplacement des trous, lui qui manie la perceuse, et un nain qui porte la valisette contenant ladite perceuse et les vis (c’est aussi le nain qui fait les branchement électriques avec les fils à nus). En ce moment, j’ai aussi deux charpentiers qui remplacent une fenêtre. Celle qu’ils amènent est trop grande. Ils poncent, rapent, amoncellent les copeaux de bois la journée durant dans la chambre de Nestor. Le soir, elle est trop petite. Ils repartent avec et reviendront le lendemain. Nous n’oublierons pas enfin les peintres en bâtiment qui plaisantent et chantent sur leurs échafaudages. Parfois, à la faveur d’un trou dans les journaux, j’aperçois une main, un genou ou même un oeil.

Dans une maison indienne, on n’est jamais isolé. Mais parfois, on manque d’intimité.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

7 Réponses à “Maison indienne”

  1. grand paradi
    21 janvier 2009 à 14:47 #

    trop bien! toi aussi tu es en forme!
    d’accord, mam pescafresh elle t’appelle peut-être pas souvent, mais moi, j’ai pas autant d’hommes qui me tournent autour…
    pour julie (sorry du message perso, mais je m’aperçois que je n’ai pas ton mail, et que mon mouchard typepad ne me le donne même pas…), je suis ok pour jeudi. ça se passe où, cette affaire?

  2. catherine
    22 janvier 2009 à 16:12 #

    Oh la la la la un ravalement de façade à Bombay …. que de mauvais souvenirs! bon j’espère pour toi qu’ils ne vont faire que la peinture et pas le crépis, les tuyaux, les fenêtres, l’imperméabilité des terrasses etc… comme ce fut le cas pour nous. Sinon tu en prends pour trois ans ou tu fais comme nous, tu t’exiles à Delhi. Courage!

  3. Kirsi
    22 janvier 2009 à 18:36 #

    Et ces ouvriers qui defilent, la premiere visite est toujouts faite sans aucun outil. « Just to see, Madam » Je trouvais ca fort !

  4. vera
    6 mai 2009 à 10:24 #

    bien amusant ce récit bie n écrit pour ces classes privilégiées qui vivent avec tout leur staff de service- l intimité.. elle a un cout aussi,celle de se passer de staff.. :-) ) je n en ai jamais eu- :-) )

  5. 6 mai 2009 à 10:36 #

    Bravo d’autant plus que d’après ton blog, tu as l’air basée en asie!!! Moi je sacrifie l’intimité, la nuisette transparente et la galipette sur la table du savon (quoiqu’avec 3 enfants, c’était déjà mal barré): j’ai horreur du repassage, et je ne suis pas fan du ménage … Dès mon premier salaire, pourtant pas élevé, je me suis payée les services d’une dame adorable qui venait chez moi 2 heures tous les mercredi. Le bonheur d’ouvrir la porte le soir sur une maison étincelante (l’appart était fort petit, et la dame une fée!)

  6. Victoria
    26 août 2013 à 17:52 #

    Très chouette vignette <3

    • 26 août 2013 à 18:27 #

      @victoria: merci pour cette exploration en règle!

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