Flasque attaque

Ce que j’aime, avec mes amies indiennes, c’est que je ne suis pas embarrassée. Par exemple, quand ce matin je ne prends pas l’appel de Preity (name changed on request) parce que je suis très occupée, et que je lui envoie un SMS lui disant: « Je te rappelle dans une heure et quart, je commence un soin gommant suivi d’un enveloppement à la vase. », elle me répond: « pas de problème, je te téléphonerai à la fin de mon cours jarret-triceps. J’ai un nouveau coach ! » Ou alors, hier soir, en plein embouteillage face à la mosquée Haji Ali, quand j’appelle ma copine Seema (name changed on request) pour lui demander: « ça t’embêterais de parler en Hindi à mon chauffeur pour lui expliquer où est le Turf Club, il ne trouve pas! », elle s’exclame: « Oooooooh! Tu vas au défilé de mode du Festival du Luxe ? C’est trop bête, j’y suis allée hier soir ! On aurait pu y aller ensemble! »

Vous voyez, je ne suis pas embarrassée. En revanche, quand les bloggers de Bombay (il y en a bien une dizaine) tentent de se réunir, histoire de découvrir nos bobines et d’échanger, je suis la seule qui trouve que le jeudi à 14h, c’est bien. Et là, c’est embarrassant.

Ce matin, je me suis donc rendue au spa pour un soin enveloppant à la vase de Concarneau. Ce même spa où j’ai recommandé à un employé d’aller se faire azoter les verrues il n’y a pas une semaine. Je ne sais pas si c’est dû à la température de l’azote liquide, mais je les trouve un peu moins chaleureux que l’habitude. D’abord, je n’ai pas droit au « toucher d’accueil » - »welcome touch ». Le toucher d’accueil n’est pas, comme celles d’entre vous  qui reviennent de leurs frottis annuel pourraient le penser, un toucher vaginal, mais bien un lent et subtil effleurement de tout mon corps de la plante de mes pieds au sommet de mon crane. Aujourd’hui, sans le moindre préliminaire, l’esthéticienne m’enduit de vase, m’emmaillote dans une feuille de papier cellophane et me sarcophage dans une couverture chauffante dont seuls mon cou et mon visage émergent. Immédiatement, j’ai le nez qui gratte. « Vous êtes bien installée, Madame ? » Pas tellement, mais j’ai payé pour ça. La main déjà posée sur la poignée de la porte, l’esthéticienne s’apprête à m’abandonner aux principes actifs de l’iode: « Votre peau devient flasque. Vous devriez faire des soins tonifiants plus souvent. »  

Je reste tétanisée. Pourquoi cette remarque perfide, après deux années de fidèle clientèle de ma part ? L’esthéticienne aurait-elle eu vent de l’anniversaire qui n’a pas eu lieu, au début de l’année ? Un anniversaire, qui s’il avait eu lieu, m’aurait projeté dans une nouvelle décennie. En plus, il fait chaud sous cette couverture, et à cause de la transpiration, mon sourcil chatouille.

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C’est l’esprit songeur que je reprends, après ma libération, le chemin de la maison. Je croise une bicyclette à Sai Baba. Une bicyclette à Sai Baba, c’est une bicyclette avec un haut-parleur attaché au guidon, et une statue de Sai Baba installée sur le porte-baggage. Depuis son autel ambulant, le saint Guru me considère avec bienveillance. Il cahote bonnement, au son d’une musique entraînante. Deux dévotes, en sari orange pimpant, font la quête auprès des passants. En m’apercevant, elles plantent là leur idole et me poursuivent à grands renforts de « Didi, didi! » Elles agitent un carnet sous mon nez.

« Sai Baba, écoute ma requête. Si tu me protèges de la flasquette, je promets de t’offrir une mobylette. » 

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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