Comme dans un roman de Georgette Heyer …

Le manchot du carrefour Haji Ali a changé. Il s’agit désormais d’un jeune garçon, à peine entré dans l’adolescence. Il circule à pas vifs entre les voitures, son bras amputé à hauteur du poignet bien en évidence. Il est suivi, et précédé, des incontournables vendeurs de livres (des copies), de roses … et de quelques mendiantes, enfants crasseux aux fesses nues installés sur leur avant-bras.

Slumdog Millionnaire (que j’irai enfin voir demain, mais j’avais lu le livre il y a 4 ans déjà!) remet sur le tapis le sujet des enfants mutilés. Ces enfants sont-ils donc spécialement amputés ou aveuglés pour leur future profession, ou leur handicap de départ fait-il d’eux des recrues de choix pour les réseaux mafieux qui tiendraient les feux rouges…  Je me demande si quelque part, un maquereau de la misère fait le point de ses légions pour les allouer de la manière la plus rationnelle aux points stratégiques de la ville (proximité d’un temple, censé raviver la générosité; travaux ralentissant la circulation …). Egalement, on dit ici que des communautés entières survivent en louant leurs enfants pour la mendicité. Plus jeune l’enfant – censé amener plus de sympathie -, plus élevé le tarif de location. On parle de 5 euros la journée pour un enfant de moins de 1 an … 

Le temps d’un feu rouge, d’un bouchon qui s’étire à l’infini dans un concert assourdissant de klaxons, cette cour des miracles cohabite avec la société victorienne de Bombay sud … Car c’est ma conviction qu’habiter à Bombay, fréquenter la bonne société, est la plus proche façon de retrouver un mode de vie très proche de celui de la société aristocratique anglaise du XIXème siècle. Les femmes ne travaillent pas. Elles occupent leurs journées de déjeuner en thé en shopping voire en délicieuses sorties à Alibaug (l’équivalent de l’invitation en maison de campagne). Il y a aussi les bonnes oeuvres. Quelques unes de ces dames sont impliquées dans des ONG. Celà donne l’occasion de se rendre à des ventes de charité qui sont de véritables événements mondains, où ne manquent même pas les photographes. Chaque soir est occupé par son cortège de mondanités, mariages, soirées, qui impliquent pour la plupart des préparatifs la journée: faire ses cheveux, ses pieds, ses mains. Le mariage est bien évidemment un grand sujet de préoccupation: qui épouse qui, dans quelle alliance de fortune. Discussion sur les fastes à venir: vers quel palace du rajasthan la noce s’envolera-t-elle ? C’est une société un peu incestueuse, pour reprendre les termes d’une amie qui en est issue, où chacun a fréquenté les mêmes écoles prestigieuses, dans les pas de leurs pères, leurs grands-pères, où chaque nouvelle venue est examinée par quelques rombières, qui soudainement la replacent avec forces embrassades: « Oh, tu es la fille de …. Et comment va-t-elle, celà fait si longtemps que nous ne nous sommes vues … » Les rassemblements féminins sont un peu effrayants pour l’outsider – à tort, car il sera pleinement ignoré s’il ne peut être relié, par un fil si ténu soit-il, à ce monde: « oooh quel meeeerrr-veilleux sari ma chère » « C’est mon mari, il choisit tous mes saris. » « Vraiment ? Comme c’est inhabituel, et romantique …. et ce collier, magnifique! » C’est la valse des accolades, on croirait des amis très chers retrouvés après 10 ans, c’est qu’on réaffirme les liens, scellant son appartenance à la communauté des privilégiés. Bien sûr, toutes ces activités impliquent des tenues appropriées, et il n’est pas rare de croiser au cours d’une même journée la même femme avec 3, 4 tenues différentes: la tenue confortable à la maison, la tenue de sport, la tenue élégante pour le déjeuner en ville, la tenue somptueuse pour le dîner du soir. Tout celà prend du temps: être belle, ou, à défaut, maintenir une apparence digne de l’ancienneté et l’étendue du patrimoine familial, entretenir les relations avec le réseau mondain. Heureusement, les domestiques sont là pour ne pas avoir à lever le moindre petit doigt, en dehors bien sûr de la salle de gym, étape incontournable pour conserver un minimum de muscles: nul n’ouvre une porte, quelle fut d’ascenseur, de voiture ou de maison, nul ne porte un sachet, nul ne se sert un verre d’eau ou ramasse les miettes tombées sur le sol. Il y a toujours du monde dans les maisons cossues indiennes, nombreux domestiques généralement males de blanc vêtus, et pieds nus. 

Bien sûr, qu’on ne me fasse pas écrire ce que je n’ai pas écrit: on trouve dans cette société bien des femmes charmantes, intelligentes, amusantes, cultivées, informées, généreuses parfois … L’appartenance à une société victorienne avec ses codes de fonctionnement n’enlève rien à leur valeur personnelle.

Il n’empêche … Le reste du monde semble être là pour les servir, ou alors il est rejeté loin, bien loin, dans une misère sur laquelle on s’appitoye parfois… Il y a peu, une fille de domestique, de la plus humble des catégories, celle qui nettoie les sols, une jeune femme qui a grandi dans les bidonvilles de Bombay a obtenu d’une prestigieuse université anglaise une bourse de 35000 euros. Cette jeune femme, c’est sûr, ne servira pas la catégorie des privilégiés de Bombay Sud. Et si tous les enfants de domestiques réussissaient à s’élever socialement, qui restera-t-il, pour servir ? Le danger, cependant, ne semble pas immédiat, parce qu’avec 60 euros par mois (le salaire d’une bonne employée chez des indiens à Bombay), il est peu probable que la jeune femme qui vous a ouvert la porte, qui vous a amené silencieusement un verre d’eau sur un petit plateau recouvert de dentelles, aura vraiment les moyens de pousser ses enfants vers le haut. N’importe, vous y êtes attachée, peut-être, et c’est avec grand plaisir que vous recommanderez son fil comme chauffeur, plus tard, à votre nièce. C’est tellement difficile de trouver du personnel loyal, et pas trop incompétent.

** Georgette Heyer est « l’inventeur » du roman d’amour historique anglo-saxon. Très prolifique, elle a laissé à la prospérité une oeuvre dont la lecture ne s’impose pas. Mais les parallèles avec la société de Bombay Sud sont frappants!

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Comme dans un roman de Georgette Heyer …”

  1. Dalou
    30 janvier 2009 à 14:56 #

    Merci pour ton Blog.
    J’attends ton article sur « Slmudog Millionnaire ».
    Les indiens ont-ils été choqués par le baiser sur la bouche à la fin du film ?

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