Un shérif à Malabar Hill

Deux réunions de mon association d’octogénaires cette semaine, oui, deux! Les temps sont fastes. La première n’appelle pas de mention particulière, si ce n’est que je découvre un nouvel appartement de Malabar Hill avec vue sur la mer, et qu’une femme absolument énorme me coince contre la table surchargée de friandises indiennes, me fourre une assiette dans les mains et m’ordonne: « eat something ». La voix tremblante, j’explique que je viens tout juste de terminer mon déjeuner mais ce n’est visiblement pas un argument, tout cela est très léger, très bon, il reste toujours un peu de place dans l’estomac. Je réussis à négocier un sursis, vraiment je ne pourrais pas avaler une bouchée. « Plus tard alors », m’intime-t-elle. En me cachant derrière d’autres matronnes à la circonférence telle que je disparais aisément derrière leur sari ou leur salwar kameez, je parviendrai à m’enfuir sans manger.

Deuxième réunion plus intéressante. D’abord, elle confirme un soupçon que j’avais depuis quelque temps, les indiennes adorent les femmes de consul. Ce jour-là, nous sommes reçues à la résidence d’un consul européen marié à une asiatique. Comme je suis la seule blanche en vue, nombreuses sont celles qui m’approchent pour me féliciter: « vous avez une maison magnifique. » Je démens à chaque fois, cela prête à confusion je sais mais je ne suis pas la maîtresse de maison. A cette information, toutes mes interlocutrices sans exception effectuent un tour de cou à 359° (le dernier degré aurait ramené leur regard sur ma personne et s’avère donc parfaitement inutile), et, en vraies têtes chercheuses à diplomate, me plantent là. Ce jour-là, c’est la shérif de Bombay qui s’adresse à nous. Car oui, Bombay a une shérif, comme dans un album de Lucky Luke. Il s’agit d’une femme au charisme indéniable, visiblement d’une grande finesse intellectuelle, qui s’avère être une oratrice remarquable. Elle a pris beaucoup de mesures concrètes depuis le début de son mandat, comme celle de lancer une ligne téléphonique dédiée aux femmes en détresse ou encore de fournir de l’eau potable aux détenus des prisons de Bombay. Elle croit beaucoup au « social entrepreneurship » et semble convaincue que l’avenir du pays repose sur les jeunes compétents et motivés qui monteront des entreprises à la fois rentables et tournées vers le service à la communauté: « doing well by doing good ». Et de nous citer ce jeune homme qui vient de monter un service de courrier employant uniquement des personnes sourdes, et cette autre équipe, dont aucun protagoniste n’a plus de 30 ans, ayant démarré un service d’ambulances où ce que payent les riches permet d’acheminer les pauvres gratuitement. L’Homme, à qui je relate tout celà le soir même avec enthousiasme, me dit que le problème en Inde, c’est que c’est trop souvent la société privée qui pallie les défaillances de l’état, et que c’est d’abord à l’Etat, et non aux entreprises, d’assurer le bien-être social.

La Shérif de Bombay exhorte alors les « leading ladies in this society » que nous sommes (moi excepté, qui n’ai même pas épousé un consul pour me racheter) – et je l’ai dit hier, on est en plein Georgette Hayer, où l’on trouve beaucoup de « leading ladies of the ton » – à remplir notre part du contrat social en soutenant toutes ces initiatives. Une de ces meneuses de la société, alors, lève la main. Il s’agit d’une très vieille dame, à la silhouette frêle étroitement drapée dans un sari vert, au chignon sévère, assise avec beaucoup de componction et d’élégance:

« Hier, j’ai vu un domestique qui promenait le chien de son maître et lui laissait faire ses besoins au milieu du trottoir. »

S’ensuit une invraisemblable et très animée discussion collective sur le problème des domestiques et des crottes de chien. Le terme « servant » est prononcé au moins une quinzaine de fois avec dans la voix le poids de générations de mépris pour leur incompétence et imbécillité. Ça n’excuse certainement pas les domestiques de Malabar Hill qui étranglent tous les 6 mois la vieille et richissime dame qui les emploient pour lui piquer tous ses bijoux, mais je peux comprendre qu’entre les deux classes, le ressentiment monte.

La réunion s’achève. Je remarque une jeune femme le bras en écharpe et lui demande ce qui lui est arrivé. Sobrement, elle me répond: « J’étais au Taj, la nuit du 26. » Puis elle s’échauffe: « Je n’ai pas voulu attirer l’attention sur mon cas, mais je veux aller voir la shérif pour lui parler de cette histoire d’ambulance. Quand je suis sortie du Taj, il n’y avait personne, rien pour m’emmener à l’hôpital. Soutenue par mon mari, alors que je perdais beaucoup de sang, j’ai dû marcher 20 minutes avant de trouver un taxi. Dans la seule ambulance qui attendait, un peu plus loin, il y avait une équipe de télévision prête à sauter sur les victimes pour avoir leur témoignage. J’ai entamé une action en justice contre les médias. A cause de leur stupidité et de leur inconscience dans la couverture des événements, de nombreuses personnes sont mortes pour rien. Ils ont donné aux terroristes des informations capitales. »

Tandis que j’attends ma voiture, avec l’amie indienne qui m’a accompagnée, je vois à nouveau cette jeune femme debout sur la chaussée. Elle se tient à l’écart, sa silhouette vibre de colère.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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2 Réponses à “Un shérif à Malabar Hill”

  1. Marie
    30 janvier 2009 à 15:11 #

    Je suis tombée sur ton site en faisant des recherches pour notre 5ème voyage en Inde. Nous serons d’ailleurs à Mumbai mi-avril. Je viens maintenant tous les jours lire tes chroniques et je me sens à nouveau transportée dans cette inde multi-facettes. Merci beaucoup.
    Je n’ai hélas pas lu de livre de Vikas Swarup mais j’ai déjà vu le film 3 fois. J’espère qu’il te plaira égalemnt.

    Bonne journée.

  2. gourmette
    9 février 2010 à 22:27 #

    Je trouve ton blog tres sympathique et te souhaite une bonne continuation.

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