Agoraphobie

Je lis hier dans mon journal que la lèpre n’a pas disparu en Inde. C’est aussi ce qu’il me semblait, à apercevoir, lors de certaines pérégrinations, les moignons qu’agitent vers moi des mendiants souriants auxquels restent à peine plus de dents que de doigts. J’écris apercevoir car dans ce cas-là, et bien que je sache que la lèpre est peu contagieuse, j’ai tendance à passer très vite, tout en faisant décrire au chérubin accroché à ma main droite un très large arc de cercle, si large que je manque de l’envoyer se faire écraser les orteils par un rickshaw, ou piétiner la queue d’un chien errant qui a sûrement la rage.

En Inde, parfois, je développe la peur du miasme. Le miasme est omni-présent: il est dans le crachat élégant et puissant du chauffeur de taxi qui projette sa salive colorée à 23 centimères de mes pieds. Il est dans la déjection de la corneille à manteau qui attérit droit dans mon expresso, et ce, deux fois de suite, par un dimanche après-midi au Breach Candy. Il est dans la toux du passant tuberculeux, qui coincé épaule contre mon épaule lors du festival de Kala Goda, m’inocule. Il est bien évidemment dans la bouse de vache sacrée où j’enfonce le pied (bien qu’une amie indienne m’explique longuement qu’au contraire la bouse de vache a des propriétés aseptisantes, et qu’elle est traditionnellement utilisée dans les foyers pour chasser les mouches) même si je dois reconnaître qu’après 3 semaines, aucun ver n’est encore ressorti par aucun endroit de ma personne.

La peur du miasme donne parfois lieu à des réactions qui ne sont pas à mon honneur. L’hésitation, voir le refus tout net de serrer la main du garçonnet dépenaillé et heureux de me retrouver au feu rouge après son retour du village. La crise d’hystérie, alors qu’un jour, dans la rue, une troupe de la cour des miracles, béquilles, bandages douteux et plaies purulantes entoure ma progéniture, l’attrape par les avant-bras et oh, horreur, la griffe de ses ongles longs et noirs. La rentrée au pas de course à la maison, la fouille en règle de la pharmacie et le nettoyage frénétique à l’alcool de la peau douce de mon petit (avec une pensée coupable pour l’image des rapports humains que j’enfonce profondément dans son inconscient).

En Inde, il me semble souvent que c’est le chacun pour soi, et que ça déteint, sur moi.

En Inde, alors, je ne me sens pas glorieuse.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Agoraphobie”

  1. Bilitis
    9 février 2009 à 23:50 #

    Je suis une Agora-lovique… Mais en Inde, j’avoue parfois avoir du mal à supporter.

    Je tire mon chapeau/voile de Sari à la Maman qui arrive à gérer les antagonismes éthiques auxquels elle doit faire face quotidiennement avec ses enfants.

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