Ombres chinoises

Je profite d’un moment de répit pour approcher mon ordinateur et vous amener une nouvelle tranche d’Inde, dans des conditions il faut l’avouer de plus en plus difficiles: l’hiver qu’on n’avait pas remarqué est déjà parti, et il fait chaud, drôlement chaud, à se déliter sur le clavier (pour les lecteurs au vocabulaire encore balbutiant, notamment mes fils, mes nièces et la corneille qui zyeute par la fenêtre, ne pas comprendre que je blogue debout, mais que je blogue de plus en plus décomposée sous l’effet de la transpiration). L’arrivée précoce de la chaleur préoccupe d’ailleurs mon porte-monnaie puisque mon fournisseur en électricité, le très obtus et paperassier Best Undertaking, a annoncé une augmentation de ses tarifs de 50% en prévision de la pénurie d’énergie qui s’annonce. Qui plus est, l’appartement est de plus en plus bruyant. Il l’a toujours été d’ailleurs, entre les pigeons qui grattent le toit à peine l’aube pointée, les vendeurs divers qui hèlent à coeur joie, les feux d’artifice qui pétaradent pour les dieux les plus variés et surtout les klaxons dont on a déjà dit qu’en Inde ils sont directement rattachés à la pédale d’embrayage. Ces jours-ci, cependant, on atteint des hauteurs décibelles insoupçonnées. La BMC, toujours prévoyante, a apparemment décidé d’élargir les évacuations d’eau en prévision de la mousson, et je l’en remercie, ça sera fort agréable de pouvoir sortir de l’immeuble sans avoir de l’eau jusqu’aux chevilles par jour de forte pluie. Hélas, hélas, celà implique d’abord de casser la chaussée au marteau-piqueur et c’est si insoutenable que nous avons du adopter les boules quies en journée (ce qui change assez peu les choses dans notre communication familiale, puisqu’il y a belle lurette que mes enfants ne répondent qu’au 7ème hurlement désarticulé quand je les appelle.) 

Mais surtout, ce qui m’intimide, c’est que je me sens observée. Il y a deux jours, en sortant de ma salle de bain en tenue ma foi plutôt légère, je pousse un crie d’orfraie. Côté droit de la fenêtre, à travers la vitre, j’aperçois un pantalon qui fut peut-être un jour, très sûrement avant ma naissance, blanc. Côté gauche de la fenêtre, toujours à travers la vitre, je distingue un tronc, une nuque surmontée d’un foulard violet à grosses fleurs jaunes, noué à la pirate. Jambes d’un côté, buste de l’autre, au 5ème étage, même au pays des fakirs, je comprends quasiment immédiatement qu’il s’agit de 2 hommes et non d’un seul, rescapé du dernier spectacle de David Copperfield . D’un geste sec du poignet, je tire les cordelettes des stores, et me voilà dans la pénombre. Les peintres, donc, ont remis ça. Ils sont nombreux, au moins une dizaine, perchés derrière mes fenêtres. Ils ont l’air joyeux et ils crient beaucoup. Régulièrement, j’entends le raclement d’une gorge, et je ne peux qu’imaginer le long jet de paan flotter élégamment dans les airs avant de venir éclabousser, 5 étages plus bas, la chaussée. Autant dire qu’entre les déjections de pigeons et les crachats, il n’est guère prudent de s’attarder en bas de chez moi. Mais tous les sens, pas seulement l’ouïe, sont à la fête, car un véritable ballet d’ombres chinoises se détache contre mes stores baissés. Leurs silhouettes agiles composent un tableau toujours en mouvement, que je trouverais probablement charmant s’il ne donnait pas directement sur mon lit et mes toilettes, les deux lieux de l’intimité retranchée.

Dans ces conditions évidemment, une seule solution, la fuite! Je bondis donc dans ma voiture à la recherche d’autres cieux. Direction, une exposition,  »cosmic images » par Ashvin Mehta. Ce photographe indien a photographié les écrans d’ordinateur de l’observatoire astronomique de Pune. Galaxies lointaines, corps célestes mystérieux, c’est beau, et ça fait rêver. On se dit que l’infiniment grand ressemble à l’infiniment petit, et à voir ces petits bouts d’univers emprisonnés dans une galerie étonnamment paisible du coeur de Bombay, au détour d’une ruelle qui sent le poisson et la vie de village, on s’étonne de ne pas rapetisser, on ouvre tous ses chakras (sauf ceux du nez et des oreilles), parée à rentrer chez soi. (Les photos de l’expo, et plein d’autres, sur le très chouette site  http://www.matthieufossgallery.com)

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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