Une éducation indienne

Des photos touchantes, inspirantes ce matin dans mon journal, d’étudiants installés sur les trottoirs, le dos calé contre une roue de voiture, appuyé contre un tronc d’arbre, révisant fébrilement à la lueur des lampadaires. Ils proviennent, pour reprendre les catégorisations des statisticiens, des classes moyennes inférieures, ou populaires supérieures, et ont fuit leurs logements surpeuplés (généralement des chawls, ces bâtiments tout en longueur, de 4 ou 5 étages, où des familles entières s’entassent dans une pièce multi-usage, avec point d’eau et toilettes partagés par tout le palier) pour trouver dans la rue le calme et la solitude propice à l’étude.

C’est qu’on est en pleine période d’examen. Les étudiants du Maharashtra, du Gujarat, de Goa et quelques autres états indiens encore (car pour faire simple, le système d’éducation indien n’est pas unifié au niveau national!) vont démarrer les épreuves du SSC (Secondary School Certificate), un examen qui se passe à l’issue de notre seconde à nous. Ensuite, pour certains, le « College », pour d’autres, la vie active. (Par exemple, pour la fille de mon chauffeur, étudiante plutôt douée et présentant bien, un job de vendeuse dans une bijouterie d’un centre commercial rutilant, en attendant le mariage arrangé. Pour le frère, plutôt cancre, qui s’y est repris à 3 fois pour son SSC, le « collège » pour un diplôme de commerce. Lorsque j’ai demandé à mon chauffeur pourquoi il n’avait pas envoyé sa fille au college également, il m’a répondu:  »parce que ça coûte de l’argent, Madame. » Lorsque j’ai voulu suggérer que peut-être, quitte à n’en envoyer qu’un, il aurait fallu privilégier celle qui avait le plus de chance de réussir – le fils obtient depuis mauvaise note après mauvaise note -: « Oui, Madame, mais elle, c’est une fille. »

Donc, c’est période d’examen, et la nation inspire et expire au rythme des pages de manuel tournées par ses enfants. Les politiciens, qui ne ratent généralement pas une occasion de se rappeler au bon souvenir de leur électorat, les encouragent depuis leurs affichettes placardées à chaque feu rouge: « étudiants du Maharashtra, nous croyons en vous. » Les journaux donnent force conseils diététiques, organisationnels, de gestion du stress. Les employées posent des congés pour soutenir leur progéniture, préparer un petit déjeuner consistant, faire réciter les notes de révision.

L’école est un lieu d’espoir. L’école cristallise les rêves d’un avenir meilleur. Jusqu’aux plus modestes échelons de l’échelle sociale, les parents se saignent aux quatre veines: pour envoyer leurs enfants dans une école privée plutôt que publique. Pour envoyer leurs enfants dans une école de langue anglaise (la fameuse « English medium school »). Pour financer les cours particuliers, indispensables à les en croire si l’on veut préparer les enfants aux examens ultra-compétitifs, d’autant plus que les classes surchargées (50 élèves généralement) ne permettent pas un suivi individuel. Les cours particuliers démarrent d’ailleurs dès l’équivalent de notre CP. Cet esprit de compétition est perceptible dès le plus jeune âge. Obtenir les admissions dans les meilleurs écoles relèvent du parcours du combattant, et même pour la maternelle, il y a sélection et entretien! Pour les parents, mais aussi, leurs enfants, à qui l’on demande, à 3 ans, d’indiquer leur nom, leur âge, leur main gauche, leur main droite, de compter jusque 5, de reconnaître un cercle d’un carré. Et les plus lents, les plus timides, sont alors impitoyablement écartés,  et leur mère de plonger en larmes, car non seulement elle voit s’effondrer pour son fils ou sa fille la voie royale, mais elle devra vraisemblablement affronter le soir-même les récriminations de la belle-mère, du mari, pour avoir insuffisamment préparé son bout de chou à l’univers impitoyable de la réussite scolaire.

Des amies indiennes, ou mariées à des indiens, me racontent combien cette pression se fait ressentir dès la naissance. Dès 4 mois, il faut commencer à bâtir le vocabulaire du bébé, par exemple en lui présentant quotidiennement des « flashcards », version indienne de l’Imagier du Petit Ours Brun. En se débrouillant bien parait-il, avant même l’age de 4 ans, l’enfant saura reconnaître certains mots, écrire son nom.

Quant à moi, j’ai enfin inscrit l’ange bouclé démonisant à la voix stridente dans une « play school ». Etant étrangère, au pays, au système, à toute cette compétition, la pression ne se faisait pas ressentir, mais j’ai fini par sentir poindre la culpabilité. En laissant mon fils picorer des grains de riz à ne rien faire à longueur de journée, si ce n’est aboyer en pointant du doigt les cafards, n’étais-je pas en train de préparer le déclin de l’Europe face à l’Inde ? J’ai choisi une play school de proximité, tenue par une vieille dame parsi, installée au premier étage d’un bungalow aux fastes bien passés, au milieu d’un jardin où caquettent les poules. « L’école » comprend une douzaine d’enfants, 9 garçons et 3 filles. Je me demande s’il faut y voir la conséquence des pratiques de l’avortement sélectif qui bat son plein parait-il dans nos quartiers cossus; ou si celà révèle que la pression scolaire est bien plus forte pour les garçons que l’on scolarise plus tôt; ou s’il s’agit d’un simple hasard. Trois institutrices les encadrent. De vrais pinsons éraillés qui chantent toutes plus faux les unes que les autres (sur des notes différentes) mais très fort: on voit qu’elles ont l’habitude de se faire entendre des enfants par delà le concert des klaxons. La directrice m’assure que les enfants sont là « pour s’amuser ». Pour aider sans doute aussi à la survie du bungalow dont les salles de réception aux fauteuils fatigués, peintures cloquées, vitres cassées, les buffets supportant d’innombrables portraits sur 3 générations, (les plus anciens ont été réalisés dans un studio de Karachi, suggérant une nouvelle fois un exode forcé par la partition) me plongent dans les fades rêves moisis d’une grandeur passée. Au rythme où semble aller les choses, je pense probable qu’un jour, cet imposant et élégant bungalow colonial ne laisse la place à une tour à 15 étages.

Si ce n’est qu’elle ne met en péril l’avenir musical de mon fils (qui soumis à de telles dissonnances, ne sera sûrement jamais Premier Violon à l’Orchestre de Radio France), l’école est charmante. Nestor apprend à chanter en anglais et en hindi. Le matin, il étale de la pâte à modeler au rouleau à patisserie sur l’air de « I’m rolling my chapati », puis il pile de la craie en chantant ‘I’m grinding my Masala ». A 11 heures, il joint joliment les mains, assis en tailleur, pour un Namaste et remercie Dieu de ses bienfaits (on ignore lequel, vu l’assortiment des religions représentées, on évite donc de le nommer). Hélas pourtant, cette école met en évidence les lacunes de mon éducation. Le premier jour, honneur aux nouveaux, Nestor est appelé par la maitresse, devant elle sont étalées des cartes représentant des animaux divers, girafe, dromadaire, poisson, singe, éléphant. Hélas pas de cafard, que mon fils connait bien. Elle demande: « Nestor, bring me the fish. » Nestor, qui a soufflé ses 2 premières bougies il y a 15 jours, ne réagit pas. Bien décidée à ce qu’il ait un succès à l’actif de cette première matinée à l’école, la maitresse m’interroge. « Il parle anglais ? » « Il comprend, oui. » « Quel animal connait-il ? » « Heu… » Je regarde les cartes, me demandant laquelle Nestor est susceptible de reconnaître et amener. « On peut essayer le chien. » « Bring me the dog, Nestor. » Nestor regarde sa nouvelle maitresse avec beaucoup de bonne volonté mais n’amorce pas un geste. « Mais, en Français, ces animaux, il connait tous, n’est-ce pas ? »

Merde. Je n’aurais pas dû rire, quand mes copines indiennes m’ont parlé des flashcards. Moi aussi, j’aurais dû commencer à les montrer à Nestor, dès ses 4 mois. 3 fois 3 minutes par jour. J’espère qu’il aura quand même son bac.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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8 Réponses à “Une éducation indienne”

  1. vanina
    5 mars 2009 à 19:10 #

    Merci pour cet article.
    Je viens de découvrir ton blog. On y apprend plein de choses intéressantes. Je peux vivre en Inde un petit peu par procuration.
    L’école de ton fils a l’air chaleureuse et familiale. Cela lui fera de bons souvenirs.
    bye

  2. Catherine
    5 mars 2009 à 21:34 #

    Tu racontes ça divinement ;o)

  3. Anne
    6 mars 2009 à 12:56 #

    Ah, merci pour votre commentaire, grâce à votre blog,je vais apprendre l’Inde.

  4. Marie
    6 mars 2009 à 13:09 #

    Encore une belle histoire de ton quotidien. Courage, encore quelques soirées à jouer avec les flashcards et ton petit bout saura reconnaitre les animaux….;-))

  5. delhirante
    6 mars 2009 à 17:57 #

    ici aussi à Delhi aujourd’hui les élèves planchaient, résultats des embouteillages monstres car au lieu de prendre le bus scolaire comme d’hab chacun était venu avec Papa et Maman en voiture… quelle pression! Encouragement à l’ange bouclé qui a de belles et longues années d’étude devant lui.
    Bises

  6. grand paradi
    6 mars 2009 à 18:42 #

    ah, c’était donc ça, ces embouteillages, aujourd’hui! quel bordel, on a fini à pied.
    je me souviens, il n’y pas très longtemps en sortant d’un diner vers minuit, de tomber nez à nez sur le palier de l’immeuble, avec un jeune homme en train de réviser, installé sur une simple couverture… quand je pense que pour mes enfants le bureau de leur chambre individuelle n’est pas toujours assez confortable ou assez éclairé…
    hier ma maid ani m’a demandé de lui prêter plein de roupies pour mettre son fils au college. Et comment ils font pour payer ces sommes astronomiques, tous ces gens? comment?
    … c’est bien, j’apprends plein de choses avec toi.
    t’as vu, on est aussi voisines de com sur fonelle? t’as mis ton collier?

  7. Dalou
    6 mars 2009 à 22:24 #

    Wouaaa Hélène ! tu fais fort là ! :) lol l’inspiration t’es descendue directement du ciel ou quoi ?! lol. Quel plume !!!! Franchement magnifique ton récit ! je me suis délecté à chaque mot comme on savoure son dessert préféré ! ha ha ha …et j’ai encore beaucoup appris sur les indiens et l’Inde
    Merci !

    (PS : ton prochain challenge, faire un article sur LE briquet Mural à Bombay.)

  8. Manu
    9 mars 2009 à 16:09 #

    Tout d’abord merci pour tes commentaires sur mes photos. J’ai découvert ton blog il y a quelques temps déjà. Quelle inspiration! Je me reconnais dans beaucoup d’histoires du quotidien que tu racontes avec vraiment beaucoup d’humour! Mon fils va aussi dans une pre-school indienne (il a 4 ans) et la maîtresse nous dit qu’il parle bien anglais mais qu’il ne veut pas encore écrire… What a pity! Ils réussiraient presque à nous rendre coupables de ne pas leur bourrer le crâne dès leur plus jeune âge… ;-)
    Bonne continuation!
    Manu

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