Tristes statistiques

Dimanche, nous étions donc le 8 mars. Quelle révélation ! Ce blog est de plus en plus inspiré (c’est normal, car quand je sors, j’expire beaucoup, par le nez surtout, pour éviter aux mouches qui volettent autour de moi de pénétrer mes narines. Il faut bien rétablir l’équilibre.) Le 8 mars, journée internationale de la femme et Bombay ne s’est pas montré en reste. « Success stories » à l’Indienne, récompenses aux femmes de l’année, oui les femmes indiennes montent en haut de l’échelle sociale et font éclater, pour certaines, ce fameux « plafond de verre ». Pour la femme indienne cependant, celle des masses, celles des campagnes, la réalité n’est cependant pas toujours rose. On nous rappelle que:

- l’âge médian du mariage en Inde est inférieur à l’âge légal, et le problème est amplifié par la pauvreté: le nombre de jeunes femmes mariées entre 15 et 19 ans est deux fois plus élevé chez les pauvres que chez les riches. (World Bank - Sparing lives: better reproductive health for poor women in South Asia).

- Près d’un quart des jeunes indiennes rapportent que leur premier rapport sexuel au sein du mariage a été forcé (enquête menée conjointement par le IIPS, Mumbai et le Population Council, New Delhi).

- Une femme meurt en couche toutes les 5 minutes en Inde (Unicef), le problème est aggravé par les grossesses adolescentes - la moitié des indiennes aurait leur premier enfant vers l’âge de 15 ou 16 ans, selon le secrétaire d’état à la santé Naresh Dayal -, le manque de suivi pendant la grossesse et le fait que l’accouchement dans les zones rurales a encore trop souvent lieu à la maison sans assistance médicale.

- La surmortalité des filles se retrouve d’ailleurs à tous les âges de la vie: stade foetal (913 filles naissent pour 1000 garçons à Bombay), 5 premières années (moindre accès au soin, plus de malnutrition que pour leurs frères voir carrément infanticide, avec rapporte-t-on des cas de nouveaux-nés qu’on asphyxie en plaçant des grains de riz à l’entrée de leur nez) et donc, jeunes femmes, risques encourus pendant la grossesse et l’accouchement. N’oublions pas enfin les fameux « accidents de sari », première cause de décès dans la tranche d’âge 15-34 ans (The Lancet). Certes le sari qui prend feu, c’est bien souvent un accident domestique (la mère de mon chauffeur est décédée ainsi, et sa femme a elle aussi été gravement brûlée, quelques années plus tôt), mais c’est parfois un suicide, ou un meurtre déguisé par une belle-famille insatisfaite du montant de la dot qui a été payée. On dit que la police, surtout dans les zones rurales, classe souvent bien trop vite l’affaire mais qu’on va leur demander désormais de faire preuve de plus de vigilance (le fait que la femme brûlée ne porte pas ses bijoux pourrait notamment être un « signal d’alerte »).

- La pratique de la dot, justement. Officiellement interdite, elle est encore largement répandue. Toujours selon cette étude conjointe de l’IPPS et du Population Council, 70% des jeunes femmes disent que leur famille a payé une dot lors de leur mariage, et 58% des jeunes gens reconnaissent l’avoir perçue (cherchez l’erreur). Ce que je peux affirmer en tout cas, c’est que oui mon chauffeur a payé une dot lorsqu’il a arrangé le mariage de sa fille, et que ma bonne, apprenant que j’étais enceinte d’un 3ème garçon, s’est exclamée avec bonheur que j’étais vraiment chanceuse, car en Inde, on dit que « les mères de 3 garçons vont devenir riches. » Avec toutes les dots qui m’attendent, je devrais au moins pouvoir me payer une moto, si ce n’est une voiture!

Bref, les féministes indiennes ont du pain sur la planche. A ce propos, 2000 femmes au foyer du Kerala viennent de former un syndicat et réclament au gouvernement la mise en place d’une rémunération et d’une retraite, en compensation de toutes les tâches domestiques effectuées par elles. Elles se fondent sur un édit de la cour suprême, qui en 2001, avait estimé que le travail d’une femme au foyer valait au moins 3000 roupies par mois (50 euros). Affaire à suivre ….

Enfin, le 8 mars, c’était donc la journée de la femme, mais en Inde, il ne faut pas oublier également les transsexuels (avec la très visible communauté des eunuches), toujours très actifs lorsqu’il s’agit de défendre leurs droits. Ils réclament la création d’un « troisième sexe »,  ni homme, ni femme. Un pas vient d’être fait en ce sens par la municipalité de Chennai (anciennement Madras). La municipalité a budgétisé 4,500,000 roupies (70,000 euros) pour mettre en place des toilettes réservés aux transsexuels. La décision agite beaucoup la communauté, forte de 30,000 membres dans le seul Etat du Tamil Nadu. Dans cet état, existent déjà des cartes de rationnement et des cartes d’électeur mentionnant ce « troisième sexe », et les opérations de changement de sexe sont gratuites.

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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6 Réponses à “Tristes statistiques”

  1. francesco
    10 mars 2009 à 12:28 #

    …ton texte est très interessant bombay…

  2. isabelle
    11 mars 2009 à 16:19 #

    J’ai failli tomber de ma chaise à l’évocation des transsexuels en Inde. Moi qui croyait naïvement que l’aspiration à être transsexuel était une « coquetterie » propre aux pays riches et aux grandes métropoles…
    À part cela, j’ai été étonnée de voir que la femme était quand même célébrée en Inde , pays tristement célèbre pur ses femmes brûlées. Ton post est donc vraiment intéressant.. @ bientôt.

  3. Dalou
    17 mars 2009 à 17:16 #

    Bombay Magic a écrit : « …Avec toutes les dots qui m’attendent, je devrais au moins pouvoir me payer une moto, si ce n’est une voiture!… »

    Ha ha ha ….je suis encore plié de rire !

    Je ne savais pas que la communauté transexuelle était aussi importante en Inde.

  4. emule
    28 février 2010 à 23:53 #

    moi non plus!!!

  5. Dalou
    8 mars 2011 à 15:13 #

    Houlà ! :) mon dernier commentaire date de 2 ans en effet :)
    Une pensée à toutes les femmes du monde à toutes les femmes indiennes, à toutes les femmes du Blog, et enfin à la femme qui nous fait voyager j’ai nommé : Hélène Lecuyer :)

  6. Patricia
    8 mars 2011 à 20:34 #

    J’avais justement lu un article dans le Times of India au sujet d’un jeune homme de Chennai, devenu animatrice TV après sa ‘transformation’.
    Une pensée pour toutes les femmes formidables, qu’elles soient indiennes ou d’ailleurs dans le monde.

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