Des rats et des souris

Avant d’en venir au vif du sujet du jour (le rat), un petit aparté pour vous parler à nouveau de la « play school » de l’ange bouclé. Je peux vous affirmer que l’entraînement intensif à la flash-card dès l’âge 4 mois, ça marche. Ce matin, tandis que l’ange se balance d’avant en arrière, le derrière confortablement enfoncé dans sa couche moelleuse, le regard perdu dans les branches de l’arbre qui ombre la terrasse, d’autres chérubins ont le corps penché vers l’avant, le regard intense. « Fish » « Socks » « Table » « Chair » « Giraffe » « Pants ». Le plus rapide est à ma droite, déjà paré pour un futur de gagnant aux jeux télévisés. A mon avis, il n’a pas 18 mois, mais il reconnaît tout, il nomme tout. A peine la maîtresse exhibe-t-elle dans les airs une nouvelle carte qu’il a répondu. « Umbrella ». Alors là, c’est trop fort. La dernière pluie, et donc le dernier déploiement de baleines, datent de la mousson, il y plus de 5 mois. La maîtresse appelle ensuite la prunelle de mes yeux. « Donne-moi le ballon, Nestor ». Ma prunelle est contente, il y a une carte avec une moto, ma prunelle aime les motos, elle la montre du doigt. A l’arrière, je l’exhorte, il ne s’agirait pas de faire perdre la face à la jeunesse européenne via son unique représentant: « donne la carte avec le ballon à la maîtresse, Nestor, vas-y. » Ma prunelle donne toutes les cartes, on ne parvient plus à l’arrêter. Le surdoué de 18 mois attend son tour, il va tendre l’ornithorynque demandé du premier coup.

Outre que je développe complexes et culpabilité sur mon éducation façon herbe folle (et merde, il parait que tout ce joue avant 3 ans!), je suis aussi en plein choc diététique. A chaque pause goûter, les maîtresses font circuler chips et autres gâteaux salés, barres de kitkat, et les enfants sages, ou ceux qui pleurent, sont récompensés/consolés à renfort de morceaux de sucre que la maîtresse leur place directement sur la langue. La discussion, à ce moment, entre maîtresses et mamans, portent généralement sur les régimes et les problèmes de poids. Une jeune femme bien replète, tandis qu’elle termine son paquet de chips, dit que pourtant elle ne mange quasiment rien. D’ailleurs, au petit déjeuner, elle avale à peine un café et quelques biscuits. On s’étonne beaucoup de mon tour de taille après 3 enfants (pourtant un 40 et absolument pas dans la sylphide) et on m’interroge sur la composition de mes repas. « Et tu manges de la viande tous les jours ? Et tu la cuis comment ? Et tu cuisines à l’huile ? » Je sens que mon refus des friandises, fritures et autres junkfoods qu’on cherche à m’imposer à 11h le matin commence à agacer. Le regard se fait noir, la main qui s’avance vers moi insistante, le ton pincé : « Goûte, ils sont vraiment excellents, ces « chocolate cupcakes. Puis ils sont légers. » En Inde, refuser de manger, c’est souvent une sacré entorse à l’étiquette. 

Mais laissons donc là les souris pour en venir aux rats. En Inde, comme sans doute ailleurs, mais c’est ici que j’habite, le rat est visible. On l’aperçoit facilement qui court le long d’un caniveau. On croise son cadavre à moitié dépecé puis abandonné au milieu du trottoir. Il mord le petit doigt de mon chauffeur, la nuit (voir mon billet du 29 septembre,1 milliard 130 millions d’Indiens et Nicolas). Il prolifère dans mon garage: les bonnes nuits, ils sont six, sept, huit à se laisser prendre au piège de l’énorme cage que nous avons installée dans un recoin sombre. Mon chauffeur alors, l’embonpoint florissant tendant sa chemise Hugo Boss (héritée de « Sir »), s’empare de la cage sans une hésitation, traverse majestueusement la rue et va libérer les rats couinants sur le trottoir d’en face. Ils ne montent cependant généralement pas jusqu’au 5ème étage, à l’exception d’un que j’ai tétanisé à force de hurlements, alors qu’il se rafraîchissait dans notre lavabo. Courageusement, l’Homme ouvrit la fenêtre. Voyant là la voie du salut et du silence, le rat bondit, était-ce un rat volant, en tout cas, on ne le revit jamais.

Les rats constituent donc un problème en Inde. Sanitaire certes, mais aussi alimentaire (ils endommagent les récoltes) et même d’infrastructure (ils rongent les câbles, grignotent les bords des canaux, aggravant les inondations, etc etc). En même temps, il ne faudrait pas nier leur rôle dans le recyclage. Sans les corneilles et les corbeaux dit-on, Bombay n’arriverait pas à traiter toutes ses ordures. Combien sont-ils ? Je n’en ai pas la moindre idée (mais si vous le savez, ami lecteur, n’hésitez pas à me l’indiquer en commentaire). Si j’en juge cependant au nombre de milans qui tournoient dans le ciel (c’est d’ailleurs après des vacances à Bombay que Hitchcock eut l’idée de réaliser « Les oiseaux »), il doit y avoir un sacré garde-manger!

Le rat semble être particulièrement endémique dans les trains, à tel point que les usagers se plaignent. Les autorités des chemins de fer estiment elles ne pas être seules en tort. Les rats se retrouveraient en plus forte concentration dans les compartiments pour femmes de seconde classe (il y a toujours dans les trains des compartiments réservés aux seules femmes, et même parfois des trains entiers, les « ladies special », pour permettre à mes compagnes de voyager sans main aux fesses, un problème assez fréquent ici dans les transports en commun bondés). Or, les femmes utilisent souvent les temps de trajet pour effectuer leurs taches domestiques comme l’épluchage des légumes (vous pourrez voir des compartiments entiers où les mères de famille prennent de l’avance sur leur repas du soir et manient l’économe en devisant gaiement). Les rognures de carottes et autres pelures d’oignons attireraient nos amis rongeurs.

Qu’à celà ne tienne! Les municipalités indiennes se montrent inventives!  Dans l’Etat d’Haryana, la police, excédée de voir rats et souris ronger ses archives à décidé de monter une brigade de « contre-rats » constituée de « rats blancs ». Il parait que ces derniers ne bouffent pas de papier mais sont experts à dégommer leurs congénères noirs. Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, je vous invite à googler le Dr Neena Singla, expert en rongeur et semble-t-il instigateur de la méthode. (et cher ami lecteur producteur de dessin animé, si ce billet vous donne l’idée d’un long-métrage – moi, je trouve ça prometteur: « Guerre des rats au Punjab », n’oubliez pas mes royalties!)

Mais je crois que ce que j’aime encore le plus, c’est la solution de la BMC: à Bombay, la municipalité emploie 44 tueurs de rats. 44 tueurs, pour 16 millions d’habitants. Attention, il ne s’agit pas de simples empoisonneurs (la solution a été jugé trop dangereuse pour une ville comme Bombay) mais bien de vrais chasseurs armés de piques. Ils doivent tuer 30 rats par nuit pour être payé à taux plein, et présenter en preuve à leur bureau les 30 carcasses tous les matins. Le rat supplémentaire est rémunéré à 11 roupies la pièce (20 centimes d’euros). Ces hommes courageux à eux tous nous débarrassent donc de 1320 rats par nuit! J’aime l’idée de ces hommes errant à la lueur de la lune, embrochant le rongeur afin de préserver notre sommeil, nos lobes d’oreilles et nos doigts de pieds.  J’aime la futilité de leur action. (Là encore, cher ami lecteur producteur, je pressens un potentiel, peut-être une affaire de meurtrier en série, robin des rats, qui embroche à la pique nos courageux chasseurs nuit après nuit). La mairie de Bombay en tout cas ne se décourage pas et vient d’annoncer la création de 183 postes supplémentaires. Le recrutement cependant est difficile, aussi a-t-elle décidé d’abaisser son niveau d’exigence: auparavant, le tueur de rat devait avoir réussi l’examen de fin de 4ème (Class VIII). Désormais, il lui suffira d’avoir étudié jusqu’en CM1 (Class IV).

Il n’empêche, un rapide calcul me permet donc d’affirmer que c’est désormais 6810 rats qui rejoindront chaque nuit le cycle des réincarnations. Soudain, je me dis que ça doit pas être marrant, d’être né rat. Je me demande si ça pourrait m’arriver, juste pour me punir d’avoir écrit ce billet. Est-ce pour cette raison que ma voisine Jain, celle qui s’habille tout en blanc dans de drôles de vêtements, qui porte un masque sur le visage et ne lâche jamais son plumeau s’est rencognée à mon passage, il y a deux jours ? A-t-elle vue en moi une bouffeuse de vache, de porc, de crevettes, de pomfret, de pommes de terre, de carrottes, d’ail et d’oignon exterminatrice ?

Amis lecteurs, amies lectrices, la blogueuse se nourissant de commentaires, je vous propose aujourd’hui un petit jeu. Toutes les informations contenues dans ce billet sont rigoureusement vraies, sauf une. Laquelle ? Le gagnant gagne une pique à rat.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Abonnez-vous à notre lettre d'informations pour recevoir les nouveautés par e-mail.

12 Réponses à “Des rats et des souris”

  1. Carmen Ferrant
    12 mars 2009 à 17:15 #

    Félicitations Hélène, très bien. Je ne pense pas que Hitchcock soit venu à Bombay. Bisous Carmen

  2. francesco
    12 mars 2009 à 19:16 #

    …je déteste les rats Bombay, mais ton texte est superbe….

  3. lasiate
    12 mars 2009 à 19:44 #

    Quel pays! heureusement qu’il y a tous ces rats disponibles pour les réincarnations du milliard d’indiens. Une bien jolie plume ;)

  4. Catherine
    12 mars 2009 à 22:33 #

    Chère Hélène, nul n’est besoin de concours (ni de pique à rat dont je ne saurais que faire à Paris, sous réserve qu’elle passe la douane pour arriver jusqu’à moi …) pour m’inciter à commenter ta prose délicieuse ! Je laisse le rat indien à son sort heureux ou triste. Qu’il se débrouille … En revanche, en ce qui te concerne ainsi que ton ange bouclé, une chose me semble sûre : on peux vivre sans le bac, et si tu te sens VRAIMENT coupable, tu peux toujours t’y mettre au … flash-card. Le diabète en revanche est une belle saloperie, et en passe devenir un problème national de santé public en Inde (pour autant que je sache). Loin de vous toutes ces horreurs pleines de gras et de sucre. Et s’ils se vexent, tant pis ! Les bonnes habitudes alimentaires se prennent dans l’enfance et se gardent toute une vie. Après, c’est beaucoup plus difficile …

  5. Catherine
    12 mars 2009 à 22:43 #

    Soyons fous … Je t’ai linkée dans mon billet du jour ;o)

  6. Alice
    13 mars 2009 à 3:45 #

    bonsoir Hélène… cela fait plusieurs fois que je viens lire tes billets, il y en a beaucoup, depuis que tu es passée sur mon blog… j’aime ta façon d’écrire et puis tes articles sont tres interessants… que dire? pour répondre à ta petite question je dirais comme Carmen à propos d’Hitchcock et de sa non venue à Bombay… et bien, à bientot alors.
    Alice

  7. Thomas
    13 mars 2009 à 8:36 #

    Mmmh, j’ai comme un doute sur l’ornithorynque…
    Sinon, concernant la population ratifère de Bombay, il parait que c’est en proportion du nombre d’habitants. On parle de 1 rat par habitant à Paris, et de 3 pour Bombay. A raison de 18 millions d’habitants, cela nous fait donc 54 millions de rats (une petite France) et donc 7929 nuits requises pour tous les piquer, en supposant que les morts naturelles (ou autres : attaques de buses, camions BEST, poison…) compensent exactement les naissances et que le solde migratoire est nul. Soit 21 ans, 8 mois et 21 jours. Question subsidiaire : qui sera encore là pour voir la fin des rats ?

  8. Pat
    13 mars 2009 à 9:04 #

    premier commentaire sur ce blog que je lis regulierement depuis quelques mois. j ai un peu le trac…
    alors voila, moi aussi je vis dans cette ville de fous et moi aussi j’ai un bébé blond qui me fout la honte à la playschool. à la derniere tres serieuse reunion parents/professeurs (il n’avait meme pas 18 mois) on m’a demandé si mon félix regardait des programmes violents à la télé et la maitresse a insinué qu’il etait peut etre atteint d’ »hyperactivité ». tout ca parce qu’il aime pas trop quand on lui pique ses jouets (mais qui aime se faire piquer ses jouets ?). bebes blonds faites front contre les flash cards et défendez la purée de carottes !

    et pour le concours je réponds comme carmen.

  9. Thibault
    13 mars 2009 à 12:05 #

    Je ne suis pas expert en rat, Thomas, mais supposer que pour ces petites betes les morts naturelles compensent strictement les naissances me semble loin du compte.
    A ce que je sais, ils se multiplient comme des fous: une portee compte 7 petits, et une femelle peut avoir 5 portees par an…
    Pour en revenir a l’information inexacte, je crois que Carmen a raison: Les films de Hitchcock sont en general adaptes de romans, ce n’est pas lui qui ecrit ses scenarios ;)

  10. Annie
    13 mars 2009 à 13:37 #

    Je dois dire que je ne sais absolument pas quelle est l’information fausse dans ton mot du jour, Hitchkock ? Ici à Delhi , pour le moment je n’ai pas de rat, j’en avais quelquefois dans mon ancien logement qui se trouvait au bord du nala, joli mot pour égout à ciel ouvert … mais lorsque j’habitais à Benares, j’avais un rat qui venait chez moi toutes les nuits. Je le sais, une nuit je me suis trouvée nez à nez avec lui. Je ne sais pas lequel a eu le plus peur des 2 ? mais néanmoins je n’appréciais pas particulièrement sa présence quotidienne et comme je ne me sentais pas de le tuer j’ai décidé de le nourrir. A l’extérieur bien sûr, je déposais chaque jour un peu de nourriture juste à l’endroit où il rentrait. Il mangeait et content, enfin, je suppose, il n’entrait plus.

  11. 13 mars 2009 à 16:11 #

    Bon vous êtes tous tellement forts (même Thibault conserve ses capacités intellectuelles malgré le bhang!)que je crains de ne pas avoir assez de piques à rat. Et oui, évidemment, Hitchcock à ma connaissance n’a jamais mis les pieds à Bombay. Mais c’est moi, lors de mon arrivée, qui a cru avoir débarqué sur le tournage des « oiseaux ». D’ailleurs, une corneille, en trois battements d’aile, m’a enlevé la moitié de mon premier déjeuner Indien ever, au bord de la piscine du Trident pour ceux qui connaissent (une bonne préparation aux déjeuners du dimanche au Breach Candy. Mais avec une bonne pique à rat …).

  12. Dominique
    21 avril 2009 à 21:58 #

    zut, j’arrive trop tard pour gagner la pique à rats !!! anywat, je n’avais pas trouvé :p

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg