Little Zizou

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Ce week-end, nous sommes allés voir Little Zizou, le premier film de Sooni Taraporevala, la scénariste de Mira Nair dont on a déjà parlé ici. Le film se déroule dans la communauté Parsi de Bombay.  Les parsis, pour les béotiens du panthéon religieux indien, sont des zoroastriens, (une religion qui trouve son origine en Iran autour du 2nd ou 1er millénaire avant Jésus-Christ). Ils ont fui la Perse conquise par les arabes en 600 et des poussières pour atterrir en Inde, quelque part sur la côte du Gujarat. Ils ne sont pas très nombreux (on parle de 70000 environ) mais leur importance économique est indubitable: c’est une communauté riche, philanthrope, qui a donné naissance à de nombreuses familles d’industriels, comme les Tata (et au passage à Fred Mercury, et Zubin Metha). Elle se tient actuellement à l’écart de la politique, mais à Bombay (où résideraient au moins 50000 parsis), elle est incontournable.

On trouvera ailleurs que sur ce blog des informations intelligentes, complètes et précises sur cette religion (dont le principe de base est: « Bonnes actions, bonnes paroles, bonnes pensées »). Mais quelques faits au passage: lorsque Nietzche écrivit son best-seller « Ainsi parlait Zarathoustra », il fit un tabac dans la communauté parsi de Bombay. Convaincu d’avoir affaire à un philosophe qui mettait leur prophète à l’honneur, le grand prêtre de l’époque s’empressa d’en commander des exemplaires par milliers! Hélas, quelle déception lorsque le bateau dégorgea ses colis sans doute un peu humides après des semaines de voyage en mer, car évidemment, le bouquin de Nietzche n’a rien à voir avec cette sympathique religion. Il parait que des exemplaires d’époque pourrissent encore dans les greniers!

Mais il faut bien l’avouer, ce qui donne à cette communauté une renommée qui dépasse de loin le nombre de ses membres, ce sont ses rites funéraires. Les morts sont déposés en haut de « Tours du silence » afin d’y être dévorés par les vautours. Quand on y songe, ce n’est pas si différent d’un grignotage par les vers (mon fils Félix, bénit-soit il, m’a fait remarquer il n’y  pas très longtemps au petit déjeuner qu’il était faux de prétendre, comme dans son manuel scolaire, que l’homme était au sommet de la chaîne alimentaire puisqu’une fois mort et enterré, il sera mangé par les vers). Ces tours, j’en ai eu un aperçu bien involontaire alors que je cherchais un appartement à Bombay en avril 2005. L’agent immobilier nous avait emmené voir un immeuble très prometteur, complètement inachevé certes, mais avec une situation imprenable. Des fenêtres du salon, on dominait ces fameuses tours, et j’ai vu le cadavre nu et m’a-t-il semblé contre la pierre très blanc d’un homme se décharnant au soleil. Plus d’autres choses moins identifiables, d’autant plus que je détournai immédiatement le regard et découvrai les chambres: elles surplombaient un bidonville dont les bâches bleu éclatantes faisaient pâlir la mer grise. Nous avions fui dans un rire nerveux.

Pour en revenir aux parsis, ils sont généralement vieux, surtout au Wellington club (monument du colonialisme anglais récupéré par la classe dirigeante indienne de Bombay Sud) où on les trouve le plus souvent en chaise roulante. Mais il y a aussi de jeunes parsis et parsettes, trop peu nombreux hélas, et je comprends que le problème vient des parsettes, qui se marient généralement tardivement (autour de 30 ans, alors que une indienne sur deux ou presque se marie avant 18 ans, rappelons-le), font moins d’enfants, et même, souvent, épousent des non-parsis!!! Leurs enfants n’auront alors pas le droit à l’appellation de parseton, et ne pourront pas entrer dans les temples du feu. Car la religion zoroastrienne se transmet par le père, ses temples sont fermés aux infidèles, elle n’admet pas la conversion, et ces trois règles ne souffrent aucune exception. (On dit qu’il y a quelques décades, les prêtres de New-York avaient accepté d’élargir le troupeau mais ils ont depuis été rappelés à l’ordre). J’avais croisé la route il y a deux ans d’une écrivaine française d’origine iranienne, venue à Bombay dans le cadre de recherches pour son prochain roman. Zoroastrienne de coeur (elle avait la foi, elle suivait tous les rituels et semblait mieux versée en théologie que les parsis que je connaissais), elle avait tenté d’accéder à un temple du feu et avait voulu rencontrer le grand prêtre pour solliciter sa conversion. Ce dernier l’avait envoyée rouler dans les bougainvillées: « Votre père est zoroastrien ? Non ? Désolé, on naît zoroastrien, on ne le devient pas. »

Les parsis généralement aiment la musique occidentale, (comme quiconque a fréquenté les salles de concert du NCPA pourra vous l’affirmer) et sont très ouverts et sensibles à la vieille Europe. Chez eux, il y a de beaux meubles anciens et des figurines en porcelaine datant de la première moitié du vingtième siècle. Voire même, parfois, des assiettes décoratives accrochées au mur. Leurs intérieurs sont particulièrement touchants quand ils reflètent la grandeur déchue, charme surrané d’une période où ils régnaient sur Bombay (voir l’école parsi de mon ange bouclé).

Avec toutes ces infos (je ne vous ai pas parlé de ma professeur de piano parsi, mais je la conserve pour une autre fois, car elle mérite un billet à elle seule), vous voilà armé pour aller voir le film de Sooni Taraporevala, Little Zizou. C’est un film charmant, portrait tendre d’une communauté réputée pour son excentricité, et un message de tolérance (l’ami Sikh déturbanné – fort heureusement pour le spectateur du rang suivant - qui était assis à ma droite durant le film me fit remarquer que seulement à propos des parsis on pouvait faire ce film en Inde. Pour toute autre communauté, les foules offensées auraient été dehors, à jeter des pierres contre le multiplex). On y (re)découvre les belles colonies parsi de Bombay, toutes de vieilles demeures et havres de relative paix. Et les parsis, fort nombreux qui composaient ce dimanche l’assistance, s’exclamaient en pointant du doigt à chaque fois qu’ils identifiaient un ami dans la foisonnance des personnages secondaires. A un moment du film, Benoit s’est redressé:  »Mais, c’est mon dentiste! ». Moi aussi, je l’ai reconnu, cet homme qui promenait ses chiens. C’est bien lui qui a fait 4 couronnes à l’Homme au printemps dernier. « Mais c’est vrai, c’est ton dentiste! » ai-je chuchoté avec excitation. A cet instant-là, j’ai eu le sentiment, vraiment, de faire partie de Bombay.

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

5 Réponses à “Little Zizou”

  1. Dalou
    17 mars 2009 à 16:39 #

    Merci encore Hélène pour cette belle plume.
    J’ai une amie indienne parsie avec laquelle j’ai un peu appris, mais là j’en sais un peu plus sur la communauté.

    Très belle remarque marrante et pertinante du filston..ha ha ha

    Bon ben il me reste plus qu’à aller à Gare du Nord à Paris dans le quartier indien pour m’acheter le film. Car je n’ai pas trouvé de salle le diffusant à Paris..ha ha ha

  2. catherine
    17 mars 2009 à 20:16 #

    On manque un peu de Parsi par ici à Delhi…je ne sais pas si je vais pouvoir voir ce film.
    Tu as sûrement mangé au resto dont j’ai oublié le nom Britannia(?) à Fort… mais l’endroit était tellement magique. Du riz avec du poulet et un patron vieux comme les peintures.Qu’est ce que c’était aide-moi…

  3. vanina
    17 mars 2009 à 23:51 #

    Encore un super article,j’aime bien la façon que tu as d’illustrer certaines infos par des anecdotes personnelles.
    J’irai certainement voir Little Zizou s’il ne fait pas un passage trop éclair à Paris…en espérant qu’il n’y aura pas trop de suporters de foot dans la salle… :O)

  4. Alice
    21 mars 2009 à 23:35 #

    Dear Helene,

    You are welcome to use my photo of birds in the Bombay skies for your blog, with due credits to my flickr photostream. :)

    Au revoir,

    Alice

    PS: Where in Bombay do you reside?

  5. Nicole Giroud
    20 avril 2014 à 17:32 #

    Bonjour Hélène,

    Merci pour votre délicieux sens de l’humour et votre blog instructif. J’ai beaucoup aimé votre interview de Sooni, l’anecdote du dentiste m’a fait bien rire.

    J’écris actuellement un roman dont l’héroïne est une parsie qui va mourir dans l’accident d’avion du Kangchenjunga qui s’écrase près du Mont Blanc en 1966.
    Je ne trouve pas beaucoup d’éléments concernant la vie quotidienne d’une famille parsie aisée dans ces années-là, en particulier l’importance des femmes, leur façon de s’habiller, si les gens recevaient chez eux des étrangers pour un repas, bref ce qui fait la chair d’un livre en dehors de l’histoire. Auriez-vous des renseignements? l’adresse d’un blog complémentaire? le titre d’un livre?
    Merci d’avance et continuez à nous offrir un air d’ailleurs décalé et sympathique.
    Amicalement
    Nicole Giroud

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