Bombay follies

masorcierebienaimee.jpgMon laveur de carreaux est complètement fou. Fort gentil. Désireux de bien faire. Amoureux de son métier même. Il ne s’estime satisfait que lorsque le soleil étincelle sur mes vitres avec plus d’éclat que le cristal d’un verre lavé au Sun vaisselle ou que l’émail d’une dent brossée au colgate. Mas il est complètement inconscient.

Ce matin, par exemple, alors que je vérifie mes mails dans la petite alcôve qui me sert de bureau en toute intimité (ses pieds sont à 50 centimètres de mes épaules et ses fesses s’agitent dans son pantalon gris usé à la périphérie de mon champ de vision), je l’entends qui marmonne dans sa moustache (grise, comme le pantalon): « cette fenêtre ne veut pas s’ouvrir. » A peine a-t-il terminé sa phrase qu’il a disparu, et que je le vois réapparaître, côté extérieur, sur l’échafaudage qu’utilisent les peintres pour repeindre la façade. Pas attaché, au 5ème étage. Ceux qui fréquentent ce blog, ou celui de Grand Paradi (http://jeromew.typepad.com/grand_paradi/) ou qui connaissent l’Asie tout simplement savent que ces échafaudages consistent en de longues tiges de bambou entrelacées, rattachées les unes aux autres par des cordes effilochées et grossièrement nouées. Voilà donc mon brave Achnach qui se promène, en vrai funambule, sur une tige que j’estime à 5 centimètres de diamètre, très à l’aise, la main vaguement appuyée à une autre tige qui lui sert de rambarde. La tige fléchit sous son poids, elle oscille. Achnach me lance un large sourire et commence à frotter le côté extérieur de la vitre. La tige ploie plus encore. Un peintre vient aux nouvelles. Bientôt, cette malheureuse tige de bambou ressemble à un véritable boulevard italien à l’heure de l’apéritif, où chacun se croise avec sourires, bonhomie et forces salutations. Quant à moi, je suis tétanisée. J’ai le bout de nez qui gratte comme pendant les leçons de piano de mon enfance. Je me retiens d’éternuer.

Lorsqu’on vit en Inde, force est de constater que la conscience du danger semble ici généralement bien inférieure à celle qu’on trouve en Occident. On m’a donné bien des explications, qui seraient liées pour certains à la philosophie indienne: acceptation du destin, cycle des réincarnations. Franchement je n’ai pas la réponse, mais la première fois que mes enfants sont partis au galop sans bombe sur le sentier escarpé d’une « station climatique » du Maharastra, poursuivis par les rires réjouis des « palefreniers » qui étaient censés accompagner cette promenade, j’ai espéré que les nombreuses divinités locales accordaient leur protection sans distinction de race, nationalité et religion.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Abonnez-vous à notre lettre d'informations pour recevoir les nouveautés par e-mail.

6 Réponses à “Bombay follies”

  1. Dalou
    18 mars 2009 à 12:40 #

    Ho la la … la conscience du danger en Inde, j’en ai eu des sueurs froides ! J’ai été aussi tétanisé. J’ai plusieurs fois cru qu’on allait y passer. C’était tellement récurrent que j’ai fini par lâcher prise. Comme les indiens je m’en remettais au destin. Je n’avais même plus le temps d’avoir peur.
    J’imagines donc bien ta tétanie Hélène ha ha ha

  2. Sunny Side
    18 mars 2009 à 13:04 #

    Très heureuse de vous découvrir grâce à un com chez Isabelle ou Catherine je ne sais plus ! C’est surtout en voiture que j’avais très peur, la nuit dans les montagnes malgré un chauffeur sikh paraît-il parmi les plus prudents !!! Ceux qui arrivaient en face sans phare l’étaient nettement moins !!!

  3. Bilitis
    18 mars 2009 à 16:51 #

    Ca me rappelle le moment où on m’a mis mes grilles de protection des fenêtres au 9e étage…
    :)

  4. nath
    18 mars 2009 à 17:33 #

    ayant vu de près ces échafaudages.. je tremble avec toi !!!!
    j’ai envie de dire à ton laveur de carreaux ce que j’ai dis à des dizaines d’indiens : « take care » en le pensant sincèrement !

  5. Marion
    18 mars 2009 à 17:46 #

    Je crois que c’est effectivement très asiatique. Même au Japon, pourtant hyper-sécurisé, je suis régulièrement surprise par le comportement des autochtones…

    Et moi aussi c’était Methos mon préféré (surtout version cavalier de l’Apocalypse avec du bleu version Braveheart sur la figure…)!

  6. Eve.G
    20 mars 2009 à 15:46 #

    Bonjour!
    Je découvre ton blog grâce à Madame Bonnie.
    J’aime beaucoup lire tes aventures on s’y croirait!
    A bientôt

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg