Panel à Babel

Parfois, mais à vrai dire rarement, car on dit que ces choses là peuvent mener à des migraines, je décide d’avoir des activités intellectuelles. L’objectif premier de ces activités est bien sûr de me préserver du ramollissement cérébral, qui suit généralement de près celui des dessous de bras et de l’arrière des cuisses (mais qui précède l’affaissement du menton et des seins en ce qui me concerne.) Il faut dire que j’ai de quoi m’inquiéter: j’ai lu dans le journal que la dégradation de nos méninges s’accélérerait fortement à partir de nos 27 ans. Et voilà qu’aujourd’hui, il m’a fallu 3458 secondes de concentration intense pour retrouver le nom de la compagne de BHL.

Quand on a des trous de mémoire d’une telle envergure, c’est angoissant et il faut frapper vite, et fort. Je décidai aussitôt de me rendre à la dernière sauterie de la société asiatique: une table ronde polyglotte sur la littérature féminine.

La vénérable société asiatique organise régulièrement des conférences sur des sujets fort divers, par exemple: « Entre art et sciences, la réponse de Tagore au conflit colonial », « l’irrigation à l’énergie solaire dans l’Etat du Bihar », ou encore « psychologie, esthétique et durabilité de l’espace lumineux ». Qu’on se le dise, ce n’est pas parce qu’on habite Bombay et que le « coffee morning » pour « desperate expat housewives » occupe une part importante de notre temps qu’on est à l’écart des circuits de la réflexion intellectuelle.

Quelque coups de fil me permettent de trouver une victime consentante et à priori innocente pour m’accompagner. Nous voilà donc frémissantes d’enthousiasme à l’idée d’assister au débat passionnant qui réunira: une auteur française mariée à un caricaturiste connu, une auteur indienne sortie pour l’occasion de sa retraite chez les Lamas, dont elle étudie les traditions orales (je rappelle qu’on est en Inde, et qu’il n’est donc pas ici question d’une étude des crachats de l’animal), une auteur Maharastrienne, drapée d’un sari et d’un traducteur, qui si j’ai bonne mémoire a écrit 2 romans: Brr, et Bhinn.

La salle est clairsemée: quelques expats en quête comme nous de stimulation littéraire, quelques indiens échevelés dont certains ont le poil raide et brouissailleux jaillissant de la houppe, des sourcils et des oreilles, et d’autres la mèche tendre et unique frisotant dans la solitude d’un crane lisse et nu. Plus les incontournables officiels, organisateurs, payés pour être là.

Très rapidement, nous réalisons que le débat sera enflammé: l’écrivain française ne pipant pas un mot d’anglais, nous avons droit aux questions-réponses en version bilingue, l’apprenti Lama s’exprime dans un mélange d’anglais et d’urdu, la Maharastrienne parle en Maharati comme il se doit, elle a l’air drôle car elle fait rire l’assistance, (enfin, plus exactement, les deux seuls qui comprennent: Monsieur à touffe blanche qui sort des oreilles et Madame en sari bleu, au deuxième rang à droite) mais l’humour se perd lorsque le traducteur de poche entre en action.

C’est pas gagné. On nous explique que l’illustre représentante de la littérature française perchée sur l’estrade a beaucoup travaillé sur le rapport au corps de la femme vieillissante dans une société obsédée par la jeunesse: ça surprend un peu, car elle a l’air complètement refaite, surtout du nez, qui ressemble à celui de Michael Jackson. Ou alors, elle a fait une crise existentielle après avoir reçu la note de son chirurgien esthétique. Elle nous lit un extrait d’un de ses romans, on apprend qu’être en couple, c’est comme naviguer en mer. Des fois, c’est calme, mais ça veut pas dire qu’il n’y a pas de courants en profondeur, et même parfois, il y a des tempêtes. C’est fort. Surtout dans la version anglaise. Les auteurs indiennes s’expriment à leur tour, je ne comprends pas grand chose parce que je ne parle ni l’Urdu, ni le Maharati. Ma voisine, un être très perfide, dont je me méfierai à l’avenir, me fait remarquer que si Maryse (allez, un petit indice, l’auteur française s’appelle Maryse de son petit nom), si Maryse donc se concentre un peu plus, son nez, déjà fort court, va exploser. C’est vrai que Maryse plisse les yeux dès qu’on passe à une autre langue que le français, en se pinçant le menton entre le pouce et l’index de la main gauche. Donc elle plissera les yeux 83% du temps que durera cette table ronde. Un coup à devoir retourner se faire défroisser les pattes d’oie.

L’oeil fixé sur nos montres, entre deux fous rires nerveux, nous attendons une pause qui nous permettra de nous enfuir. Heureusement, ma voisine de gauche s’est déjà esquivée, nous laissant une pleine rangée de chaises vides pour gagner la sortie. Nous courons presque dans les escaliers, vers la liberté retrouvée. Le chauffeur de taxi, sentant notre exultation, joue au pilote de formule 1. Un dos d’âne négocié un peu vite m’envoie me cogner la tête au plafond. Ouf, ça réveille les neurones.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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11 Réponses à “Panel à Babel”

  1. Dalou
    19 mars 2009 à 21:19 #

    Ha ha ha sacrée rigolade…
    Nous la dernière fois qu’on s’est éclipsé d’un truc culturel c’était dans 1 spectacle de Khatakhli à Fort Cochin dans le Kérala.
    On n’était pas les seuls occidentaux à prendre la poudre d’escampette pour retrouver la liberté dehors…ha ha ha
    Désolé, mais on ne comprenait rien au language de corps spécifique de ce spectacle muet :)

  2. grand paradi
    20 mars 2009 à 9:31 #

    ah, le spectacle de khatakalhi… (je mets des h au hasard, tiens, il manque un non?)(mon ordi ne reconnait d’ailleurs pas ce mot, il me propose khalife, à la place. moi, j’ai plutôt aimé ça, le katakali, (là, il propose katana, kalicytie, kaliémie, Kalahari) … mais les « au début, j’aimais bien, mais après, ça m’a saoulée » et autre « dur dur » échangés d’une voix consternée par une tribu de français au sortir du spectacle quel nous sommes allés en ont constitué, c’est vrai, la partie la plus marrante…
    en tout cas, ton récit est parfait! je me demande bien tout de même ce que tu peux bien faire à traîner avec des êtres perfides…

  3. grand paradi
    20 mars 2009 à 9:34 #

    « AUQUEL nous sommes allés »…

  4. grand paradi
    20 mars 2009 à 9:35 #

    9h35?? ton truc est pas à l’heure…

  5. Bombay Magic
    20 mars 2009 à 9:44 #

    Le problème c’est que la perfidie des fois se cache derrière des traits angéliques, alors on se fait surprendre…. Oui c’est parce que je suis encore à l’heure d’hiver

  6. Catherine
    21 mars 2009 à 2:31 #

    Hello Hélène. Mais non, tu as encore le neurone bien vif, va !!! Tu as juste une mémoire sélective ;o)

  7. alice
    23 mars 2009 à 14:34 #

    j’aime ta façon d’écrire. tu as un beau style, avec cette petite pointe d’humour que j’apprécie beaucoup.
    j’aime venir te lire. Merci.

  8. Bonnie
    23 mars 2009 à 19:30 #

    On s’y croirait ! (et on y était d’ailleurs, sur la rangée à gauche, que vous avez piétinée sans nous voir tellement vous riiez à l’échappée, gamines !)
    Je partage aussi ce type de pulsions – moins de conneries, plus de profondeur, bordel. La dernière en date m’a fait stagner un mois aux environs de la 200ème page d’Anna Karénine, sans pouvoir lire autre chose tellement je culpabilisais.
    Ayé, j’ai accepté la criante vérité depuis, Tolstoi m’assomme, suis allée lire la fin sur wikipedia et enfin lâché ce pensum. Je peux recommencer à lire maintenant.

  9. 23 mars 2009 à 20:43 #

    Ah … Je me souviens qu’un jour j’ai lu Anna karenine, mais je ne me souviens plus bien du contenu… Oui c’est vrai les auteurs russes, souvent ça décolle page 487 …. (sauf Tchekov, qui fait plus court …) A la grande époque de ma jeunesse étudiante, j’avais décidé qu’il importait de lire tous les grands auteurs. Je travaillais la librairie du quartier (magnifique, tout en boiserie) de A à Z, certains jours en commençant en début d’alphabet, d’autres jours en fin. Résultat: LMNO, suis inculte.

  10. Bonnie
    23 mars 2009 à 22:13 #

    ça me rassure alors. Mais n’empêche, j’ai encore cédé hier : Lettres à un jeune poète de Rilke, piqué chez des amis, sur l’étagère du petit coin, pardon Rainer. J’ai bon espoir, c’est plus court que Tolstoi, déjà. Dieu, je me rends compte que je passe ici pour une grande débile abonnée à Voici.

  11. 24 mars 2009 à 9:31 #

    Ah oui, je l’avais acheté aussi, je me souviens, parce que j’avais lu que c’était une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient écrire … Je crois même que j’en avais fait une lecture pénétrée … Vous jugerez de l’effet ….

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