« En attendant Nano »

nano.bmp  »Attendre trop longtemps pour une voiture, c’est comme attendre trop longtemps pour une jolie femme, elle devient grosse et vieille. »

Cette déclaration ma foi fort surprenante serait le fait de Ratan Tata, 71 ans, président du groupe éponyme, héritier d’une longue lignée d’industriels et de philanthropes parsis, à l’occasion du lancement de la Nano lundi à Bombay. J’emploie le conditionnel car en dépit de longues heures passées à rechercher youtube, je n’ai pas pu trouver LA vidéo où Ratan nous livre en direct cette maxime universelle. Mais de nombreux journalistes, si j’en crois les feuilles de chou l’ayant imprimé ce matin, l’ont entendu de leurs vives oreilles, donc soit ils étaient tous bourrés au vin indien servi lors de la réception, ou bien c’était Ratan qui avait un peu abusé, ou alors l’âge le fait déraper…

 

A moins, encore, qu’il ne faille y voir la marque d’un coeur brisé, un amour de jeunesse, une belle du campus qui lui tint la dragée haute, peut-être Myra Hart, mirahart.jpgqui sait, diplômée de Cornell la même année que Ratan, et qui l’agrafa là avant d’aller fonder « Staples », la célèbre chaîne américaine de fournitures de bureau.

Trève de supputations. Cette introduction appelle deux remarques, il me semble, que nous adresserons.

1) Qu’est-ce que la Nano ? La Nano est une voiture, comme votre esprit agile l’aura déduit d’après la photo plus haut, au profil légèrement aplati comme mon sein après sa première nanographie. Le terme Nano provient du latin Nanus, qui veut dire nain. Les indiens sont très fiers de la Nano: c’est une voiture « low-cost » à 1950 euros au taux de change du jour. Il devrait permettre aux 700 millions d’indiens qui gagnent plus de 2 dollars par jour d’accéder à la possession d’une automobile. La cible du groupe Tata ? Les innombrables familles qui s’entassent à 3 ou 4 sur une moto à un casque (généralement bien enfoncé sur le crâne du Pater Familias, histoire de ne pas faire d’infraction au code de la route, tandis que les têtes dures de sa femme et de ses enfants elles sont exposées au vent, à la pluie et au choc du macadam en cas d’accident.)

Mais attention! Pour l’instant, nulle question de fournir 140 millions de Nanos (à 3 enfants par couple), non, seuls 100,000 heureux élus auront accès à la « petite merveille », comme on la surnomme, avant la fin 2009. Alors, vous aussi, vous rêvez d’une Nano, comment faire ? D’abord, acheter un formulaire moyennant 300 roupies (4,5 euros, en gros) auprès de la State Bank of India ou des magasins partenaires de l’opération (dont une marque de montres). Remettre le formulaire accompagné de votre paiement. Si vous ne disposez pas de la somme, un crédit à la consommation (entre 11.75 et 12% de taux d’intérêt) a été arrangé, l’apport initial minimum: 44 euros! Une loterie désignera alors, parmi tous les formulaires, les heureux 100,000 premiers bénéficiaires. Les autres pourront choisir de récupérer leur mise, ou de la laisser à Tata Motors, qui la rémunéra au taux de 8,5% pour une durée comprise entre 1 et 2 ans.

Résumons: des liquidités immédiates à faire travailler, en attendant d’être à même de livrer au consommateur le produit qu’il a déjà payé des mois auparavant. Des aspirants à la conduite familiale du dimanche qui ont emprunté à 12% tandis que d’autres, capables d’acheter comptant, sont récompensés par 8,5% de taux d’intérêt.

On dit que le groupe Tata commercialise sa Nano à un prix inférieur à son coût de production (d’autant plus que les valses d’usines du Bengal au Gujarat, après les mésaventures de Tata avec Mamata Banerjee, qui réussit à faire expulser le groupe de son terrain de chasse politique, ont encore fait augmenter l’addition).   Le mécanisme de commercialisation quant à lui me semble tout à fait sophistiqué, et preuve, si on en doutait, que nous vivons désormais l’heure du capitalisme financier.

2) Les indiennes grossissent-elles en vieillissant, comme l’insinue perfidement Ratan ? C’est une question délicate, et ma réponse ne se fondera sur aucune statistique, mais plutôt sur un visuel général. L’Indienne mendiante, l’Indienne qui habite sous les ponts d’autoroute ou dans des huttes de plastique, l’Indienne qui porte sur le sommet du crâne des pierrailles qui serviront à refaire la route, l’Indienne qui emprunte aux aurores les trains menant de sa lointaine banlieue vers les quartiers de Bombay Sud et balaiera dans sa journée plus de mètres carrés qu’il n’en faudrait pour loger son Chawl entier, cette Indienne là est généralement mince, voire très maigre. L’Indienne prospère, quant à elle, a tendance à voir son tour de taille s’alourdir, surtout après les enfants. Pour beaucoup d’ailleurs, celà ne semble pas poser de problèmes, ni dans leur socialisation, ni dans leur vie amoureuse, ni pour l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. Je déjeunais aujourd’hui en face de 3 chevaux qui pointaient régulièrement leur museau à l’extérieur de leur box. A ma droite, deux jeunes femmes attaquaient leur assiette d’un coup de fourchette vigoureux: extrêmement grosses (du type à se voir refuser la vente d’un seul billet par Air France), vêtues de robes en dentelles, petits talons, créoles et bangles en diamants (je ne les ai pas comptés, mais elles en avaient plusieurs dizaines, et chacun faisait plus de carat que votre bague de fiançailles, croyez-moi). Là, j’arrête tout de suite les parisiennes qui rigolent en pensant que je n’ai jamais entendu parlé des zirconiums: comme m’a dit un jour une amie indienne, alors, qu’au bout de 3 ans, j’osais enfin lui demander si ses boucles d’oreilles, c’était du vrai: « Tu ne verras jamais une indienne avec des faux diamants ». Mais revenons en à mes voisines de table, pas les juments, mais les jains (face à ce phénomène joaillier digne d’une multiplication des pains, j’en ai conclu qu’elles étaient femmes de diamantaires, généralement jains, même et surtout à Anvers): ce qui m’a bluffée, tout simplement, c’est que les deux belles avaient tout bonnement souligné leur absence de taille d’un foulard Hermes flamboyant. Grosses, et fières de l’être.

Parfois, je les envie. Elles promènent leurs replis, leurs bourrelets avec indifference, avec aisance. Elles abandonnent leur sangle abdominale aux lois de la pesanteur et des grossesses multiples. Elles s’étalent dans leurs mètres de sari, qui leur sied de noces de paille en noces d’or. Leur blouse s’arrête bien au-dessus du creux d’une taille qu’on ne distingue plus. Elles s’exposent aux yeux du monde, aux yeux masculins, sans complexes semble-t-il. Je les croise et soudain j’aspire à expirer, moi aussi, à tout lâcher. Au bout de 3 mètres, je me reprends, et me concentre à nouveau sur l’art difficile de rentrer le ventre sans crisper la mâchoire.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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8 Réponses à “« En attendant Nano »”

  1. delhirant
    24 mars 2009 à 19:31 #

    Vraiment j’aime te lire, on apprend plein de trucs.Je ne savais pas que Ratan Tata était diplomé de Cornell. Mon conjoint m’a traîné deux années sur ce campus au fond des bois, c’est long deux ans et j’avais pas de voiture…
    Très juste ta description de la sangle abdominale indienne.Je me souviens de cet horrible fast food à coté de chez Premson’s où il fallait se frayer un chemin entre les mamas occupées à engloutir un snack.

  2. Annie
    24 mars 2009 à 20:18 #

    C’est clair que les imposantes indiennes dont tu parles ne vont pas être de celles qui auront une Nano, c’est tout à fait à l’encontre de leur standing. Et c’est vrai qu’on les envierait …. presque. Mais quand on les voit descendre avec peine de leur 4X4 devant le restaurant, ( et là, je ne peux même plus passer avec mon vélo ) on ne les envie plus du tout ! Ceci dit, même âgées, et même aisées, elles ne sont pas toutes …imposantes ! certaines sont encore si minces et jolies.

  3. Bombay Magic
    24 mars 2009 à 20:34 #

    C’est sûr :-) Je connais quelques canons, Paris Hilton notamment (la mienne, celle de Bombay) et d’autres parfois, la soixantaine sobre et sereine, le chignon bas, le sari élégant, j’ai la mère d’une amie comme ça, de Calcutta, magnifique. Mais à vue de nez, je pense qu’en même qu’une majorité ont des problèmes de poids! Cependant, vu l’explosion des salles de gym, ça devrait changer! Tiens tu as raison pour la nano, je n’y avais pas pensé, pas adaptée au grand format: la nano va lutter contre l’obésité en Inde, maigris, sinon t’auras pas ta voiture à 1 lakh!

  4. Bonnie
    24 mars 2009 à 21:32 #

    Article passionnant, drôle et très instructif ! Merci.
    C’est drôle d’ailleurs : je t’ai répondu chez Foxy avant de te lire, et j’étais déjà dans le bon usage des agrafes pour une harmonie des relations hommes / femmes ;-)

  5. Sunny Side
    25 mars 2009 à 14:27 #

    http://www.rue89.com/cattelain/2009/03/24/tata-a-invente-la-voiture-la-moins-chere-du-monde-vraiment

    Vos posts sont toujours très instructifs et vécus from « inside » !

  6. Dalou
    25 mars 2009 à 15:21 #

    Aaaaah … je me demande si la nano-technologie est faite pour la populace idienne :) il y a déjà les Rickshaws et les Tempo ! …ha ha ha

  7. Eve.G
    26 mars 2009 à 18:07 #

    Ton article est très intéressant, j’aime beaucoup ce choc des cultures que tu racontes, parce que c’est un pays que je ne connais pas du tout.
    Est ce que cette quasi obésité est une forme de démonstration opulente de sa richesse ? Genre plus on est gros plus on est riche ?

  8. Bombay Magic
    26 mars 2009 à 20:24 #

    Je pense en effet qu’en partie, le tour de taille épais montre qu’on a suffisamment à manger. Mais ensuite, il y a un problème de mauvaises habitudes alimentaires: grignotage à tout va (quelque soit l’heure à laquelle je me rends chez une indienne, elle me propose toujours à manger), abus du Ghee (huile) en cuisine, consommation de junk food, le tout allié pour les indiennes aisées à un mode de vie plus que sédentaire: aucune marche, pas de tache ménagère etc… Résultat, la gym est incontournable pour compenser le ramollissement général!!! Et puis, il doit y avoir une part de génétique, quand je vois le nombre de copines qui s’épuisent 2h tous les jours à la gym sans vraiment parvenir à maigrir (mais après, perso je trouve qu’elles mangent très mal)

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