Urgences à Bollywood.

urgences.jpgHier, tandis que, coincée dans un embouteillage, je faisais défiler d’un pouce nonchalant le carnet d’adresses de mon téléphone portable, et ce pour mieux ignorer les vendeurs qui plaquaient contre les carreaux de la voiture: Vogue India, « The white Tiger » (d’Aravind Adiga, Booker Prize 2008), des pares-soleil noirs, puis bruns, des hélicoptères à la peinture toxique fabriqués par des enfants, des mangues, des heliconias (qui ne sont pas, contrairement à ce que je croyais jusqu’à ma visite du jardin botanique de Singapour en 1993, des connasses à hélices, mais d’immenses fleurs rigides, le plus souvent rouges bordées de jaune, qui s’égrènent comme un chapelet le long d’une tige épaisse comme mon poignet), des petits bouquets de piments, citrons et feuilles de je ne sais quoi destinés à chasser le mauvais oeil, plus d’autres choses que je n’identifiais pas, pendant donc que j’adoptais cette stratégie bien connue des mumbaikars, m’absorber dans la contemplation de 35 centimètres carrés de cristaux liquides, je remarquai un fait troublant: mon carnet d’adresses comporte le téléphone de 22 médecins, de spécialités diverses, certes, mais il me fallait me rendre à l’évidence, j’avais plus de médecins que d’amis.

Lorsque vous êtes frappés en plein vol d’une décade que vous ne voulez pas nommer par cette constatation, quelle conclusion en tirer ? La première est que vous êtes hypocondriaque, et c’est ma foi fort possible. La seconde est que ces 22 médecins sont indispensables à l’accompagnement jusqu’à l’âge adulte et en bonne santé de vos 14 enfants. Mais la vérité, c’est que j’adore aller chez le médecin en Inde, et ça tombe bien, parce qu’entre les ligaments tordus de l’un au basket, la lèvre explosée de l’autre au badminton (un sport à la violence sous-estimé), les vaccins du dernier, les salades qui dissimulaient perfidement quelques amibes dans leurs nervures à la verdeur engageante et j’en passe, chez le médecin, j’y suis souvent.

Ma belle-mère m’a souvent posé la question: mes médecins en Inde sont … indiens et très compétents. Mais ils sont aussi pittoresques, et quand ce n’est eux, c’est leur salle d’attente. Le pédiatre favori de mes enfants (j’en ai 3 dans mon carnet d’adresse) est un homme absolument charmant qui mesure 1m45, ce que je trouve très bien pour un pédiatre, c’est rassurant. Il a une obsession contre la tomate et le chocolat, qu’il interdit à mes enfants sous toutes leurs formes, même combinées, au moindre écoulement nasal. (J’ai un autre pédiatre, celui-là fort grand, qui lui en veut au lait: « Etes vous une vache ? » Répétez après moi: « Je ne suis pas une vache, je ne nourris pas mon fils de lait essentiellement »). La salle d’attente de ce pédiatre est merveilleuse. D’abord, il y a un coucou, un coucou suisse, un vrai, très grand, que les enfants fixent bouche bée à chaque changement d’heure. Il y a ensuite une immense fontaine en coquillages et galets luisants de tous les dégradés de vert et de bleu, qui clapote aux pieds de personnages à la mythologie non indentifiée. Des dieux variés recouverts de pierreries, des paysages bucoliques brodés, bref, une internationale de la kitschitude qui arrive à surprendre au plein coeur de l’Inde. Qui plus est, ce médecin (oui Docteur Rajan, je l’avoue, vous êtes mon favori) a son cabinet au milieu d’un quartier populaire. Le trajet est toujours fort encombré, mais les boutiques ramassées les unes contre les autres grouillent d’activité, les passants s’agitent, s’invectivent.

J’aime beaucoup aussi mon gynécologue. D’abord parce qu’il m’a aidé bien sûr à mettre au monde l’ange bouclé. Dans sa salle d’attente, on vient en groupe. En force. En mixité. La patiente est accompagnée généralement d’au moins une belle-mère, un mari, une belle-soeur, voir un beau-frère. J’avoue, pour la première fois, en Inde, je me suis demandée s’il aurait fallu que j’emmène l’Homme pour mon frottis annuel. L’avantage de ces visites en groupe et que ça avance vite. Ne vous découragez pas en arrivant à votre rendez vous pour constater qu’il y a 42 personnes avant vous, elles partiront généralement par 7. Mon gynécologue a une clientèle en partie musulmane. C’est assez rigolo de voir ces femmes en burqa, dont certaines ont jusque le visage grillagé et les mains gantées, et d’imaginer la consultation qui va suivre. Circulez, y a rien à voir. Mon gynécologue prend d’ailleurs grand soin de ma pudeur et on est loin des consultations françaises, complètement à poil et glacée dans un cabinet en hiver. Ici, on ne découvre que les centimètres carrés strictement nécessaires à l’examen, et seulement durant ce temps, et toujours devant témoin (les petites infirmières dont le rôle principal me semble-t-il est de vous assurer que vous ne serez pas violée les pieds à l’étrier). Je crois que ma fois préférée, c’était celle où j’avais ce couple bicolore, elle tout en noir, lui tout en blanc, visiblement fort aisés si j’en croyais le raffinement des tissus, la marque du sac à main et des chaussures, qui ont soudainement dégainé conjointement d’un repli de leurs robes leurs 2 i-pod touch pour écouter, volume à fond, la prière.

Mon dentiste jain est gominé et toujours fort élégant. Il ne supporte pas qu’on gâche le lait, comme j’en ai fait l’expérience la première fois que je l’ai vu. Je lui avais emmené mon fils en urgence, après un choc de dents digne d’une finale de coupe du monde de rugby dans la cour de récréation. Comme il me l’avait conseillé, j’avais emmené l’incisive de mon fils dans un petit récipient rempli de lait. Il n’a pas supporté de me voir vider le lait dans le « crachoir », au moment de mon départ: « Mais enfin, vous auriez pu le donner à boire à un chat », s’est-il exclamé, complétement outré. Je crois que c’est pour me punir qu’il n’emploie depuis que de très grosses aiguilles dont il me pique le palais à au moins 5 reprises lorsqu’il faut m’anesthésier.

Je ne peux hélas vous parler des 22 médecins, mais quand même, un mot sur mon généraliste (qui fait ses visites à domicile accompagné d’un tout jeune garçon qui porte sa mallette, ce qui me perturbe toujours un peu). Celui-là à une minuscule salle d’attente, décorée des pires croûtes qu’on peut trouver sur la côte d’azur. Il a pour autant que je puisse en juger plus d’assistants que de patients. Ils portent des blouses blanches perpétuellement tachées, aux poches déchirées. Parfois, je les surprends à se faire des marques rituelles au scalpel qu’ils se passent à tour de rôle, pactes de sang sur l’avant-bras entre grimaces et ricanements.

Pour terminer ce billet médical, une mention rapide sur la journée internationale de la tuberculose. La tuberculose est endémique en Inde, et elle devient résistante.  Il s’agit d’un véritable problème de santé publique, et les écoles exigent la plupart du temps un certificat médical de « non-tuberculose » à l’admission des enfants. Evidemment, le mâchouillage du « paan » et les crachats qui s’ensuivent favorisent la contamination. Pour la première fois hier, j’ai vu un des pimpants noirs et jaunes taxis de Bombay afficher l’autocollant suivant: « Dites-non à la contagion de la tuberculose, ne crachez pas. » Par ailleurs, le paan semble s’avérer doublement néfaste. On a déjà parlé dans ce blog (pourquoi il n’est pas toujours bon en Inde de prendre son petit déjeuner en lisant le journal) des accidents de train à Bombay. Encore une fois, plus de 500 usagers ont trouvé la mort sur les rails les seuls mois de janvier et février 2009. Une des raisons invoquées: les mâchouilleurs de paan qui se tiennent debout entre les portes ouvertes pour pouvoir se pencher et cracher plus aisément. Il n’est pas rare qu’ils se prennent alors un pylône, et sous l’impact, dégringolent. Commentaire d’un usager: « Il faudrait construire les pylônes plus loin des rails. »

 

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Pour la route, une sympathique vidéo trouvée sur Youtube. Non maman, ce n’est pas là où j’emmène les enfants!

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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14 Réponses à “Urgences à Bollywood.”

  1. Marie
    27 mars 2009 à 12:50 #

    J’espère qu’en plus de tes 22 médecins, tu as souscris à une assurance..:-)
    En tout cas, ce sont de bonnes anecdotes à raconter. Tes expériences médicales sont très marrantes.

    En parlant de médecin, je me suis retrouvée à l’hôpital au Bangladesh pour une dysenterie sérieuse et comme avec ton gynéco, je me suis fait auscultée par le médecin musulman, complètement habillée…;-)entourée de 5 « assistants »
    Après prescription des médicaments :
    - » Dites, docteur, j’irai mieux avec ces médicaments ? »
    - » Inch Allah ! »
    -…..

    Pour le lait, Mon médecin dit pareil : « Le lait de vache, c’est pour les veaux. Le lait des femmes, c’est pour l’enfant. »

    Merci pour la vidéo mais je n’ai su regarder que 5 secondes…;-)

  2. Annie
    27 mars 2009 à 14:42 #

    J’adore l’histoire des pylônes que l’on devrait construire plus loin des rails ! et je constate que les marchands de carrefours de Bombay ont des marchandises plus variées que ceux de Delhi !

  3. Dalou
    27 mars 2009 à 14:43 #

    Toujours aussi excellents et drôles des articles Madame ! :)

    Mais, ‘faut pas s’étonner que certains arrivent sur ton blog en entrant des mots clés dans google, vu ce qui est écrit dans le 4ème paragraphe..lol ha ha ha..je me suis pris un choc

  4. Dalou
    27 mars 2009 à 14:44 #

    Toujours aussi excellents et drôles tes articles Madame ! :)

    Mais, ‘faut pas s’étonner que certains arrivent sur ton blog en entrant des mots clés dans google, vu ce qui est écrit dans le 4ème paragraphe..lol ha ha ha..je me suis pris un choc

    (PS : j’ai un p’tit pb avec mon navigateur qui a tendance a envoyer 2 fois le même message là lol)

  5. Eve.G
    27 mars 2009 à 16:32 #

    J’ai bien ri! Le coup du pacte de sang entre les assistants… Flippant non ?
    En tout cas, chacun des medecins que tu décris ont l’air de sacrés personnage! et c’est très bien écrit alors on le vit tout à fait avec toi!:)
    J’aime aussi beaucoup l’usager qui suggère qu’on fasse les pylones plus loin… C’est très drôle!

  6. nath
    28 mars 2009 à 15:36 #

    je me régale à te lire !!
    ça me rappelle aussi mon passage dans un hôpital à Mamallapuram .. bé oué… voyage magique, mais avec aussi quelques inconvénients. Quand j’ai repris connaissance, dans le lit d’une chambre commune de cet hôpital.. je me suis dit que ce que peut importe ce que j’avais choppé.. ce n’était rien par rapport à ce que j’allais attraper dans cet environnement !!!! on a enlevé une patiente du lit où on m’a installée sans changer les draps, qui n’avaient d’ailleurs pas dû être changés depuis des lustres vu l’état. Passage aux toilettes obligés… j’ai du faire abstraction des énormes blattes dans la cuvette…
    Et pourtant… je me suis sentie en sécurité grâce au comportement du personnel de l’hôpital !! Je ne peux pas expliquer ce qui s’est passé.. ça dépasse mon entendement. Mais je me suis sentie bien. Y compris quand un monsieur est venu enfumer la chambre d’encens.
    chai pas pourquoi… mais dans nos hôpitaux français hyper stérilisés.. je ne me sens pas aussi confiante ?!!

  7. 28 mars 2009 à 18:06 #

    @ Nath: il est possible qu’on t’ait servi un lassi au Bhang ? Nous avons fait plusieurs expériences d’hospitalisation ici: l’Homme en premier, après un accident de manche de brosse à dent (qui méritera un jour un billet), mon accouchement bien sûr (qui en mériterait sûrement un aussi) et l’ange bouclé (une pneumonie, moyen donc..): hopitaux vieillots mais propreté correcte, en revanche, personnel d’une disponibilité et d’une gentillesse! Mais ce n’est pas toujours le cas. Ai découpé et conservé un horrible article de journal d’une patiente diabitique qui s’est faite dévorer les yeux par les fourmis dans un hopital public de Chennai, tandis que les infirmières ignoraient ses coups de sonnette!
    @ Annie et Eve: oui, le coup de pylones, c’était vraiment drôle :-)
    @ Dalou: oui je sais, la visite gynéco est un choc insupportable pour les hommes … Et dire que maintenant, ils vérifient votre prostate par prise de sang et échographie, c’était notre seule revanche
    @ Marie: problème technique pour la vidéo ? Sinon persiste, tu verras qu’à Varanasi, on te refait le sourire pour une bouchée de chapati!

  8. delhirant
    29 mars 2009 à 9:07 #

    Ce billet est à classer dans les grands crus! Glace le dos… Je n’ai pas pu regarder la vidéo en entier… J’ai un médecin ici à Delhi qui s’appelle: D. Vohra, alors j’évite d’y aller… Rien que son nom m’impressionne.

  9. Bonnie
    30 mars 2009 à 16:39 #

    Quel plaisir de te lire ! C’est dans ce genre de situation que je me rends compte qu’Internet, non ce n’est pas uniquement la société hypra-connectée qui ne se parle plus dans la vraie vie (oui parfois je me lance dans ce genre de diatribe, quand je suis fatiguée hein). Internet, c’est aussi lire Bombay Magic, avec mon bureau vue sur la Tour Eiffel.

    Sinon, tu m’excuseras, mais j’ai bien envie de rester sur cette idée qu’une héliconia, c’est une connasse à hélice. ça me plait trop.

  10. Bulles d'infos
    30 mars 2009 à 17:29 #

    Bonjour premier com’ laissé ici pourtant ça fait plusieurs fois que j’atterris ici grâce à Bonnie. J’ai beaucoup aimé ton récit donc je vais m’empresser d’aller en lire plus…

  11. Bombay Magic
    30 mars 2009 à 19:35 #

    @ Sunny Side: c’est une question pas simple, et pas toujours très claire. Le redéveloppement de Daravi, il en est question depuis plusieurs années déjà.
    Les pour: Daravi, ce n’est quand même pas l’idéal des conditions de vie. Les habitants seront relogés par les promoteurs dans des immeubles tout neuf (pas très grand, mais j’ai eu l’occasion de visiter dans un autre slum redéveloppé les apparts réservés aux habitants des bidonvilles, et on est en nette amélioration par rapport aux conditions d’avant, avec toilette et salle de douche individuelle)
    Les contre: Daravi, ce sont des milliers, peutêtre dizaines de milliers d’ateliers. Où les habitants relogés dans les apparts vont ils pouvoir exercer leur métier.
    Les trucs pas clairs: quelle surface va t elle réellement être reconsacrée aux habitants d’origine, quelles infrastructures vont offrir les promoteurs (dont il est probable qu’ils les rogneront pour faire plus de résidentiel vendu à prix d’or). Et puis quels dessous de table etc …
    Ceci étant, je passe plusieurs fois par semaine à côté de Daravi, je vois les habitants en sortir pour déféquer sur les tas d’ordure (on les voit très bien de la route), les plus soucieux d’hygiène, ou mieux organisés, emmènent un bidon d’eau pour se rincer les fesses et les pieds après. C’est quand même pas top, comme conditions de vie. Un gouvernement digne de ce nom devrait redévelopper. Simplement, comment ne pas léser les populations d’origine. Bombay manque cruellement de logements sociaux!

  12. Sunny Side
    30 mars 2009 à 21:27 #

    Merci Hélène ! Ce fut ma première vision de Bombay à l’atterrissage à 5h du matin ! Tous ces culs en l’air, ces gens qui déféquaient. Comment vont-ils se payer un appart et sauver leurs petits commerces … ton blog est vraiment super ! Je le recommande à mes ami(es) amoureux de l’Inde.

  13. Marie
    19 avril 2009 à 0:11 #

    oh là là, ça dépayse, ici, j’aime ça !!! je reviendrai, merci pour la visite sur mon blog !

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