Bharati, gardienne de Kali

eunuchebis.jpgC’est un quartier de Bombay dont j’ignore le nom. Je ne saurais pas le situer sur une carte. Je ne saurais pas y retourner. C’est un quartier populaire. Les habitations, les échoppes, les ateliers s’entassent. Ils sont si nombreux que l’oeil n’a pas vraiment le temps de les distinguer avant que la voiture climatisée ne soit passée, déjà. Il faut des accumulations pour y comprendre quelque chose. Ici, il y a tant de pots que travaillent sûrement des potiers. Là, une foule à genoux à même la chaussée, les mains jointes, ferveur religieuse dans l’obscurité, on remarque sa masse compacte avant de distinguer vers quoi elle est tournée: une croix éclairée. C’est un lundi de Pâques. Sous un chapiteau, des hommes debout, serrés les uns contre les autres, de grandes affiches du parti du congrès, un rassemblement politique. A la fin du mois, la ville vote. Dans cette rue plus calme, notre voiture s’arrête en face d’un temple, une bâtisse rectangulaire aux murs bleu pale, dont l’entrée s’orne d’une colonne blanche supportant une déesse perchée sur une feuille de lotus. Adossée à la colonne, une grande femme un peu grasse, drapée d’un sari rose bordé d’or. Le bras plié, la paume de la main appuyée sur le mur à hauteur de l’épaule, non sans grâce, elle nous regarde approcher avec un sourire mince, énigmatique.

J’ai l’impression de faire partie d’un groupe de japonais approchant la Joconde.

Le temple est dédié à Kali, la déesse assoiffée de sang. Un rocher de stuc jaune. Des figurines à la peau noire, à la bouche rouge, aux yeux immenses écarquillées. L’une chevauche un buffle, tient un trident. Elles sont vêtues de robes rouge, orange, verte, elles portent des colliers de fleurs et de pierreries. On nous dit que dans ce temple, on pratique le sacrifice du coq noir, les soirs de pleine lune. On nous montre l’égout par lequel s’écoule alors le sang.

Le temple est désert pour l’instant. Ses murs bleu profond sont ornés de gravures dont les cadres dorés enchâssent des divinités assises en tailleur, aux multiples bras, la tête surmontée d’une tiare. La gardienne, d’un geste du poignet qui fait s’ouvrir ses doigts en éventail, nous fait signe d’avancer. C’est qu’elle est expressive dans son immobilité. On la croirait statique, quand elle se tient debout, elle semble ancrée. Quelques mouvements des mains, économes, quelques claquements de lèvres lui suffisent parfois à se faire comprendre, avant que la traductrice n’ait parlé.

Bharati est une eunuque, une hijra, comme on les appelle ici. Elle n’a plus de sexe. Elle s’est tout fait enlever, les médecins ont recousu, laissant juste un trou pour laisser passer l’urine. Elle dit qu’elle ne fait pas l’amour, car il n’y a là aucun plaisir pour elle. Elle dit que dans son coeur, elle est une femme, et qu’elle aimerait un homme. Pas un homosexuel non. Un homme qui l’aimerait comme il aimerait une femme. Elle dit qu’elle est tombée amoureuse bien des fois, mais que ça n’a jamais duré. Elle dit qu’il n’y a pas d’homme assez fort pour savoir aimer une hijra ouvertement, face à la société. Maintenant, elle est mariée à Kali, elle a le trait rouge dans les cheveux, le bindi, les bangles, toutes les marques de la femme mariée. Elle dit qu’elle ne connaît pas son âge exactement. Elle dit qu’elle est devenue hijra vers 15 ans. Qu’elle n’a pas revu sa famille depuis. Car qui voudrait dans sa famille d’une hijra ? Qui voudrait épouser la soeur d’une hijra ? Elle parle de la honte, et du rejet de la société, des parents. Elle nous montre la photo de son gourou. Les hijras, souvent originaires du sud de l’Inde, vivent en communauté organisée autour d’un gourou, apprend-on. Dans ce temple, 50 hijras habiteraient. Nous n’en verrons que 6. Où sont les autres ? Partis gagner leur vie ? Les hijras reversent 50% de leurs revenus à leur gourou. En échange, ils sont nourris, et logés. Elle dit qu’elle mourra ici, dans ce temple.

 eunuche2.jpgeuniche1.jpg

Il y a des choses qu’on nous a dites. On nous a dit que parfois les hijras enlevaient les enfants. Cette question entraîne de sa part une réaction immédiate, un claquement des lèvres: jamais on ne force qui que ce soit à devenir hijra. Parfois, il est vrai, des parents offrent au temple leur enfant, parce qu’il a une malformation génitale. Une petite fille passe en courant, elle rit, elle se balance autour d’un pilier avec insouciance. Elle peut avoir 4 ou 5 ans. Bharati nous explique que cette petite fille leur a été offerte à la naissance par ses parents, parce qu’on ne pouvait déterminer son sexe. La communauté l’a faite examiner. Elle a un utérus, c’est donc une fille. Quand elle sera adulte, ils la feront opérer, et la marieront. On nous a dit que l’opération se faisait avec un couteau et un clou. Elle nous répond que de plus en plus nombreux sont ceux qui se font opérer à l’hôpital. C’est comme un accouchement dit-elle, il faut 40 jours pour s’en remettre, dans des douleurs terribles. Et c’est tellement difficile d’aller aux toilettes. On nous a parlé de la prostitution, du sida rampant dans cette communauté: elle tstue-tstue à nouveau des lèvres, non, le problème c’est le diabète, l’hypertension, le coeur, elle se consacre au temple, pas au sexe.

Le prêtre arrive, la cérémonie vespérale quotidienne commence. Il branche une cloche automatique, un raffut du diable, ou plutôt de Kali, envahit la pièce. C’est entraînant, c’est envoûtant. Le prêtre tournoie avec une sorte de plumeau de paille raide entre les mains, il époussette les déesses, les enfume. De rares habitants du quartier entrent. L’un vient se faire enlever le mauvais oeil. Une autre, assise en tailleur, semble en transe. Le prêtre a 6 françaises à se mettre sous la main, bien plus que de dévots. L’air pas commode, mais pas sectaire, il nous colle un 3ème oeil de poudre entre les sourcils.

On m’a souvent dit que les hijras vivaient de mendicité, de prostitution. Qu’ils sont invités aux mariages car ils sont censés amener la fertilité, qu’ils sont invités aux naissances, pour protéger le nouveau-né du mauvais oeil. Certaines municipalités innovantes les utilisent pour récupérer les arriérés des impôts. Une troupe d’eunuques est envoyée au bas de l’immeuble du mauvais payeur, joue du tambourin, le couvre de quolibets. Il parait que les contrevenants préfèrent payer très vite, pour se débarrasser de cette publicité embarrassante.

Je suis assise à gauche de Bharati. Je la regarde avec curiosité. En même temps, je m’étonne et je m’émerveille. Je pense que la différence mène bien souvent au malaise dont on ne se sort que par l’indifférence. Je pense à tous ces eunuques que j’ai ignorés, alors qu’ils tapaient au carreau de ma voiture, en me lançant des propos que je ne comprenais pas. Je m’étonne de ne me sentir ni malsaine, ni mal à l’aise auprès de Bharati. Elle est un lac profond dont je ne distingue que la surface lisse. J’aimerais pouvoir mieux la connaître, savoir les rouages de son corps, et de son esprit. J’aimerais, rien qu’un instant, voir de ses yeux. Mais elle habite un quartier de Bombay dont je ne connais pas le nom. Je ne saurais le placer sur une carte, ni comment le retrouver. Nous ne nous sommes même pas télescopées, à peine effleurées. Elle est la différence. Et dans la masse grouillante de toutes ces différences qui constituent Bombay, alors que la voiture s’éloigne, que la conversation s’égare vers d’autres sujets, elle retombe, doucement, dans l’indifférence.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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19 Réponses à “Bharati, gardienne de Kali”

  1. Eve.G
    15 avril 2009 à 15:45 #

    ouaaaaaa qu’est ce que t’écris bien….
    J’y étais! C’est vraiment magique (noire?:)) ce que tu décris.
    Mais pourquoi ces femmes sont elles rejetées ? Ce n’est pas un honneur pour leur famille qu’elles deviennent des hijras? Je ne comprends pas bien. En fait ce sont des prêtresse non ? Est ce que la déesse Kali n’est pas une déesse qu’on adore au grand jour ? dans ce cas pourquoi les hijras sont ils invités aux naissances etc… ?
    Excuse moi pour ces questions mais ça m’intéresse tellement!
    heureuse de te relire!

  2. 15 avril 2009 à 15:54 #

    Et moi ça me fait drôlement plaisir de voir que tous mes lecteurs ne se sont pas perdus à jamais sur le net durant mes vacances!!!
    Les hijras, ce sont des hommes castrés … Donc ceux rattachés au temple c’est vrai peuvent avoir droit au respect, mais en même temps, la transexualité n’est pas facile à vivre, quelque soit la société. Ils sont moqués pour une part, et craints pour l’autre part. On dit qu’ils ont le pouvoir de jeter le mauvais oeil. Certains indiens m’ont même raconté que les hijras se tenaient au courant des naissances et s’invitaient si on les oubliait: de peur de voir leur bébé « maudit », les parents vont filer du blé à l’hijra.
    Donc l’hijra est à la fois rejeté pour ses choix sexuels, ni homme ni femme, mais en même temps craint, et donc d’une certaine façon respecté, pour le pouvoir qu’on lui prête.

  3. Vero
    15 avril 2009 à 17:56 #

    Merci pour ce texte, qui traite d’un sujet difficile, bravo pour le ton juste aussi! J’avais pourtant déjà entendu parler de cette communauté, la seule parmi les mendiants qui n’est pas connectée à une organiation mafieuse. Et puis les hijras n’ont pas vraiment d’autre choix pour vivre puisque la société leur refuse tout autre travail. Je pense aussi à toutes celles que j’ai ignoré derrière ma vitre.

  4. Alice
    15 avril 2009 à 18:39 #

    bonjour Hélène, j’étais sur mon ordianteur à taper quelques courriers et je suis passée en coup de vent sur mon blog, pour y voir que tu étais revenue, c’est une joie!
    je dois partir ( char à voile :) ) mais je reviens dès ce soir te lire, avec grand intérêt.
    mes amitiés, Alice.

  5. 15 avril 2009 à 19:00 #

    @ Vero: Merci beaucoup Véro! Tu habites Bombay ?

  6. Isa
    15 avril 2009 à 19:00 #

    Il y a quelques années de cela, j’ai passé plus d’un mois en Inde et je retrouve toute l’ambiance à travers ton récit ….
    Merci.

  7. Bonnie
    15 avril 2009 à 21:17 #

    Moi aussi, je suis contente de te lire à nouveau :-)
    Beaucoup de délicatesse, d’élégance dans ton récit.
    C’est drôle, hjira est aussi un mot arabe pour signifier le voyage, la migration.

  8. 15 avril 2009 à 21:28 #

    @ Bonnie: comme je ne connais pas l’origine du nom, je ne sais pas si il y a un lien entre les deux termes, mais sans doute, cette castration, c’est une migration d’un corps d’homme vers celui d’une femme.

  9. Bulles d'infos
    15 avril 2009 à 21:36 #

    Malheureusement je n’ai pas rattrapé mon retard de lecture de ton blog pendant tes vacances donc je le prends en route.
    Très beau récit, et instructif. J’apprécie ce regard que tu portes informatif et sans jugement, avec surtout cette délicatesse comme l’a dit Bonnie.
    Moi qui adore la littérature indienne (et la danse aussi), je sens que je vais me plaire ici ;-)

  10. M1
    16 avril 2009 à 2:45 #

    Hello !
    J’adore ta manière d’écrire, de découvrir, de vivre la découverte et de la raconter! Et ta conclusion résume très bien notre attitude vis à vis de l’autre, vis à vis de ce que l’on arrive pas à trop comprendre ! j’avoue que j’aurais du mal aussi, et que ma culture fera jouer à fond ses mécanismes d’auto-défense!
    Une femme sans sexe, c’est trop horrible ! tu vois par exemple c’est le seul truc que je vais retenir …
    ben je ne sais pas tu peux retrouver Bharati, elle n’a pas un blog? elle ne s’est pas tagguée sur google earth? :)

  11. Foxy C
    16 avril 2009 à 13:10 #

    Il y a beaucoup de grâce dans tes mots.
    Ces vies tellement différentes qu’on ne vivra jamais donnent le vertige.

  12. grand paradi
    16 avril 2009 à 16:07 #

    contente de te lire encore, et si vite. on sent dans ton texte comme tu étais pressée de nous livrer ton émotion, et comme elle est vraie.
    ta belle photo de bharati: on dirait une jeune fille, et non un ancien homme d’un mètre quatre-vingts. Je pense à ce que tu as dit dans la voiture. « Elle était un homme, avec tout ce que ça représente de pouvoir en Inde, et elle a abandonné tout ça d’un jour à l’autre… »
    qu’ai-je fait dans ma vie d’une telle folie, d’un tel courage ?

  13. Dalou
    16 avril 2009 à 16:54 #

    Bon retour Chère Hélène ! Un plaisir de te relire. Tu vois, on était (tes lecteurs) aux aguets, attendant avec impatience ton prochain article lol. Il est là, tel le Prêtre que la foule attend. Tel le Saddhu que la populace acclame lors de son apparition, sorti de sa longue retraite lol. Bon je diverges là lol.

    Juste pour dire que cet article est prenant. On le vit et il fait plaisir. Quant à savoir quelle aurait été mon attitude face à Bharati, j’avoue que j’aurais été complètement bouleversé, tiraillé entre mes réflexes et l’acceptation.

  14. francesco
    16 avril 2009 à 21:49 #

    …tout est si fascinant…..

  15. Catherine
    17 avril 2009 à 0:35 #

    Hello Hélène. Merveilleux récit, mais quelle dure réalité pour nos yeux occidentaux. Et comme tu dis, chaque société fait comme elle peut …

  16. Marie
    23 avril 2009 à 21:55 #

    Magnifique texte ! J’ai rencontré 4 Hijras dans le train.
    Elles traversaient les wagons en claquant des mains et de la bouche, ciblaient les jeunes hommes, leur tapait la tête avec douceur tout en leur disant des choses que je ne comprenais pas. Toujours est-il que ces hommes se précipitaient de vider leur poches et donnaient des billets.

  17. laé
    28 avril 2009 à 14:27 #

    ca doit etre une belle et jolie aventure ce que tu vis.
    les photos sont très belles. a bientot
    laé

  18. Audrey
    1 juin 2009 à 20:51 #

    Bonjour j’aimerai savoir, quand est la fete de kali?
    Merci

  19. 2 juin 2009 à 8:36 #

    @ Audrey: je n’en ai pas la moindre idée! Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’est pas dans les 25 jours fériés de l’Etat du Maharashtra pour les motifs les plus divers ;-)
    Le problème en Inde, aussi souvent, c’est qu’il y a multiltude de fêtes, respectées régionalement, ou pour certains temples seulement, les dates changent d’année en année…

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