Embouteillages

Certains disent que Bombay ne s’arrête jamais. Pourtant, la nuit, la ville se calme. Les corps sont endormis sur les trottoirs, regroupés le long d’un pâté de maison, presque emboîtés les uns aux autres. Est-ce parce que le dormeur isolé prend plus de risques ? Des familles parfois élisent des emplacements dangereux, quelques mètres carrés pavés au pied d’un feu rouge, en plein milieu d’une intersection. Ont-ils l’impression d’être sur une île ? Ils sont les premiers fauchés, parfois, lorsqu’un chauffard ivre perd le contrôle de sa voiture, aux petites heures du matin. D’autres s’installent à l’ombre bienfaisante d’un « water tanker », dont le réservoir souvent fuit en goutte à goutte, rafraîchissant l’atmosphère. Et il arrive qu’à ces mêmes petites heures du matin, le conducteur démarre son camion sans vérifier que personne n’avait trouvé refuge sous la remorque. Entre 23 heures et 6 heures environ, la ville cesse de hurler à tue-tête.

La journée, c’est une autre affaire. Les voitures s’empilent, les klaxons assourdissent. La chaleur d’avril accable encore plus le passager des innombrables taxis noirs et jaunes, et lorsque la circulation repart, c’est pour qu’une bouffée d’air chaud fasse aussitôt voleter les cheveux, lever un peu de poussière qui pénètre les narines ou pique les yeux. Les chanceux bien sûr sont confortablement installés dans leur véhicule individuel et climatisé, assez souvent un 4×4 qui domine la route. Alors, ils sont au spectacle. Dans un embouteillage indien, on ne s’ennuie jamais vraiment. Il y a trop à observer. D’abord le regard s’élève vers le ciel, sur l’incroyable paysage publicitaire, du kitsch au comique au contestable, il y en a pour tous les goûts. Aujourd’hui mon regard est attiré par un jeune indienne qui remplit joyeusement son panier d’oeufs tous frais cueillis aux branches d’un arbre paradisiaque. Je ne sais pas trop s’il s’agit de fruits mal dessinés, ou s’il s’agit d’une campagne des éleveurs de volaille pour faire oublier aux indiens l’origine non-végétarienne de leurs produits. J’aime bien aussi la nouvelle campagne contre les klaxons, sur laquelle un démon rouge façon « Hellboy » pique de ses cornes le slogan: « Horns are evil ». (Dans la mesure où 86,3% des coups de klaxon sont obstinément appuyés par des chauffeurs de taxis issus à 67,4% du Bihar et de l’UP, analphabètes à 62% et ignorant tout de l’anglais à 92,5%, je ne sais pas si cette campagne sera d’une quelconque utilité, mais elle convainc les touristes dans leur « tourist car », et les expats dans leur « 4X4 car », que la ville fait quelque chose.)

Ensuite, il y a la diversité de l’habitat. Les nombreux mais de plus en plus dilapidés joyaux architecturaux, mélange anarchique d’architecture art-déco, néo-gothique, façades arabisantes, majestueux manoirs aux airs de palais, des trucs indéfinissables qui se sont vus au fil du temps rajoutés des bidules encore plus bizarres, comme ce vieil immeuble sur Marine Drive qui semble encagé ou protégé de l’effondrement, on ne sait pas trop, par d’immenses piliers rectangulaires laissant jaillir en leurs extrémités telles des herbes folles, des tiges de fer rouillées. Les chowls, ces immeubles à 4 ou 5 étages, anciens dortoirs ouvriers, alignent côte à côte les logements à pièce unique où s’entasse par sept la classe populaire. Des constructions modernes, et déjà minables, tours monotones aux peintures décrépies. Quelques immeubles flambant neufs, ceints de hauts murs, avec guérites de sécurité, où figures montantes de Bollywood et princes du corporate world vivent des existences climatisées avec vue imprenable sur la mer d’Arabie. Et puis, n’excédant jamais un étage auquel on accède par une échelle, les entassements de bicoques aux toits de plastique bleu, qui s’accrochent au moindre pan de mur, colonisent les terrains vagues et partent à l’assaut d’escarpements autrement inconstructibles. Ces bicoques forment un paysage ras mais s’étendent à perte de vue depuis les hublots des avions internationaux qui décollent entre deux bidonvilles.

A hauteur d’hommes, le défilé incessant des moustachus, surtout, dans tous les états physiques et vestimentaires, les bien plus rares femmes, certaines trop grosses s’étalent, le ventre attiré par l’attraction terrestre, dans leur sari vert ou jaune. D’autres sont d’une maigreur extrême que souligne au lieu de dissimuler une chemise de nuit trop grande ouverte sur le dos. Elles tapent au carreau, portent leur main droite à leur bouche dans le geste universel de celles qui veulent à manger. J’admire aujourd’hui un vendeur de livres, qui maneuvre avec aisance une pile si haute que je me demande comment elle peut tenir en place. Je le suis du regard, guettant un effondrement inéluctable, sur un capot, sur la chaussée, mais qui n’arrivera pas. Le temps de mon feu rouge, du moins. Un peu plus loin, des ouvriers de chantier creusent avec leurs pelles minables. Les femmes comme les hommes, la tête recouverte d’un chiffon dans une protection bien illusoire contre un soleil de plomb. Deux enfants sont accroupis derrière eux, dans une rigole. Le plus petit pousse un trésor, un magnifique camion éclatant de couleur contre la grisaille poussiéreuse du chantier. A la faveur d’interstices dans la tôle ondulée qui coure haut le long de la route, on distingue les dortoirs des ouvriers, simples paillasses se succédant dans une pénombre surchauffée, haillons suspendus à un clou, un peu de vaisselle de métal cabossée …

J’observe tout ça avec curiosité, à travers les vitres de ma voiture climatisée. Je suis au spectacle. Je suis à côté. Je suis au frais. Je suis tellement privilégiée. 

  

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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7 Réponses à “Embouteillages”

  1. Bulles d'infos
    22 avril 2009 à 21:24 #

    Très beau texte vraiment. Pour eux le quotidien, pour nous un autre monde.

  2. Dominique
    22 avril 2009 à 22:23 #

    +1 ! Il y a qql chose aussi d’intrigant, c’est que tout cela est comme historique : c’est comme cela, figé. C’est la vie normale de l’Inde (!), et rien ni personne n’imagine que cela soit autrement, et surtout pas les moins bien lotis on a l’impression ?!

  3. Marinax
    23 avril 2009 à 10:59 #

    Waaooooooo! Quels souvenirs tu es en train de constituer. C’est incroyable on croirait la description d’un monde de science fiction.

  4. Sunny Side
    23 avril 2009 à 11:46 #

    Quel choc n’est-ce pas ! J’étais épouvantée, déçue, j’avais rêvé d’un autre monde ! Et puis l’habitude cette traîtresse s’est insinuée …

  5. delhirant
    23 avril 2009 à 12:18 #

    La misère c’est encore plus pénible l’été. Cette torpeur qui assomme le monde!

  6. Foxy C
    23 avril 2009 à 14:07 #

    Très beau texte, les photos sont presque inutiles car ton récit est très visuel. Il faut définitivement que tu compiles tes textes pour en faire un livre.

  7. Dalou
    27 avril 2009 à 16:36 #

    Oui, je le pense aussi. Ton livre en forme de compilations d’articles plairait beaucoup.

    Je me suis revu 1an en arrière quand je sillonnais les rues de Bombay…et de l’Inde du Nord d’ailleurs.

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