Ca vote sec à Bombay!

mangos.jpgJ’allais commencer mon billet du jour en vous racontant comment, ce matin, j’ai failli être assommée par une mangue. Tombée depuis haut dans le ciel (j’ai levé aussitôt la tête, mais difficile de dire, des milans qui planaient ou des corneilles qui coassaient tous plus innocemment les uns que les autres, lequel était le coupable), elle s’est écrasée sur mon pied dans un bruit spongieux et ses chairs pourries m’ont éclaboussée jusqu’au genou. J’allais vous parler des faits et méfaits des corneilles, ou peut-être des vendeurs de mangues installés désormais à chaque carrefour, mais j’ai ouvert mon journal…

S’y étalait, certes dans une vignette de 2 centimètres sur 3, mais dont la violence vous explosait au visage, la tête d’une fillette décapitée. Dans l’Orissa (où m’a-t-on dit on peut faire des voyages hauts en couleurs à la découverte de tribus « primitives », mais état aussi à la violence sporadique, où les communautés s’égorgent sans doute pas joyeusement très régulièrement), un fermier a sacrifié sa petite-fille âgée de 9 ans à la « déesse Terre » dans l’espoir d’obtenir de bonnes récoltes. Le sang de la petite devait être mélangée aux graines à semer. Je trouve que ce genre de photo, destinée aux rapports de police, ne devrait jamais être imprimée. Je constate cependant que de plus en plus le tabou de la mort n’en est plus un, et que journaux écrits et télévisuels se complaisent désormais à nous montrer les corps. La sorcellerie est une pratique rampante dans les campagnes indiennes. Ce n’est pas hélas le premier exemple de sacrifice humain qui est ainsi relaté dans mon journal, et toujours, ils visent à amener l’enrichissement, la prospérité, la santé, la fertilité voire la beauté (il y a quelques années, j’avais lu l’histoire de cette jeune fille défigurée par une maladie de peau qui avait immolé une compagne de jeu pour retrouver sa beauté, sur les conseils d’un sorcier). C’est un acte bien sûr incompréhensible (pauvre petite fille), qui mêle sans doute désespoir et avidité à la superstition la plus crasse mariée à l’ignorance la plus profonde. J’ai eu l’occasion de traverser 2 fois en voiture l’état de l’Uttaranchal (un état « reculé » également), un voyage de 6 à 7 heure qui m’avait laissé l’impression d’un retour au moyen-âge. L’Inde rurale, qui rassemble à peu près 70% de la population, c’est encore très souvent le moyen-âge.

 

election1.jpgAprès une entrée en matière, aussi abrupte, il n’y a pas de transition qui tienne. Dès aujourd’hui, Bombay entame une longue succession de jours « secs »: jusqu’à samedi inclus, il est interdit de vendre de l’alcool, ou d’en consommer dans les lieux publics, bars, restaurants etc … C’est que jeudi, Bombay va voter. Derniers rassemblements politiques, passages aux  urnes, décompte des voix, comme toutes les fois où il existe un risque d’échauffement des populations, le gouvernement applique le principe de précaution et condamne tout le monde à la sobriété. (alors pour les mumbaikars, nous pourrions boire jeudi de 17h à 22h si j’en crois mon journal, le Dome va être pris d’assaut!)

Le clientélisme va bon train. Visites de dernières minutes des candidats dans les bidonvilles, afin de distribuer aux habitants des liasses de billets de 100 roupies (un peu moins de 2 euros) et la promesse que nul ne les chassera de chez eux (c’est le Shiv Sena par exemple qui orchestre les protestations les plus bruyantes au projet de redéveloppement de Daravi). A l’inverse, de nombreux domestiques ont momentanément déserté leurs employeurs pour retourner voter au village: certains partis offrent pompes à eau, murs d’enceinte, toilettes voire champs en échange des voix, sur présentation de l’index marqué à l’encre indélébile à la sortie des urnes (et plus il y a d’index dans la famille, plus conséquent sera le cadeau).

ghajini.jpgPour mobiliser les foules, les ténors politiques se déplacent en masse. Ce week-end, nous avons eu droit à la visite de Sonia Gandhi, à celle de Narendra Modi (le chef du gouvernement du Gujarat, probable successeur d’Advani au titre de « Premier Ministrable  » du BJP). Chacun se renvoie à la figure les vieilles accusations d’émeutes: le parti du Congrès réclame la démission de Modi pour son rôle dans les émeutes du Gujarat en 2002 (la Cour Suprême a d’ailleurs nommé une commission d’enquête ce lundi afin d’enquêter sur la responsabilité de Modi dans cette affaire). Le BJP balance à la figure du Congrès l’opération Blue Star et le massacre de 3000 Sikhs en 1984 (à la suite de l’assassinat d’Indira Gandhi). Pendant ce temps, on voit dans tout Bombay de grandes affiches annonçant: « No Criminals » . D’après AGNI- Action for Good Governance and Networking in India, 20 des 125 candidats des circonscriptions de Bombay ont actuellement des actions en justices entreprises contre eux, pour des motifs aussi divers que atteinte à la pudeur, incitation aux émeutes, extorsion, faux et usage de faux. Ce qui fait écrire à Anil Dharker, un commentateur politique bien connu ici, au constat que dans certains circonscriptions, jusqu’à 50% des candidats ont un casier judiciaire: « c’est une vrai fête où chacun vient avec tant d’entrain que franchement, qui a besoin d’alcool ? »

On ajoutera que sur ces 125 candidats, 50 ont abandonné l’école avant le baccalauréat ou bien ils sont analphabètes. Ce qui décourage une partie de la classe moyenne, et en tout cas les amis avec qui j’en discute, qui ne savent vraiment pas pour qui voter à Bombay. Cette année, on a vu arriver sur les rangs des candidats indépendants, issus de la « société civile » et disant vouloir en finir avec la corruption.  Ils semblent cependant avoir peu de chance de l’emporter, d’autant plus qu’ils ont été fustigés par Manmohan Singh et Sonia Gandhi qui estiment qu’ils renforcent le risque d’une victoire des parties communautaires en divisant l’électorat.

 La deuxième phase des élections la semaine dernière s’est déroulée dans un calme relatif (les attaques des maoïstes ont été moins nombreuses et moins meurtrières, bien qu’ils aient pris en otage un train entier et ses 700 passagers pendant plusieurs heures mercredi dernier) mais sans grand enthousiasme, avec une participation plutôt décevante, d’abord estimée à 45% puis à 50%. Certains ont blâmé la chaleur intense, qui a découragé nombre d’électeurs de faire la queue en plein soleil (on a déploré plusieurs morts par insolation dans le personnel chargé de surveiller les élections!). Pour cette troisième phase, qui concernera surtout les zones urbaines, on s’attend à une participation plus faible encore. Quoique … Les primo-électeurs se sont inscrits en masse sur les listes et de nombreuses campagnes destinés à les mobiliser ont été mises en place. Ainsi, certains clubs de Bombay offriront jeudi et vendredi l’entrée gratuite aux noctambules, sur présentation de leur index marqué!!! (Mais … sans alcool, n’oublions pas). Quant à moi, je sais que je peux dormir sur mes deux oreilles. La police a reçu plus de 80 appareils destinés à mesurer les décibels: cette année, c’est promis, les rassemblements politiques ne créeront pas de pollution sonore!

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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6 Réponses à “Ca vote sec à Bombay!”

  1. francesco
    29 avril 2009 à 12:01 #

    un texte superbe…

  2. Bulles d'infos
    29 avril 2009 à 13:02 #

    Édifiantes les histoires que tu racontes en début de texte.

    Sinon sans transition merci pour cet éclairage sur les élections.

  3. 29 avril 2009 à 13:49 #

    Je ne sais pas si édifiant est le terme, mais c’est une réalité. Ce que l’homme peut être amené à faire est tout bonnement effrayant.

  4. Bulles d'infos
    29 avril 2009 à 16:35 #

    Édifiant, effrayant ou autre… je n’aime pas trop utiliser des superlatifs pour ce genre de faits. Une réalité c’est sûr, et difficile à commenter et percevoir confortablement installée dans un fauteuil en France.

  5. Annie
    30 avril 2009 à 10:48 #

    Bonjour Hélène
    De retour sur le web, après 15 jours d’absence, j’ai pris plein de retard, et là, pas trop envie de commenter … c’est vrai qu’il y a aussi tant de choses horribles qui se passent ici.

  6. 30 avril 2009 à 11:00 #

    Bonjour Annie, je comprends … En fait, je n’aurais jamais parlé de ça s’il n’y avait eu cette photo terrible, c’était je pense une façon de l’évacuer (on a souvent tendance à se décharger de l’horreur en la passant au voisin, non ?)

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