Imposition des mains

Nous avons déjà parlé de la meute des blogueurs de Bombay. Les ridules courent, le stock de Nutella a encore fondu, et voilà déjà le temps pour tous les blogbayites (ou les blogbaykars, ça s’est déjà discuté) de livrer leurs pensées les plus intimes sur le sujet du mois: « l’Indien qui m’a le plus touchée. »

Franchement, vous voyez comme ce combat entre blogueurs (nus face à leur clavier pour mieux supporter la chaleur ambiante, les doigts luisants du Ghee dont ils se sont enduits dans l’espoir de taper leur texte encore et toujours plus vite), ce combat donc est inégal ? Faussé dès le départ. Car enfin, les blogbayitesbakars sont très hétéroclites: il y a des hommes et des femmes, des au berceau, des en route pour une décennie inmentionnable, des chargés d’âme d’autres chargés d’affaires, mais surtout, il y a les en ménage et les célibataires.

Heureusement mariée, comment voulez-vous que je vous raconte quel est l’Indien qui m’a le plus touchée ? Je pourrais en inventer un de tous membres, me direz-vous, mais voilà qui irait à l’encontre de l’honnêteté intellectuelle de la blogueuse. Donc, pas d’amant indien à vous mettre sous la langue, pas de récit torride du jour où on s’est fait le pan Sud du temple de Shiva à Eklingji, aucune révélation croustillante et de première main sur mon gourou de yoga tantrique.

Quel indien, alors, m’a le plus touchée ? J’hésite beaucoup, j’avoue, entre Feroz, mon gynécoloque et Janardan, mon masseur. Il fut un temps où Akshay, mon pédicure, aurait été bien placé pour l’emporter, mais depuis qu’il a des verrues sur les doigts, j’ai cessé de le voir.

Feroz: connu comme le loup blanc à travers tout Bombay Sud, ce gynécologue parsi a accouché avec son père 93% des membres de mon club d’octogénaires, leurs filles et même leurs petites-filles. Je vous ai déjà parlé de sa salle d’attente, toujours bondée de pittoresques patientes en état de grossesse plus ou moins avancée. Féroz, que j’ai généralement rencontré allongée sur le dos (c’est un homme pressé qui voit ses patientes déjà déshabillées et installées sur la table d’examen), m’a toujours saluée d’un pincement amical de ma cuisse droite. Depuis qu’il m’a dit: « Push against my finger », je pense qu’on peut se dire intimes. Feroz cependant n’abuse pas des examens internes, il est d’ailleurs contre la mesure de l’ouverture du col, parce que ça multiplie les risques d’infection nosocomiale.C’est peut-être la raison pour laquelle, entrée à l’hôpital à 2 heures du matin un merveilleux 22 février de l’an de grâce 2007, j’accouchais ce même jour à 12h20 sans péridurale, l’anesthésiste que j’avais fait appeler lorsque la douleur était devenu trop insupportable m’ayant annoncé à 12h03 qu’il était trop tard, que d’ailleurs il voyait déjà la fontanelle de l’ange bouclé (qui ne l’était pas encore). Il parait que depuis mon accouchement, le personnel hospitalier a obtenu la fourniture de boules quies. Mais franchement, qui croira que mes cris vigoureux aient pu couvrir le croâssement des corneilles et les klaxons des taxis ? 

Janardan: masseur privé. Pour 8 euros, dans la fraîche intimité de votre chambre, Janardan vous gratouille les pieds, vous étire les tempes, vous tapote le dos. Vêtu de son uniforme de travail, caleçon long et un marcel blancs, dans les volutes de la bougie qu’il transporte à cet effet, plaquant ses deux paumes sur vos paupières, il souffle dans votre nuque: « Pleazzzzze close your eyeeeeeees. » Et déverse sur vous suffisamment d’huile pour vous rôtir en vue du déjeuner dominical.  Un contact moins intime certes que celui de Feroz, mais plus prolongé et plus étendu. Avantage Janardan.

Il y a aussi ces vieux mendiants courbés en 4, qui vous effleurent les doigts de pieds en vous réclamant quelques roupies. Ce n’est pas à mon honneur mais j’ai horreur d’être touchée par des mendiants. Inconsciemment, je dois craindre qu’ils ne me filent la grippe porcine par contact de peau interposée.

Ah. On vient de m’informer que je ne devais pas prendre le sujet du jour (l’Indien qui m’a le plus touchée, pour ceux qui n’ont pas suivi) au sens littéral.  On en appelait à mes émotions, et non à mes sensations. L’indien qui m’a le plus touchée ? Une vision, qui m’a bouleversée. Je venais d’arriver. A chaque coin de rue, mon coeur remontait à ma gorge à la découverte d’une nouvelle détresse. Je ne pouvais pas rentrer dans un centre commercial, un cinéma, un restaurant chic sans en éprouver un sentiment de désorientation immédiat. Les portants alignant sagement des vêtements dont chacun coûtaient un à deux mois du salaire moyen de ceux qui vivaient à l’extérieur se juxtaposaient avec les frusques que j’avais vues sécher sur les barrières qui courent le long des trottoirs, suspendues à un fil à l’extérieur de bicoques sordides. Les différences de prix, entre mon monde, et leur monde, me donnaient le vertige. En kaléidoscope, les visages entr’aperçus au travers des vitres de ma voiture climatisée se superposaient au sourire aimable de la vendeuse, à la main en attente de la commande du serveur.

Ce jour-là, c’était une journée d’octobre et la chaleur était accablante. Il n’y avait pas d’ombre dans la rue. Freinant à peine, mon chauffeur avait klaxonné pour chasser un enfant, un garçonnet de 7 ou 8 ans, qui avait jailli sur la chaussée. Vêtu d’un T-shirt bleu largement déchiré à l’épaule, l’enfant avait bondi en avant, ramassant dans le caniveau un carton qui à en croire l’inscription avait contenu des boites de jus d’orange. Sans doute avait il plu la nuit d’avant, je ne m’en souviens pas, toujours est-il que le carton avait recueilli un peu d’eau. Ou alors, une des boites de jus d’orange avait fui. L’enfant alors avait élevé le carton au dessus de sa tête. L’avait incliné. Avait penché sa nuque en arrière, et la bouche entrouverte, avait recueilli le filet d’eau douteuse qui s’en écoulait.

Quelques gouttes d’eau bues par un enfant un après-midi d’octobre. Tout un symbole d’une ignoble différence de conditions. Mes enfants à moi buvaient dans un verre, une eau en bouteille, une eau fraiche, vêtus de leurs vêtements propres et repassés (du moins l’étaient-ils le matin, au moment d’être enfilés)

Il y eut d’autres scènes encore, mais je ne fus plus jamais aussi bouleversée. Sans doute est-ce celà qui nous arrive, à nous qui vivons en Inde, et que j’appelle l’endurcissement des coeurs.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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2 Réponses à “Imposition des mains”

  1. Chouyo
    1 mai 2009 à 16:04 #

    Article publié sur le blog commun !

    Prendre le sujet au premier degré était un clin d’oeil très agréable, et avoir mêlé les deux une encore meilleur idée !

  2. vanina
    2 mai 2009 à 11:49 #

    Magnifique article!
    Je m’attendais bien à ce que quelqu’un parmi les blogueuses nous fasse le coup du gynéco; je ris encore en repensant à la « scène » de l’accouchement.(Oui, je sais, de ton côté, tu as dû beaucoup moins rire.)

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