Là-haut, dans mon ghetto

Je l’ai lu, je l’ai vu. Il n’y a pas de ghettos à Bombay. Manque de place ? Effet de masse qui empêche de séparer le « bon grain » de « l’ivraie » ? Poussée irrépressible des nouveaux venus (236 par jour en 2006, une goutte d’eau) ? Toujours est-il que pauvreté abjecte et extrême richesse sont ici inextricablement mêlées.

Les habitats de fortune s’alignent dans les rues adjacentes au nouveau centre commercial de luxe de Palladium (Burberry, Armani, DKNY, Canali, Dolce Gabana mais aussi Diesel, Ed Hardy: des marques où le moindre T-shirt ou Jean excèdent de loin le salaire mensuel moyen à Bombay). « Rights of admission reserved », prévient un pannonceau à l’entrée. Un film, un dîner, une coupe de cheveux, un peu de shopping, et même un café-théatre … On est « entre soi », entre gens qui partageons un pouvoir d’achat minimum. A l’extérieur, pourtant, des allées de bicoques étroites, peu profondes mais avec un étage auquel on accède par une échelle. Des toits faits de bâche plastique bleue qu’on stabilise à renfort de pierres, poutres et cordes. Des tuyaux qui ondulent sur le sol tel des serpents, des seaux – ici, bien sûr, pas d’eau courante ni de toilettes. Des hardes suspendues aux clous. Des enfants au cul nu, potelés, les yeux cernés de Khôl,  les cheveux emmêlés, debout sur la route.

Partout dans Bombay, quelques mètres suffisent bien souvent à changer de monde.  Ou alors deux mondes partagent le même espace. Je crois aussi qu’il existe une double monnaie. Car comment les 280 roupies (environ 4,50 euros) que je viens de dépenser pour un billet de cinéma dans un multiplex peuvent-ils être le salaire quotidien d’une bonne employée chez des expatriés  (qui payent mieux que les familles indiennes pourtant) ? Comment les 150 roupies que mon fils me réclame pour acheter un sandwich à la sortie de l’école se comparent-ils à ceux que la mère de famille modeste fera durer le plus longtemps possible pour nourrir sa famille, et c’est de plus en plus difficile depuis que le prix des oignons à explosé, jusque 40 roupies le kilo! On dit également que 150 roupies, c’est le montant pour lequel on peut louer dans certains bidonvilles un enfant de moins de 1 an, pour une journée de mendicité.

Alors non, il n’y a pas de ghetto pour riches à Bombay, et les inégalités nous sautent en plein visage, tout le temps.  

Et pourtant …. Dans mon taxi noir et jaune, je tourne en rond. Nous cherchons l’entrée de Imperial Towers, les deux nouvelles tours à chapeau chinois qui dominent le paysage urbain de Bombay. Un bidonville est adossé au mur d’enceinte. Le chauffeur de taxi s’y engage avec hardiesse, bien que je sois convaincue qu’on fasse fausse route. Les rues sont étroites et la chaussée défoncée. Quelques chèvres, des tas d’ordures. Nous demandons notre chemin, personne ne sait comment passer de l’autre côté. Ils semblent ignorer les tours à l’ombre desquelles ils survivent. Le chauffeur du taxi est prêt à renoncer lorsqu’enfin je reconnais l’entrée pharaonique de la résidence, juste à côté de la route principale que nous n’aurions jamais dû quitter. Sans l’erreur d’aiguillage de départ, je n’aurais pas soupçonné la présence si proche de cette mini-ville dans la ville.  Une succession d’ascenseurs Hi-Tech plus tard, que je ne sais même pas actionner (heureusement, le liftier est là pour s’en charger), et me voilà au 36ème étage, haut, si haut. Le bruit de la ville n’est plus qu’un murmure, la poussière et la crasse oubliée. La chaleur, même, a laissé la place à une brise agréable venue de la mer d’Arabie. Je me suis élevée loin de la pauvreté.  Je fais part à mon amie de ma découverte, elle n’est pas surprise, l’immeuble est le fruit du redéveloppement d’un ancien bidonville. Elle pointe du doigt, à quelques jets de pierre, 2 barres d’une dizaine d’étages, façon HLM. C’est là qu’on a relogé les anciens habitants du quartier, dans des logements certes bien plus salubres que ceux qu’ils occupaient autrefois, au moins chaque appartement (environ 18 m2) a-t-il ses propres toilettes. Comme on a empilé les pauvres, on a pu dégager la place pour cette résidence grand luxe, avec jardin, piscine, tennis, terrain de jeux, salle de gym … Au 36ème étage, sur la terrasse, je prends un verre. La vue est belle, l’assemblée cultivée, brillante, quelques réalisatrices, quelques journalistes, surtout liés au monde du cinéma. Je leur dit que je trouve que les gratte-ciels sont à Bombay les nouveaux ghettos des riches. Que les pauvres étant partout, la seule façon de s’en éloigner est de s’élever. Je propose en plaisantant à mon amie d’installer sur sa terrasse ces jumelles payantes qu’on trouve sur la tour Eiffel, ou sur le toit de l’Empire State Building. Elle pourrait reverser l’argent ainsi récolté à une O.N.G. Mon humour tombe à plat.

Quelques heures agréables plus tard, mon amie me propose de me faire raccompagner par son chauffeur. Il fait frais dans sa voiture, les vitres sont teintées. Concentrée sur mon téléphone portable, occupée à texter, trier mes messages, je ne vois pas le temps passer, je ne regarde pas non plus l’animation des rues. Déjà, le portail de ma propre résidence s’ouvre, puis la barrière. Moi aussi, j’habite suspendue dans les airs. La pauvreté n’est pas loin, elle est juste 18 étages plus bas. Il devient, me semble-t-il, plus facile de l’ignorer. Et cela m’effraie.

Pour la route, une publicité du  groupe Lodha. Le groupe Lodha développe actuellement dans Bombay des résidences pour les « super-riches ». Leurs campagnes publicitaires agressives mettent l’accent sur l’aspect « privilège ».  « By invitation only ».

lodhabellissimo1.png

Le texte dit: « Imaginez une résidence où vous n’avez pas à lever le petit doigt pour quoique ce soit. Le voiturier gare votre voiture. L’ascenseur ouvre directement dans votre salon. Les lumières s’allument dès votre arrivée et la température est celle que vous avez préréglée depuis votre téléphone portable. Tout ce qu’il vous reste à faire est de plonger dans votre jacuzzi.

Le problème évidemment, c’est qu’avec un tel manque d’activité physique, il va falloir sacrément travailler avec le coach pour garder la ligne! On en reparle bientôt ….

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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3 Réponses à “Là-haut, dans mon ghetto”

  1. Dalou
    25 février 2011 à 1:54 #

    Effectivement je n’ai pas constaté de quartier spécial pour les riches dépourvus de pauvres à Bombay. Avec ton article j’en apprend un peu plus.
    Un jour à Bombay en passant devant le portail d’un immeuble gardé par un homme en uniforme, je lui demandai : »Mais qui habite ici ? une personnalité ? des diplomates ? des membres du gouvernement ?… »
    « Non » me répondit-il « juste des particuliers ». Je fut surpris par la réponse. Mais maintenant avec ton article je comprends mieux. Il y a les « l’Inde d’en haut » et « l’Inde d’en bas », si je puis dire.
    Ta prose du jour m’a aussi fait penser au miliardaire Mukesh Ambani et à son immeuble de 27 étages à Bombay. L’as-tu vu ?
    http://photo.parismatch.com/media/photos2/actu/monde/bombay/2637783-1-fre-FR/Bombay-Bombay-Ambani-tour_articlephoto.jpg

  2. angélique
    25 février 2011 à 17:48 #

    oh, hélène, ça fait drôlement plaisir de te relire! Tu vis dans quel coin, aujourd’hui?

  3. 27 février 2011 à 20:49 #

    @ Angélique: Hello Angélique! J’ai voulu retourner sur ton blog, le lien ne marche plus ? J’habite Mahalaxmi. Tu vois le pont avec les Dobhi Ghats ? Tu traverses jusqu’au rond point et tu prends la rue vers Mumbai Central, et c’est là. Le quartier est très populaire, et musulman (muezzin à 5h30 tous les jours). Je ne peux rien faire à pied, mais l’immeuble est sympa!
    @ Dalou. Oui l’immeuble de Mukesh, il faudrait être aveugle pour le rater. Il est sur Altamount rd, c’est là où il y a mon loueur de DVD. Pour les gardiens, il y en a partout, avec uniforme plus ou moins rutilant ou cra cra, mais le moindre immeuble, fut il populaire, fait appel au « watchmen ». Assez souvent des types qui dorment sur une chaise en plastique toute la journée !!

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