espaces sociaux

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Tous les lundi matin, à 6h15, j’emprunte le sealink, ce pont autoroutier qui traverse la mer pour relier Bombay Sud à Bombay Nord. Une merveille. Jamais embouteillée parce qu’utilisée par moitié moins de véhicules que prévu. Il faut bien avouer que même avec un péage à 50 roupies ( 83 centimes d’euros), c’est finalement la circulation des voitures individuelles qui est financée par la ville tandis que les transports publics eux, sont toujours aussi surchargés.

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Tout Bombay est fier de compter dans son réseau routier a « world class bridge », d’ailleurs très esthétique, et il n’est pas rare de voir un véhicule s’arrêter en plein milieu, toute une famille s’en extraire, et le père bedonnant et moustachu immortaliser 3 générations posant sur la bande d’arrêt d’urgence, bras de mer et ligne de gratte-ciels en arrière plan.

Tous les lundi matin, donc, j’emprunte ce sealink, avec armes et bagages (mon fils, son trombone, son sac de sport et son sac de classe). Notre taxi noir et jaune fonce à la vitesse maximum autorisée par son moteur (20 km/h) dans le tremblement des pièces en voie de détachement. Parfois, sous les pédales du chauffeur, il y a un trou. Parfois c’est sous nos pieds. Le bruit est tel que je crois que nous allons défier les lois de la physique, et décoller. Si un jour, vous voyez un tacot branlant s’élever dans le ciel en un arc de cercle qui épouse parfaitement la forme élégante du sealink, c’est moi.

A 6h45, je repasse en sens inverse. A force de passer, et de repasser, toujours le même jour, toujours à la même heure, j’ai fini par faire des observations.

Le nord du sealink ressemble à n’importe quel abord de péage français: avec une différence de taille. Le long des rambardes de sécurité, des sportifs s’étirent. Marchent à pas vif, parfois trottinent. Plus tard dans la journée, et tout particulièrement l’après-midi, ils sont remplacés par des couples de jeunes gens, assis en rang d’oignons sur ces mêmes rambardes. Les mains entrelacées, les corps penchés l’un vers l’autre, ils se murmurent des choses douces.

Au sud du sealink, une jolie promenade le long de la mer, Worli seaface, d’autant plus agréable qu’elle a été fleurie et fraîchement repeinte en prévision du passage d’Obama (qui aura finalement survolé les routes en hélicoptère, mais j’espère que depuis le ciel, il aura apprécié l’aspect pimpant des bordures de trottoir.). Là aussi, le matin,  c’est le domaine des sportifs. Mais le plus flagrant, c’est qu’à cette heure, la promenade appartient aux socialement privilégiés.

Quiconque est passé par Bombay aura pu le constater: ici, les trottoirs sont le royaume des plus pauvres. Ils y étalent leurs commerces, leurs frusques, y font la sieste, y discutent, y construisent des bicoques. Pendant ce temps, les mieux dotés passent en voiture. Marcher dans Bombay, pour qui a les moyens de ne pas le faire, c’est incongru (je ne parle pas, bien sûr, des quartiers plus touristiques de Colaba où l’on rencontre souvent routards ou sexagénaires en troupeau, cernés par les vendeurs de ballons géants, des grappes d’enfants suspendus à leur bras). Il est vrai aussi, que la chaleur, la poussière, le bruit, les trottoirs défoncés ou encombrés n’incitent pas à la flânerie. J’ai habité un temps à 5 minutes à pied, à peine, de l’école de mes enfants. Notre propriétaire parsi s’était exclamée en gloussant un peu: « Oh ! Je n’avais pas réalisé qu’on pouvait marcher jusque l’école ! Mais il faut dire que depuis 40 ans que j’habite ici, je n’ai même jamais traversé la rue pour aller à la pharmacie, en face. » Les employés de la-dite pharmacie me virent d’ailleurs approcher avec stupeur le jour où je leur apportais ma première ordonnance: « Mais Madame ?! La prochaine fois, appelez-nous, on viendra vous livrer ! » La rue, espace public, espace ouvert, n’est pas l’espace social de l’individu économiquement relativement bien doté.

Taux de cholestérol et pression sanguine obligent pourtant, les médecins préconisent de plus en plus à leurs patients la marche à pied. Alors, entre 6 et 7 heures du matin, les riches s’approprient les rues. C’est très net. Revenons à Worli Sea Face, à 6h15 il fait encore nuit noire mais la promenade grouille de monde. Les ménagères de plus de 50 ans en sari, baskets et chignon progressent, l’air concentré sur leur perte de poids. Des hommes moustachus en tenue de sport, mais dont on pressent qu’il ne leur faudra qu’enfiler costume et cravate pour se transformer en « high-flyers », avancent  à marche rapide en devisant. De plus jeunes gens joggent à même la chaussée, pour ne pas avoir à ralentir et slalomer entre les passants. Au fur et à mesure que le jour se lève, et que la chaleur monte, le public, tout doucement, se fait plus mélangé. Un peu plus tard dans la journée, si mes projets m’amènent à repasser une nouvelle fois le long de cette digue, tous les riches ont disparu, retranchés dans leurs bureaux ou leurs appartements. La digue est toujours très animée, mais ce sont les travailleurs d’un chantier voisin le temps d’une pause, des immigrants tout frais venus découvrir la dernière infrastructure dont tout le monde parle, ou encore de jeunes couples admirant la mer tout en volant discrètement de subtils effleurements, et puis tous ces jeunes hommes, très maigres, aux chemises souvent étriquées et pantalons à large bas, qui traînent dans les rues sans but particulier que je puisse discerner.

Sur le sealink, les rares voitures passent très vite. Je me dis que je n’ai pas beaucoup marché aujourd’hui, et que ce n’est bon ni pour le coeur, ni pour la circulation, ni pour la cellulite. Je pense que ce soir, je descendrai en bas de l’immeuble, rejoindre mes voisins, qui eux aussi croient aux vertus hygiénique de la marche à pied. Nous habitons un peu loin de la jolie promenade de Worli Sea Face, c’est vrai, et il y a beaucoup de chantiers dans le quartier. Alors, à l’heure où les chauve-souris s’envolent dans le ciel, seuls ou par petits groupes, nous tournons en rond dans la cour de notre immeuble, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, dans notre espace privé.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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9 Réponses à “espaces sociaux”

  1. Dalou
    7 mars 2011 à 15:24 #

    Ah Hélène, je souris en lisant ce nouvel article sur les indiens et la marche.
    Tout d’abord ton article m’a donné encore une fois l’envie de voyager. Cet appel est tellement puissant en nous, ma femme et moi, que ca frise parfois la douleur. Mais c’est sûr on repartira en sac à Dos silloner l’Asie.
    Pour en revenir à la marche en Inde, on a eu l’occasion de vraiment nous en rendre compte. Les indiens aisés ne comprenaient pas que nous pouvions adorer marcher alors qu’on avait les moyens de prendre un taxi. On s’est retrouvé dans des endroits, des rues, des trottoirs et des Dhaba (échoppe) très peu fréquentés des touristes avec tous les yeux rivés sur nous comme si nous étions des extraterrestres. Un noir et une blanche ici, mais c’est surprenant çà, d’où sortent-ils ? Ca me fait rire en y repensant.
    Nousvoulions voir la vie dans la rue. Découvrir les surprises au détour d’une ruelle. On adorait çà, marcher.
    J’apprends encore avec ton article, que les indiens aisés s’essayaient à la marche très tôt avant lever du soleil. Ca me surprend çà :)
    Vivement le prochain article.

    PS hors-sujet : j’ai appris que la petite Rubina (Slumdog Millionnaire) est à la rue à la suite d’un incendie qui a ravagé une partie du Slum de Bombay dans lequel elle vivait avec ses parents. As-tu des news là-dessus ?

  2. 7 mars 2011 à 15:29 #

    Sur elle non rien, mais l’incendie on le voyait très bien depuis le sealink vendredi soir justement, énorme nuage de fumée noire qui s’étendait loin dans le ciel. 1000 huttes brulées parait il, mais aucun mort. Le problème, c’est le « skywalk » (pont piétonnier aérien) qui s’est effondré et qui était emprunté par des dizaines de milliers de personnes chaque jour, l’accès à la gare et aux bus, c’est le grand bazar.

  3. Patricia
    7 mars 2011 à 16:02 #

    Un nouvel article qui donne le sourire.
    J’ai eu la chance d’emprunter ce pont et c’est vrai qu’il est impressionnant, mais peu encombré. En revanche, je n’ai pas été assez attentive car je n’ai pas repéré les couples assis sur les rambardes près du péage ;-)
    A Delhi, nous avions été surpris, en nous promenant dans un parc en fin d’après-midi, de croiser beaucoup de gens pratiquant la marche sportive (peut-on parler de marche nordique dans ce cas-là ?). On avait l’impression que les gens avaient enfilé des baskets en sortant du bureau, car les hommes étaient souvent en pantalon-chemise, et la plupart des femmes, en sari ou chudidar.

  4. 7 mars 2011 à 16:07 #

    @ Patricia: marche nordique pour Delhi ? :-) J’adore!

  5. Bulles d'infos
    7 mars 2011 à 16:39 #

    Toujours l’art de nous faire voyager sans bouger, j’adore merci (et j’adore découvrir les villes en marchant argh !).

  6. 7 mars 2011 à 17:10 #

    @ Bulles d’infos: tous le plaisir est pour moi, merci de voyager sur mon blog!!!

  7. 8 mars 2011 à 6:51 #

    @Dalou: oops, mauvaise info: le « skywalk » est bien debout, ils l’avaient juste fermé pour raison de sécurité. Et mon fils Félix confirme pour la jeune actrice, ils en ont parlé à l’école. Je me demande pourquoi 2 ans plus tard elle n’est toujours pas dans la maison promise par la BMC….

  8. annierita
    8 mars 2011 à 11:45 #

    Ah !! les bienfaits de la marche sportive en rond dans les parcs … de temps en temps, quand il me semble que je n’ai pas fait assez d’exercice je vais aussi me payer quelques tours de parcs. Une façon de voir la vie du quartier en fin d’après midi.

  9. Marie
    26 mars 2011 à 2:07 #

    ce pont est une merveille, et ton texte très sympa à lire !

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