Belle à Bombay

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Mon coiffeur à Bombay s’appelle « Beyond the fringe », et non, comme je l’ai cru un temps,  »Beyond the fridge », même si c’est vrai que parfois l’air conditionné y est réglé vraiment très froid.

Beyond the fringe est un salon de quartier, fréquenté par une clientèle plutôt chic, situé dans un bungalow un peu délabré, juste en face de l’épicier, ce qui est bien pratique. A l’époque où j’avais visité l’endroit pour la première fois, je lui avais trouvé un charme fou, avec ses ventilateurs au plafond et ses peintures pastels décrépies. Depuis, les peintures n’ont pas été refaites. La propriétaire, largement quinquagénaire, toujours assise à son bureau, son carnet de rendez-vous ouvert devant elle, me fait irrésistiblement penser à une tenancière de maison close. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être est-ce son air revêche qu’elle adoucit d’un sourire forcé pour la cliente qui pousse la porte. Peut-être est-ce le groupe de jeunes gens, ses employés, toujours fort nombreux, qui attendent sur leurs tabourets qu’on ait besoin de leurs services. Peut-être enfin, ce sont ces notes de service terrifiantes qu’elle affiche dans les toilettes et qui menacent des pires sévices tous ceux qui auraient oublié de rabaisser la lunette après usage.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, lorsque je pousse la porte, je constate, comme souvent, qu’une Indienne un peu replète reçoit les soins de 3 hommes à la fois. Le premier lui épile la moustache au fil (une technique très au point ici), le second lui repousse les cuticules, le troisième lui râpe les talons avec énergie. Après tout, pourquoi Bombay Magic n’aurait-elle pas droit, elle aussi, aux attentions de 3 jeunes et virils indiens ? Au lieu de s’ennuyer en feuilletant Femina en attendant que la couleur prenne ? Je demande aussitôt à la Madame des lieux si je peux bénéficier d’une pédicure.

Hélas, par discrimination, la tenancière estime que pour prendre soin de ma personne, deux éphèbes (et donc, Mesdames, comptez-bien, quatre mains) seront suffisants. Ephèbe n°1, ou Kuunal pour faire court, est chargé de mettre mes petons aux petits oignons. Il est jeune certes, mais surtout boutonneux, bedonnant et enrhumé. A intervalles réguliers, il s’essuie la niflette sur le dos de la main. En plus, il est muet. Pour me signifier de poser mon pied sur sa cuisse – visiblement la position ergonomique recommandée – il se frappe le quadricèpe avec autorité. Un coup de menton énergique, et je trempe mon pied dans la bassine. Une, deux, une deux, il a l’âme d’un coach. Keshav, l’éphèbe n°2, est un être volubile qui se désole de l’état de mes cheveux, m’interroge sur la marque de mon shampoing et pense que je devrais faire un « Hair spa » mensuel, au moins, pour rattraper ça.

A deux clientes et cinq employés, nous prenons désormais toute la place, d’autant plus qu’on m’a installée juste face à la porte d’entrée. La tenancière est toujours là, elle a l’air fascinée par les opérations en cours sur ma personne. Son mari s’est installé dans un des fauteuils et somnole. Une très vieille dame en sari circule avec difficulté autour de nous pour amener thé, serviettes, rapes, spray, c’est elle aussi qui change l’eau des bassines. Kuunal plisse les yeux en examinant la plante de mes pieds, lame de rasoir à la main. Par où va-t-il attaquer ? Alors qu’il m’épluchait avec entrain, il s’interrompt soudain. Je constate que la serviette qui protège son pantalon est désormais recouverte de peau morte, la mienne, ce qui est plutôt embarrassant. Le voilà qui saisit la serviette et la secoue sur le côté. Mes peaux mortes volettent mollement dans l’air brassé par les pales du ventilateur, avant de s’éparpiller sur le sol, désormais d’un moucheté blanc du plus bel effet. Consciencieux, il fignole à la rape, vérifiant régulièrement la douceur de ma peau. Son collègue lui donne un coup de coude, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, la râpe passe sans aucune désinfection ou quelconque rinçage de mes pieds à ceux de ma voisine (qui souffre d’une malformation du 4ème orteil gauche comme je n’en ai jamais vue).

Mais voici l’heure du massage, et là, il faut bien le dire, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. En dépit des doigts grassouillets, des reniflements (qu’il essuie désormais sur la manche de sa chemise, suivant les recommandations de Roselyne Bachelot), de la floraison du muguet sur ses joues imberbes, bref, malgré le physique plutôt ingrat de celui qui malaxe, triture, tapote mes mollets, je suis au paradis. D’autant plus que son collègue s’est lui aussi attaqué aux chakras que j’ai juste derrière les oreilles et à la base de la nuque. Ma voisine et compagne dans la lutte contre les ravages du temps se trémousse d’aise et pousse des petits soupirs de contentements.

Le moment est venu de remettre mes sandales. Je les secoue pour en faire tomber les grosses touffes noires qui s’y étaient logées – des cheveux, mais pas les miens. Après avoir réglé une note bien légère (15 euros, mesdames, la couleur Loréal et le brushing), je pose mes pieds aux ongles délicatement nacrés sur la chaussée. Première contre-attaque de la poussière et de la crasse. Dans mon enfance, ma mère me disait toujours: « On juge la classe d’un homme à ses chaussures. » Ici, c’est la pédicure qui fait la femme. Et croyez-moi, préserver la douceur de ses talons et le brillant des 10 petits coquillages qui nous tiennent lieu d’ongles d’orteils, celà demande effort et persévérance!

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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6 Réponses à “Belle à Bombay”

  1. Patricia
    8 mars 2011 à 20:38 #

    Une fois de plus, j’ai souri (rire devant son écran au bureau n’est pas forcément très bien vu par la direction ;o)) en lisant cet article. En imaginant la scène des deux employés s’affairant et tout ce qui se passe autour.
    J’espère juste que la vieille dame en sari ne récupère pas l’eau des bassines pour préparer le thé…

  2. 8 mars 2011 à 20:46 #

    Mon thé a bien mis 20 minutes à venir, et il était vraiment brûlant! J’en ai toujours bu chez eux, touch wood! (quoique je pense que pour la pédicure, je ne vais pas renouveller chez eux!)

  3. Dalou
    9 mars 2011 à 13:29 #

    …tant qu’il ne s’est pas essuyé rapidement les narines avec la main lors du massage, ca va :) lol
    C’est ta tête Hélène que j’imagine :) , j’en rit déjà, lors de toutes ces attentions hygiéniques

  4. Cécile de Brest
    9 mars 2011 à 14:10 #

    Mais au moins, il ne t’a pas passé son rhume, dis-moi ?!

  5. 9 mars 2011 à 15:41 #

    @ Dalou et Cécile: j’ai 3 fils, j’ai donc l’habitude des nez qui coulent qu’on essuient sur la manche, et je sais rester imperturbable en toute circonstance (par exemple, quand mon plombier s’est déshabillé pour plonger en slip dans mon « water tank », je n’ai manifesté aucun étonnement, même si ça m’a un peu perturbée pour ma douche le lendemain matin.

  6. Cécile de Brest
    9 mars 2011 à 18:51 #

    Oh alors, tes fils sont mieux éduqués que le mien qui, pour tenter de canaliser l’écoulement de son nez, plante son index le plus profondément possible dans sa narine. On ne sait jamais, ça peut marcher !

    Pour le plombier, je crois qe je ne m’en serais pas remise !!!

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