Mary

A mon arrivée a Bombay, en 2005, j’avais « hérité » d’une bonne prénommée Mary. La chasse au personnel de maison est ici un sport compliqué, où celui qui a le dessus n’est pas toujours celui qu’on croit. Combien de fois attendra-t-on dans son salon une jeune femme qui ne vient jamais à l’interview ? Combien de jeunes femmes ne se présenteront pas le lundi 9 heures alors que pourtant, on s’était mis d’accord sur tout ? Combien disparaîtront mystérieusement après quelques jours chez vous, alors que tout, vous l’imaginiez, se passait bien, et que les enfants l’aimaient déjà ?

Alors, hériter d’une bonne, ça ne se refuse pas. Nous avions discuté dans une cuisine un soir d’avril, elle m’avait fait la liste des plats qu’elle savait préparer. M’avait dit qu’elle souhaitait être nourrie, blanchie, logée, ce qui m’arrangeait bien, à vrai dire … M’avait précisé qu’elle ne s’occupait pas des enfants. Je l’avais rassurée en lui disant qu’à 6 et 8 ans, mes enfants nécessitaient peu de soins.

Et puis, 3 mois plus tard, elle nous rejoignait. Felix, mon plus jeune à l’époque (l’enchantement de mes journées dormait pour moitié dans mon stock d’ovules déclinant), affectueux et câlin, s’était précipité pour la serrer dans ses bras. Elle l’avait repoussé de tout son corps, avec répulsion, courbant son bassin dans le sens opposé de l’étreinte, et tendant les bras pour l’éloigner. Au bout d’un mois, il était clair que nous ne nous aimions pas beaucoup, elle et moi. J’essayais de lui arracher quelques sourires, de répondre au mieux à ses besoins, rien n’y faisait. Les draps neufs que je venais de lui acheter: « trop petits! » me jetait-elle à la figure dans une diatribe outrée! (C’était les même draps simples que j’avais achetés pour mes fils). Je les échangeais pour des draps doubles: « trop chauds! ». J’installais un ventilateur au plafond: « trop bruyant ». « Trop de moustiques! »: je faisais fixer une moustiquaire à la fenêtre de sa chambre mais l’air y devenait alors  »étouffant! ». Le rose était sa couleur préférée. J’achetais pour les Salvar Kameez que je devais lui fournir un tissu rose printanier, qui lui arracha un semblant de sourire. Le couturier prenait ses mesures dans le salon, elle réclamait à remonter le décolleté, à élargir encore le tour de poitrine et de taille. Elle évoluait bientôt dans la maison comme un corbeau rose revêche, avec ses vêtements démesurés qui volaient autour d’elle quand elle accrochait le linge sur le balcon. « Je n’ai jamais connu d’homme, Madame. »

Son aversion des contacts physiques, sa volonté de dissimuler sa silhouette dans des vêtements dans lesquels trois religieuses auraient pu tenir aisément, sa virginité cachaient-ils un traumatisme d’enfance ? Ou une ferveur religieuse exacerbée ? Elle dessinait au crayon des croix sur le dos de sa main. Sa chambre était pleine de posters faits maison, de simples feuilles A4 où elle répétait des croix à l’infini, écrivait avec ferveur le nom de Jesus qu’elle entourait ensuite d’un coeur.

Elle avait souvent des aphtes. Ces matins-la, elle se plantait devant moi tout en tirant vers le bas sa lèvre inférieure ou en écartant sa joue grâce à l’index qu’elle avait enfoncé dans sa bouche: « Look, I have a boil. » Parfois, elle me tendait son avant-bras: « Je me suis griffée dans le bus ce matin. » La griffure était microscopique, je n’aurais même pas sorti un pansement pour mes fils, mais elle attendait visiblement que je fasse preuve de compassion et d’indignation.

Elle avait ses lubies, comme l’escalier qu’elle ne montait qu’une fois par jour, sinon ça lui faisait mal aux jambes (escalier que moi même j’empruntais bien une dizaine de fois au minumum dans une journée, puisque mon ainé dormait à l’étage). Elle m’avait demblée annoncé qu’elle détestait faire le travail 2 fois, et que ce serait menu unique au dîner (j’avais émis l’idée d’adapter le repas du soir au goût des enfants). A chaque fois qu’elle cassait une assiette (ce qui arrivait assez souvent), elle me disait: « My previous Madam used to laugh: one less for the container! » Mon objectif n’avait jamais été de me débarrasser de toute ma vaisselle d’ici à la fin de mon séjour, mais je n’osais rien dire….

Elle passait des heures à cuisiner des repas pantagruéliques pour elle-même, qu’elle mangeait ensuite avec bonheur dans la cuisine, les seuls moments où elle semblait presque heureuse. Au bout de six mois chez moi, elle était méconnaissable, une petite boule ronde, son visage, d’anguleux était devenu bouffi. Ses Salvar Kameez en revanche lui seyaient encore tres bien.

Je la détestais, je crois qu’elle me le rendait bien. J’appréhendais ses colères, ses plaintes perpétuelles. Elle m’avait demandé si elle pouvait vendre, pour son propre profit, les journaux et bouteilles et bocaux de verre de la maison. Je n’y voyais pas d’inconvénient, j’avais dit oui. Sa chambre, que j’avais tenté de rendre aussi plaisante que possible à son arrivée, fut bientôt transformée en entrepôt où on pouvait à peine circuler, entre les piles de magazines, journaux, les bouteilles de bière, de vin, les bocaux de moutarde… Parfois elle appelait le chiffonnier. Ces jours la, elle étalait tout sur le sol de la cuisine. Madame, vous pouvez m’aider à compter ? Il m’a dit qu’il me donnerait 50 paises par bouteille de bière (une demi roupie), 2 roupies par bouteille de vin (1 euro = 60 roupies). Elle ne savait ni multiplier ni additionner. « Il devra vous donner 50 roupies Marie’. Les heures passaient, le chiffonnier ne venait pas. En fin de journée, je lui disais doucement: « Je pense qu’il ne viendra plus Marie. Ça fait déjà trois fois qu’il vous fait le coup. Pourquoi ne pas tout jeter ? » « Mais je veux mes 50 roupies! » « Si ce n’est que ça Marie, je vais vous les donner, moi, ces 50 roupies, et on jette tout, d’accord ? ». Elle rassemblait ses bouteilles l’air maussade, la tète penchée avec son chignon serré, son Salvar Kameez flottant à chacun de ses mouvements lui donnait un peu l’allure d’un fantôme dans la lumière du soir. Le lendemain évidemment je constatais qu’elle avait tout replacé dans sa chambre.

Je ne sais pas comment on peut avoir pitié de quelqu’un que l’on déteste, mais c’était pourtant ce que je ressentais. J’attendais l’incident de trop, le mot de trop qui m’autoriserait à la renvoyer la conscience tranquille. J’essayais une ou deux fois. Elle se mettait à pleurer: « Madame je vais changer. Je n’ai personne à Bombay. Si vous me renvoyez, je devrais retourner au village, vivre avec mon père. Nous aurons faim. »

Elle était un poids dans mon quotidien, sa présence dans la maison m’était difficile à supporter. Elle me balançait des remarques invraisemblables en pleine figure que j’avais depuis longtemps cessé d’attribuer à une mauvaise maîtrise de l’anglais. J’étais l’employeur, l’économiquement dominant, mais j’étais, dans la relation humaine, la dominée. Je me faisais l’effet d’une femme malheureuse en couple et qui ne parvenait pas à rompre ….

Un jour, près de 18 mois plus tard, je rentrais de mon séjour à la maternité, avec, dans un maxi-cosy flambant neuf, la merveille des merveilles, celui qui serait bientôt l’enchantement de mes jours. Elle sortit de la cuisine, l’air toujours aussi revêche, jeta à mon tout petit un regard empreint d’une telle répulsion, d’une telle malveillance que j’en frémis. Je sus avec certitude que je ne pourrais jamais lui confier mon enfant, la laisser seule dans une pièce avec lui. La fatigue des 4 derniers nuits sans sommeil avaient fait tomber les barrières de la décence sociale, je la renvoyai sur le champ (avec préavis, 13ème mois au prorata et congés, tout de même!). « Je suis bien contente de partir, jamais on ne m’a aussi mal traitée, me dit-elle. Et puis, je n’aurai plus à supporter les attouchements de votre fils » (qui avait donc 7 ans maintenant et qui pourtant avait appris à ne plus lui réclamer de câlins). Je fermais la porte sur elle, remplie d’un grand soulagement, en me disant que je n’aurais jamais percé le mystère qu’était Marie, mais qu’elle devait tout de même être un peu folle.

Quelques jours plus tard, je jetais aux ordures une bonne centaine de bouteille de verres et des piles et des piles de journaux dans lesquelles les araignées s’étaient logées.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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21 Réponses à “Mary”

  1. Cyd
    2 mai 2011 à 19:11 #

    Comment cette terrible histoire me procure-t-elle tant de plaisir à sa lecture ? J’adore te lire, tout bonnement. Merci !

  2. 2 mai 2011 à 19:14 #

    @Merci Cyd…. Ma relation avec Mary a ete absolument terrible… je me suis parfois dit que j’aurais du en tirer un livre, un peu pervers, l’une d’entre nous deux aurait tue l’autre a la fin :-)

  3. Dem'ette
    2 mai 2011 à 23:47 #

    Quelle patience! A te lire, elle est un peu effrayante. Je n’aurais pas pu vivre avec une bonne comme elle!
    J’adore te lire aussi et j’attends tes prochains articles avec impatience :)

    (Je suis marquée Spam, je n’arrive pas à envoyer de commentaires. Pourquoi?) :(

  4. 3 mai 2011 à 6:20 #

    @Dem’ette: oui c’est curieux. Ca arrive egalement a un autre lecteur, Dalou ;-) Peut etre une question de navigateur ? Lequel utilises-tu ? En tout cas, je jette toujours un coup d’oeil aux spams et les repeche!!! Ravie que tu trouves ton bonheur chez moi! (je ne sais pas si Marie etait effrayante en elle-meme, mais notre relation l’etait!!! Quand j’y repense….)

  5. angelique
    3 mai 2011 à 14:21 #

    bonjour helene
    je viens de lire ton portrait et oui, je regrette que tu n’en aies pas fait un livre. Il y a là la matière, et tu sais bien créer la tension, le mystère, l’inquiétante étrangeté… Mais il n’est peut-être pas trop tard?

  6. 3 mai 2011 à 14:42 #

    @Angelique: Angelique! Angelique de Grand Paradi ? Welcome back!!! Mais qu’as tu fait de ton blog ? Pourquoi est-il ferme ? Oui j’y pense encore, a cette histoire… peut-etre murira t elle suffisament. En tout cas, j’ai la fin :-) (le debut, la fin, le plus dur, c’est le milieu!)

  7. M1
    4 mai 2011 à 1:36 #

    ?Je n’ai jamais connu d’homme, Madame.?… t’aurais du lui acheter un sextoy :)

    Elle est à la fois drôle et « tragique » cette histoire …

  8. Madame M
    4 mai 2011 à 1:37 #

    Cette femme est un personnage fascinant qui mèle tendresse, douleur,terreur sourde et la folie rampante.
    Je comprend qu’il t’a été très difficile de terminer ta relation qui de professionnelle s’est mué en quelque chose de plus profond comme maternelle.
    Elle me fait pensé à ces enfants en mal de mère et qui lorsqu’ils en trouvent une de substitution la dévore pour mieux se l’approprier tant le manque était grand…
    Ton texte est vraiment vibrant.

  9. 4 mai 2011 à 8:51 #

    @M1: marrant comme ton analyse rejoint exactement celle de mon homme qui lui aussi suggera l’achat d’un tel accessoire!!! Male minds think alike ;-)
    @Madame M: c’est exactement ca, et c’est ce qui me rendait dingue. Elle s’attendait a ce que je m’occupe d’elle comme d’un enfant supplementaire alors que je l’avais justement embauchee pour qu’elle me serve de soutien. Toute le probleme de notre relation venait sans doute de cette ambiguite de depart. Enfin, je dois dire qu’au debut, apres son depart, la culpabilite sur ce qu’elle etait devenue se melait au soulagement, mais maintenant, que du soulagement!!!

  10. Dalou
    4 mai 2011 à 19:25 #

    Oh mais Hélène, ca a été très dur pour moi de lire ce texte. Car je l’aurai fait valser à travers la porte dès la 1ère semaine, la Mary (pleurs ou pas, rien à cirer !).
    Mooooon Dieu, je te trouves patiente. Je ne sais pas comment tu as fait pour supporter la pénibilité de cette situation pendant plus de 6 mois.
    Il y a un tel potentiel en toi à travers tes écrits et ta manière de les retranscrire que je n’aurais pas pensé 1 seconde que tu puisses autant prendre sur toi une situation aussi difficile à vivre au quotidien. Wouaouu! Houf ! heureusement que « l’enchantement de mes jours » t’a permis de retrouver une partie de plus directe et catégorique.

  11. 5 mai 2011 à 7:15 #

    @Dalou: sache que dans les rapports humains je vis tres mal l’agressivite et que j’ai tendance a m’ecraser. J’ai horreur des conflits. Mais comme elle l’a appris a ses depends, le jour ou je craque, je ne reviens plus en arriere.

  12. M1
    5 mai 2011 à 19:48 #

    On a seulement l’esprit pratique ; )

  13. Veronique
    6 mai 2011 à 7:03 #

    Bonjour,
    superbe texte. Je suis d’accord avec certains des commentaires précédents. Il y a là matiere à une histoire. J’en redemande. Je veux en savoir plus sur cette relation …
    Je viens de decouvrir votre blog grâce au commentaire que vous avez laisser sur le mien. Je le trouve très bien fait. Je reviendrai vous lire, j’aime votre style. Ce texte sur Mary me rappelle quelques souvenirs car j’ai vécu trois a Sri Lanka, où il est aussi de coutume pour les expats d’avoir du personnel de maison. Mais très souvent, on ne sait plus très bien qui est le boss. Votre texte décrit avec fidélite et beaucoup de finesse des relations humaines complexes. Merci.

  14. 6 mai 2011 à 9:30 #

    @Veronique, merci beaucoup! Je ne connais le Sri Lanka qu’en vacances (superbe pays!). Je me suis souvent demandee, si lorsqu’on vivait la-bas, c’etait la proximite culturelle avec l’Inde, ou les differences qui l’emportaient! Il faudrait en parler!

  15. MHPA
    7 mai 2011 à 13:40 #

    Merveilleux récit.
    Où la réalité s’enchevêtre dans la littérature et devient définitivement vie (à moins que ce soit l’inverse).
    En tout cas merci.
    (je confirme, tu as eu raison de la virer, un boulet pareil… Mais j’imagine la culpabilité, déjà d’avoir une « bonne » (avec tout ce que ça entraine de psychologiquement et de socialement complexe), et de deux, de devoir en arriver la virer…)

  16. 7 mai 2011 à 22:04 #

    @MHPD: merci! En fait, la culpabilite d’avoir du personnel, ca disparait assez vite, surtout que tu constates rapidement que c’est un quasi « devoir social » d’employer des gens quand tu en as les moyens. Ici, je « fais vivre » 3 familles!!! Grace a leurs jobs ils financent la scolarite de leurs gamins, on prete de l’argent a zero pour cent, on donne un coup de pouces au moment de l’achat des manuels etc… Bref, on est leur ascenseur social!!! (meme la fameuse Marie, je lui faisais faire des maths, les pourcentages, les fractions, les correspondances de mesure, bref des trucs qui servent.)

  17. Bulles d'infos
    9 mai 2011 à 11:53 #

    Fascinant, j’ai lu ton texte comme un roman (tellement bien écrit, quel plaisir à la lecture).
    C’est assez cauchemardesque ce que tu décris, je ne pense que j’aurais réussi à supporter cette intrusion aussi longtemps.

  18. 9 mai 2011 à 14:28 #

    @Bulles: merci. C’est difficile de virer quelqu’un. Surtout lorsqu’on place un investissement affectif dans la relation. (bien a tort)

  19. Marie
    14 mai 2011 à 18:30 #

    eh ben, quel portrait…
    Ceci dit, elle n’a pas dû avoir une vie facile, vu ces comportements qui interrogent… la boulimie, la peur du contact… étrange.
    Matière à un roman…
    Bon we

  20. 14 mai 2011 à 19:33 #

    @Marie: c’est clair que, comme disent nos amis anglophones: « She had issues ». Mais jusqu’ou accepter de se faire pourrir la vie par la douleur de l’autre ? J’ai craque!

  21. Thibaut
    28 février 2012 à 14:15 #

    Superbement ecrit. Thibaut

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