Famille indienne

Ce matin, mue a dire vrai plus par le sens du devoir que par l’amour maternel, je me suis rendue à l’école de mes enfants. Il faut préciser que le départ était à 7h30 du matin, et que le temps de trajet avoisine les 40 minutes.

Arrivée la-bas pourtant, je me suis sentie récompensée de mon effort. Comment ne pas avoir le coeur gonflé de tendre fierté à la vue de l’Enchantement de mes jours, dépassant d’une tête tous ses camarades de classe, et chantant presque juste: « I love my mom and she loves me, I feel sad when we are apart but she is always in my heart » ? Les yeux mouillés d’émotion, je recevais ensuite le cadeau qu’il m’avait amoureusement préparé, un cadre avec des stickers de l’alphabet collés dessus (j’ai pu observer que des mères de filles encore plus chanceuses avaient reçu des cadres peints en rose avec des paillettes). Surtout, j’étais pleine de reconnaissance envers la maîtresse. Comme c’est beau de voir à quel point l’institution scolaire contribue au renforcement de l’amour filial. Si mon fils me rend visite à l’hospice tous les dimanche durant mes vieux jours, ce sera en partie grace à Miss Basantika.

Miss Basantika, excellente maîtresse, on ne le dira jamais assez, ne rate pas une occasion de consolider le lien mère-fils. Par exemple, l’Enchantement a fêté la Saint Valentin avec sa classe. J’etais tout de même un peu étonnée, il est magnifique, c’est vrai, en dépit de la grande taille de ses pieds et de ses oreilles, mais à 4 ans, n’est-il pas un peu jeune pour  avoir une petite amie ? Non point, il rentrait ce jour là avec un coeur au bout d’un bâton, agrémenté d’un: « Mummy, I love you ». Mon fils ici apprend à préférer sa mère à toute autre, ayant 3 fils, je m’en réjouis. Si cette réinterprétation de la Saint Valentin en ode à l’amour filial peut en boucher un coin, elle cadre pourtant avec beaucoup de mes observations.

- J’ai beaucoup d’amies ici qui vivent avec leur belle-mère (et leur mari, accessoirement).

- A de nombreuses reprises, j’ai des copines qui ont annulé à la dernière minute un déjeuner parce qu’elles devaient accompagner leur belle-mère chez le phlébologue. Même si le pittoresque de la gente médicale est ici avéré, un déjeuner copines c’est tout de même plus sympa. J’en conclus que le devoir filial prend précédence sur toute autre forme de plaisir.

- Mon chauffeur m’a déjà fait faux bond au dernier moment pour emmener sa mère faire une échographie. « Mais personne d’autre ne pouvait l’accompagner ? » « Je suis célibataire, Madame. » « Et vos soeurs ? » « Elles sont mariées, Madame. »

- Beaucoup moins drôle, tous les jours dans mon journal, à la rubrique chiens écrasés, on retrouve, jeune épousée pendue à son ventilateur pour cause de harcelement à la dot. Mari et belle-mère s’allient pour demander plus d’argent à la jeune femme (les 50,000 roupies que ta famille a lâché pour que mon fils t’épouse ne suffisent pas, on en veut plus). Le harclement à la dot est d’ailleurs un article spécifique du code pénal. Et les policiers, en cas de décès notamment par le feu, ont pour consigne de vérifier si la défunte porte encore ses bijoux, un indicateur semble-t-il de l’accident versus meurtre.

Ce matin, une journée décidément bien remplie pour Bombay Magic, j’avais également un check-up post opératoire avec mon dieu tamoul du bistouri. Lorsque je pénétrais son cabinet de consultation, il était encore plus bondé que d’habitude. Mon chirurgien, l’émérite docteur Natarajan, me présentait rapidement et avec une immense fierté sa grand-mère, 94 ans, à l’allure ma foi encore fort verte mais sans doute sourde, puisqu’elle a mené avec moi une conversation tamoul- anglais sans paraître perturbée, sa mère en chaise roulante, son père (qui a visité Paris en 1982), et le patient qui me précédait, un capitaine de frégate de Madagascar accompagné de son épouse. Zut, j’ai oublié la nièce. Le secret médical n’est ici pas la priorité, mais au moins, c’est chaleureux.

Mon dieu tamoul que j’ajoute désormais au panthéon des êtres que je vénère m’annonce que je peux reprendre une vie normale, sauf pour la piscine et les rapports conjugaux qui doivent être « passifs » pour encore les 2 semaines à venir. Ravie de ce verdict, je décide aussitôt d’entreprendre un peu de shopping (Bombay Magic vient de passer 6 semaines enfermée). Je me rends chez Premson, la mecque de la mère de famille de la classe moyenne puisque s’y vend encore, je l’ai déjà mentionné dans ce blog, des patins à roulettes. Et que trouvè-je à la section carterie ? Le kit nécessaire à la gestion de toutes les situations familiales indiennes. A stocker dans les tiroirs pour faire face à tout imprévu:

- pour l’anniversaire de votre belle-mère, personnage clé de votre vie familiale,

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(une fois n’est pas coutume, je complète mon billet après l’avoir publié. Bulles d’Info trouve ces cartes effrayantes. A bien y regarder, écrire à sa belle-mère: « the way you hold the whole family together », donc, réinterprétons, « comment vous tenez toute la famille bien en main », est révélatrice de l’emprise de la belle-mère sur sa belle-fille. Comme me dit une amie, j’aimerais beaucoup vous inviter samedi, toi et ton mari, mais je dois d’abord vérifier avec ma belle-mère si c’est d’accord)

- pour l’anniversaire de votre belle-soeur, un événement que quant à moi j’ai parfois tendance à oublier.

bellesoeur.jpg

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et d’autres événements heureux concernant votre gendre, votre mari, votre épouse (avec une variante pour les jeunes mariés « My dear gorgeous wife », et les vieux couples lorsque Madame n’a plus besoin que de deux tours de taille au lieu de quatre pour draper son sari « My dearest wife with a lovely smile »). On trouve aussi du cher neveu, chère cousine etc. La place me manque ici mais je me ferai un plaisir de vous scanner ces cartes sur demande pour que vous puissiez les imprimer, chers amis lecteurs domiciliés hors de Bombay. Ne me remerciez pas si grâce à moi vos relations familiales sont transformées pour le meilleur, c’est tout naturel. 

Enfin, pour conclure cette journée consacrée à l’exaltation des valeurs familiales, j’achète des mangues. C’est la saison des mangues. J’adore les mangues. Je n’ai pas le sens du dévouement maternel aussi développé que mes comparses indiennes. Je me planque dans la cuisine pour les manger. Je dissimule les deux qui restent derrière les brocolis.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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7 Réponses à “Famille indienne”

  1. Bulles d'infos
    7 mai 2011 à 20:52 #

    C’est un peu l’angoisse ces cartes non ?
    Sinon ravie pour ton ?il, c’est une super nouvelle. Pour ce qui est des conseils de convalescence, je trouve ça surprenant mais bon, je ne discute pas la médecine indienne ;-)

  2. 7 mai 2011 à 21:53 #

    @Bulles d’infos: Hello! oui j’ai pas ose demande les details au doc, mais ca m’a interpellee!!! Les cartes, j’ai trouve ca tellement incroyable que j’en ai achete une dizaine toutes differentes, je me demande ce qu’a pense le vendeur!!!! J’ai pas tout mis mais le texte de « My dearest husband » meriterait un billet a lui tout seul. Pour la vision, oui la retine est rattachee c’est chouette, mais ma vision est assez surprenante, noir et blanc et deformee facon miroirs deformant dans les foires! J’espere ca va se tasser!

  3. M1
    8 mai 2011 à 1:51 #

    Tant d’amour dans ces cartes, ça glace le sang : )

  4. 9 mai 2011 à 14:27 #

    @M1: je suis frappee ici par le poids des obligations familiales qui pesent sur mes amies. On est peut etre devenu trop perso en occident, mais je crois qu’une famille si tentaculaire, j’aurais du mal a supporter!!!

  5. Dalou
    9 mai 2011 à 17:58 #

    Très drôle cet écrit consacré aux rapports familiaux en Inde lol.
    La mère de famille envahissante c’est sûr qu’en France ce n’est pas pareil lol. C’est la femme ou la mère, mais pas les 2 et encore pire la belle-mère en 1er.
    Pour essayer de retrouver sa primauté avant ma femme, ma mère fait tout pour toujours être la 1ère à me fêter mon anniversaire. Elle appelle donc à 6h du mat, mdr lol
    Elle serait heureuse en Inde, tiens lol

  6. annierita
    11 mai 2011 à 18:58 #

    A part que, une fois encore je me suis beaucoup amusée à te lire, et c’est vrai qu’en Inde on est plus mariée avec sa belle mère que son mari … A part ça, disais-je, je suis ravie d’apprendre que ton oeil va mieux. J’espère que tu vas en prime récupérer une vue  » normale « !

  7. 11 mai 2011 à 20:35 #

    @ Bjr Anne Rita, ce cri du coeur viendrait il du fait que tu aies un mari indien ? Merci pour les bons voeux… a suivre!

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