Forçats

Lorsque j’ai ouvert mon oeil gauche, il a soudainement rempli mon champ visuel.

Depuis 2 mois, lors de mes rares déplacements en voiture,  je prête moins attention à l’animation des rues. Je suis plus occupée à fermer un oeil pour juger de l’évolution de ma vision, je perçois ombres et fantômes à travers un brouillard blanchâtre, je jubile lorsque je distingue un bus ou bien les zébrures noir et jaune d’une bordure de trottoir.

Alors, quand j’ai rouvert mon « bon oeil », je n’étais pas préparée. D’habitude, je ne dévisage pas la misère d’aussi près. Je suis même devenue assez forte pour lui préférer l’écran de mon téléphone portable - sublime invention qui permet d’ignorer son environnement immédiat.

Son visage se découpait nettement à quelques dizaines de centimètres de la vitre de ma voiture. Un visage si vieux – à moins qu’il n’ait été marqué par la vie. Traits tirés et ridés, cheveux et barbe blancs, membres décharnés. Cou aux veines tendues par l’effort. Car, avec une force insoupçonnée, il tirait derrière lui une de ces charrettes à bras si habituelles dans Bombay. Cette charrette contenait des sacs de jute empilés. Beaucoup de sac empilés. Il progressait entre 2 files de voitures à l’arret, sur cette route en légère pente (un faux-plat). Le soleil évidemment était de plomb, et alourdissait encore sa charge.

Il portait un marcel blanc sale. Un pantalon gris qui peut-être avait été d’une autre couleur. Il était pieds nus.

Gagner son pain à la sueur de son front. Dans un pays où la main d’oeuvre est si abondante, si bon marché, il est courant de voir exécuter manuellement des taches qu’on a laissé depuis longtemps aux machines dans d’autres pays. Je fais des prises de sang dans un laboratoire où au lieu de me nouer une lanière autour du bras pour faire saillir mes veines, c’est un vieil homme qui assiste le technicien et serre ma chair avec force de ses mains nues. Il est si peu payé, compte pour si peu dans la rentabilité de l’entreprise qu’il est là, tout comme ces liftiers qui appuient à votre place sur le bouton de l’ascenseur.

Tant de métiers « inutiles, » mais aussi tant de métiers inhumains. Alors, faire tirer, porter à force d’hommes toutes sortes de charges, c’est la regle, ici.

Les pousse-pousses de Calcutta qu’il avait un temps été question d’interdire parce qu’ils dégradent la condition humaine sont toujours là. J’ai vu Jean d’Ormesson en chaise à porteur à Ajanta – il faut préciser, c’est lui qui nous l’a dit, peut-être pour se justifier – qu’il avait la goutte et que c’était très douloureux. A Matheran, station climatique d’altitude et inaccessible aux voitures, des grappes d’hommes poussent en ahanant toutes sortes de victuailles, des réfrigérateurs même, le long d’une cote au dénivelé marqué. Accrochée au vélo du livreur de gaz, une petite charrette avec 6 bonbonnes. Il pousse sur ses jambes pour avancer, on sent que c’est dur. Des hommes balancent sur leur tête des ballots absolument démesurés, progressent pourtant avec aisance. Et surtout, on voit partout, poussées, tirées par un, deux, trois hommes, ces charrettes à bras chargées de sacs de plâtre, de boites d’électronique ou encore de ferraille…

Ce sont ces mêmes charrettes qui servent a transporter les morts. Quand le travail aura épuisé ces ouvriers, après avoir sué leur sang et leur eau, ils pourront alors, à leur tour, se reposer, s’allonger et puis s’en aller, accompagnés d’une assemblée clairsemée. Jusqu’a leur bûcher.

Ce matin, je n’ai pas détourné assez vite le regard et j’ai vu la souffrance sur ses traits. Alors, comme toujours en Inde, je m’interroge sur la valeur que peut bien avoir une vie humaine, lorsque la société marchande, pour un mois de travail, accordera moins que le coût d’un repas pris en quelques heures dimanche,  dans un restaurant à la mode.

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Cette image trouvee sur le net pour illustrer mon billet ne represente pas ce vieil homme, dont la charge me semblait plus lourde encore…

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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14 Réponses à “Forçats”

  1. Patricia
    12 mai 2011 à 17:31 #

    Une fois n’est pas coutume : je n’ai pas ri en lisant ce billet. Je me suis replongée dans les rues indiennes, à Bombay ou ailleurs, et j’ai revu tous ces gens que tu décris si bien.
    Je n’aurais tout de même pas imaginé que le caoutchouc du labo est lui aussi remplacé par quelqu’un. Tous ces êtres qui sont quasi invisibles pour tous ceux qui ont tellement l’habitude de les voir dans le paysage… quelle vie.

  2. 12 mai 2011 à 17:48 #

    @Patricia: amusant que tu choisisses justement ce terme d’Invisibles. Mes enfants sont revenus de l’ecole il y a 2 semaines avec des badges « Invisible people », representant le visage d’une femme indienne visiblement tres modeste. « C’etait pour une ONG, mais on n’a pas trop compris ce que c’etait », m’ont ils dit….

  3. Dalou
    12 mai 2011 à 19:15 #

    Ouaiiis Hélène, tu retranscris formidablement encore une fois le contraste que j’ai vécu en Inde et qui m’a fortement bouleversé.
    Je me disais constamment « comment puis-je claquer 150 roupies dans un restau alors que ce même montant peut représenter le salaire mensuel d’un forçat! » J’étais frappé par les contrastes durs en Inde. Je respectais l’ardeur des cyclo-poussiers à Varanasi, des pousse-poussiers de Balots à Delhi. Quel combat pour se nourrir et nourrir leurs familles ! En fait la plus part du temps ce sont des intouchables qui font ces tâches. C’était encore plus dur à soutenir pour moi car je savais que leur seul salut se trouvait en la réincarnation dans une caste supérieure.
    Mais bon, c’est comme çà en Inde. On l’accepte ou on souffre de ne pas l’accepter. C’est dur.

  4. 12 mai 2011 à 19:23 #

    @Dalou, je pense que tu as voulu dire, salaire journalier…. ou alors tu t’emmeles dans les taux de change! Il ne faut pas exagerer non plus :-) Je ne retrouve plus mes sources, mais le revenu mensuel moyen en Inde, de memoire c’est en gros entre 3000 et 4000 roupies, mais a Bombay, 8000 …. Une bonne gagne en gros 300 roupies par jour, on dit qu’un salarie employe a reparer les routes etc gagne 100 roupies par jour, ce qui l’amene a 3000 par mois. C’est tres peu, surtout avec l’inflation tres forte sur les legumes….

  5. Dalou
    12 mai 2011 à 19:45 #

    …oui, oui Hélène tu as raison je pensais journalier en effet :)

  6. isabelle
    13 mai 2011 à 14:10 #

    Je n’en reviens pas du gars qui remplace l’élastique.

  7. M1
    14 mai 2011 à 1:33 #

    Ce « regard » que tu portes est émouvant, pénible, parce qu’on sait que rien ne changera (ou presque), tant que les indiens eux-même ne décident pas de changer les choses…
    Content de voir que tu vois bien ; )

  8. 14 mai 2011 à 19:38 #

    @M1, merci. Je m’amuse parfois a imaginer que je suis au panchayat(le conseil municipal) d’une ville indienne, et je me dis, par ou commencer ? Il est vrai que vue l’etendue des problemes, c’est plus facile de detourner la tete, et vivre sa propre vie…

  9. MHPA
    15 mai 2011 à 2:47 #

    Quand tu sors de la lecture d’un billet pareil, avant tout c’est un profond silence (peut-être accompagné du souffle du vent), que tu ressens, au fond de toi.

    Et tu voudrais faire durer ce silence, qui te semble, au fond, la seule « réponse » (commentaire) que tu pourrais donner.
    Pas pu m’empêcher de bavarder pour dire ça, désolé.
    Bonne nuit.

  10. Madame M
    15 mai 2011 à 14:48 #

    Dans la communauté africaine, la valeur du travail de l’homme est aussi réduite au minimum…L’abondance d’une richesse a tendance a réveillé des comportements borderline. Combien d’enfants exploité par des familles Thénardier, elles-mêmes exploitées par un système archaïque en matière de considération de la condition humaine.
    La lecture de ce post me rappelle, à quel point nous nous devons de rester vigilent avec nous-mêmes (moi aussi à l’apogée du maternage de mes 3 enfants j’avoue avoir été tenté pour « employer » une cousine/boyesse) et pousser, quand on nous en donne l’occasion, la société vers un meilleur virvre ensemble dans le progés et la richesse sociale.
    Pffff…j’me suis fait mal au crâne à penser comme ça…Je voulais te dire que j’étais tomber sur un documentaire sur la lutte indienne le kushti (je crois)ô_ô Holalalala magie et beauté des corps, principes de vie HALLUCINANTS. As-tu déja vu des combats? Qu’en penses-tu?
    bises.

  11. 15 mai 2011 à 14:55 #

    @MHPA: je t’en prie, on pourrait considerer que c’est moyennement cool de ma part d’utiliser mon blog pour evaluer mes malaises et vous refiler ma culpabilite!
    @Madame M: tout depend de vos relations. Apres tout avoir une jeune fille au pair c’est plutot bien accepte. 3 enfants et 1 boulot, ca me semble justifier de l’aide!
    Le Kushti, non a priori je connais pas mais j’ai regarde rapidement. Des combats d’hommes quasi nus enduis de terre, ca me parait sympathique!

  12. Marie
    22 mai 2011 à 21:12 #

    ce que tu racontes là me fait penser à Abidjan, où j’ai vu des scènes de misère, et des métiers qui nous paraissent inutiles, mais qui permettent de vivre…
    Bonne soirée

  13. 25 mai 2011 à 19:23 #

    @Marie: je ne connais pas du tout l’Afrique, mais j’imagine effectivement qu’il y a des « ressorts » de societe commun.

  14. Dalou
    25 mai 2011 à 19:42 #

    @Mme M, @Marie et @Hélène : étant moi même originaire de la Côte d’Ivoire et ayant vécu longtemps à Abidjan pendant , je confirme les dires de Marie.
    La situation en Inde ressemble pour beaucoup à ce qu’on vit en Afrique, en parlant de travaux de forçat et autres.

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