1/3 de l’Inde est desormais dirigé par des femmes.

L’Inde est un pays de contraste, ça été dit, redit, démontré, ressenti.

Ces contrastes, parfois vertigineux, s’appliquent à tous les domaines, y compris ceux de la condition féminine. Foeticide et infanticides féminins, mariages à 15 ans, sur-mortalité à l’heure des accouchements, persistance de la pratique de la dot, violences domestiques, il ne fait pas toujours bon être une femme en Inde. En revanche, et c’est indubitable, la scène politique indienne abonde de femmes fortes.

Il y a bien sur l’incontournable Sonia Gandhi, chef du parti du Congres, et dont on dit parfois qu’elle est la marionnettiste de Manmohan Singh. Il y a Pratibha Patil, la Présidente de l’Union Indienne, un personnage discret pour une fonction traditionnellement honorifique, mais qui n’en est pas moins le chef des armées, dispose du droit de grâce, de déclarer l’état d’urgence ou encore de dissoudre l’assemblée. 

On retrouve aussi des femmes à la tête de l’executif dans différents états (rappelons que l’Inde est un état fédéral). Sont déjà au pouvoir à Delhi Sheila Dikshit et dans l’Uttar Pradesh, l’état indien le plus peuple (200 millions d’habitants), Mayawati, intouchable en plus d’être femme, et souvent citée ici pour sa grande passion statuesque. 

Depuis dimanche, et le résultat des dernières élections qui se sont déroulées dans le Kerala, le Tamil Nadu, l’Assam, le Bengal et Pondichery, un tiers du territoire indien est désormais dirigé par des femmes.

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Ce qui correspond, peu ou prou, aux quotas qui imposent la présence d’ 1/3 de femmes dans les instances législatives indiennes. Doivent être intronisées cette semaine dans leurs fonctions de Chief Minister, après la victoire de leurs partis aux récentes élections législatives Mamatma Banerjee dans l’état du Bengal (92 millions de concitoyens sous sa houlette), et Jayalalithaa pour le Tamil Nadu (72 millions d’habitants).

Mamatma Banerjee, surnommée Didi, « grande soeur », par ses partisans, a mis fin à 34 ans d’hégémonie du parti communiste au Bengal, l’un des tous derniers partis au pouvoir à se réclamer du stalinisme. Bye bye, faucille et marteau (le Kerala, l’autre bastion du communisme en Inde, a lui aussi basculé, à un cheveu). Ce que je trouve personnellement assez ironique, c’est que la victoire de Mamatma Banerjee est pour une grande partie due à sa lutte contre l’expropriation des paysans dans le cadre de divers projets industriels (bien qu’on ait l’habitude de voir les partis du peuple, suivez mon regard à l’est, recourir à la force pour faire pousser usines et barrages là où se trouvaient les champs). L’industrialisation en Inde pose souvent problème par manque de terrains disponibles.  Au delà du niveau des compensations accordées aux paysans pour racheter leurs terres, ce qui est en question, c’est le devenir de ces populations, ni formées ni préparées à exercer une autre activité . Dans un scénario devenu désormais un grand classique, on a vu l’argent versé faire sombrer des populations tribales dans l’oisiveté, l’alcoolisme, la pauperisation. Mamatma Banerjee s’est distinguée, de manière très controversée, en luttant contre le projet Nano du groupe Tata (la voiture à 2000 euros). L’agitation qu’elle a menée a pris une telle ampleur que le groupe Tata a du renoncer, alors que son usine était déjà construite et prête à démarrer la production, et qu’il a déménagé dans le Gujarat, pour la plus grande joie de son Chief Minister, Modi. Elle était également en première ligne en 2007 dans l’affaire de Nandigram, où la résistance de la population face à la création d’un pôle d’industries chimiques a été écrasée par la police dans un bain de sang (14 morts, 70 blesses le même jour, 34 morts en tout).

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Fille d’un combattant pour la liberté (un Freedom Fighter), issue d’un milieu modeste, Mamatma se distingue dans un pays où  le népotisme – qu’on rebaptisera pudiquement tradition dynastique – est la règle en politique. Elle a fait son chemin sans « parrain », père ou oncle. Réputée impulsive, aimant les mises en scène dramatiques (elle s’est déjà entourée le cou d’une écharpe en menaçant de se pendre lors d’un rassemblement politique), on la dit aussi courageuse, lorsqu’elle arpente à pied des campagnes que les hommes politiques ne traversent d’ordinaire qu’en voiture blindée (Je rappelle que le Bengal est en proie a l’insurrection maoïste). Modeste d’apparence, et semble-t-il dans son style de vie (elle roule en voiture sans air conditionné), ses discours passionnés mais sans sophistication la font aimer du peuple.

 

jayalalithaaactrice2.jpgDans le Tamil Nadu, c’est un tout autre personnage qui a été élu. Jayalalithaa- Amma, la mère, pour ses supporters – est une ancienne actrice à succès, plus de 300 films à son actif (et les liens entre cinéma et politique en Inde mériteraient un autre billet). C’est aussi la 3ème fois qu’elle parvient au poste de Chief Minister du Tamil Nadu. On dit que sa victoire marque l’échec de la politique des « freebies » – les cadeaux – menée par le parti en place, le DMK (je pense aussi que l’implication de la fille de l’ex-Chief Minister dans le scandale 2G n’a pas du aider, même si l’électeur du Tamil Nadu n’a pas l’air très perturbé par le phénomène de la corruption en général). Personnellement, je dirais plutôt qu’elle a gagné la guerre des freebies, puisque elle a promis des sacs de riz, des ordinateurs portables, des mangalsutras en or et j’en passe ….

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                                     Ecrire a Jayalalithaa pour votre mandalsutra

On la surnomme la Dame de Fer, ou encore la Margaret Thatcher du Tamil Nadu. Elle est connue pour sa fermeté, sa capacité a prendre des décisions difficiles, et même à faire plier Delhi. Elle a aussi été vilipendée par les médias pour ses goûts extravagants et son mode de vie dispendieux (elle avait invité cent mille personnes au mariage de son fils adoptif). Accusée de corruption, elle a connu en 1996 la défaite électorale la plus humiliante de l’histoire du Tamil Nadu, lorsque ni elle ni aucun des ministres de son cabinet ne furent réélus. Elle n’a cependant jamais lâché, n’hésitant pas à mener des campagnes haineuses contre ses concurrents. La voila pour la troisième fois au pouvoir, ce qui m’épate assez dans ces temps de mise en place de la Lokpal bill. Commentaire d’un électeur: « elle est peut-être corrompue, mais au moins, elle, elle n’a pas de famille » (cf plus haut).

Dimanche matin, alors que nous lisions les journaux sur notre balcon face à la gare et au champ de course (et, au loin, la mer), tandis que les milans tournoyaient dans le ciel, et que les enfants se battaient en arrière-plan – une sombre histoire de tour sur la X-box, je commentais à l’Homme – qui avait quant à lui conservé les pages potins Bollywood – les résultats des élections.

« Quand même, la politique en Inde, c’est space », me dit-il.

Je reste moi aussi perplexe devant le pittoresque de certains hommes et femmes politiques indiens. Je ne me fais pas non plus d’illusions quant à une supériorité intrinsèque de la femme en politique ni sur sa capacité de rédemption de la société. Mais, quand même, c’est la plus grande démocratie du monde, et un tiers de son territoire est dirigé par des femmes. En tant que membre d’une minorité économique, culturelle et sociale, à défaut de démographique, je m’en réjouis. India shines!, écrivait un ami sur son statut Facebook pour commenter ce raz-de marée feminin.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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8 Réponses à “1/3 de l’Inde est desormais dirigé par des femmes.”

  1. Mademoiselle du Petit Bois
    16 mai 2011 à 22:03 #

    C’est impressionnant ! Encore faudrait-il que la représentation politique féminine puisse apporter des changements sociaux à l’Inde (là comme ailleurs, on peut rêver… et on doit rêver). En tant que « membre de minorité » aussi, MERCI pour ces infos !

  2. Madame M
    17 mai 2011 à 1:30 #

    Wooooow! Avec toutes ces infos, comment je vais pouvoir me la jouer « Tu vois…j’adooooore la géopolitique…D’ailleurs tu sais qu’en Inde les femmes…blablaaa Siiii je t’assure ».
    Plus sérieusement, c’est fascinant, ce pays est d’une complexité inouïe, des nuances de comportements incroyables. Je me demande comment ton adaptation s’est faite, aviez-vous comme un indian coach, de la « famille »?

  3. M1
    17 mai 2011 à 18:51 #

    Pour le potentiel politique ok, mais pour le potentiel sexyness, y a du boulot : ) on est loin des standards des députées européennes italiennes : )

  4. 17 mai 2011 à 19:44 #

    @Mademoiselle: oui, en meme temps, elles ne s’inscrivent jamais dans une logique feministe… Y aurait du boulot, pourtant…
    @Madame M: on avait eu une « formation interculturelle » avant de partir, a Paris, mais c’estait gadget, pour moi ca n’a servi a rien. Sinon, on s’adapte au fur et a mesure. Pas de coach, non :-) Mais apres les coreens, les indiens, c’est facile! (on a vecu 6 ans en Coree avant ca)
    @M1: ttttt, je suis decue que tu ne vois pas tout le potentiel sexiness de Jaya, c’est elle dans la splendeur de sa jeunesse. Ici, les commentateurs politiques mentionnent encore sa beaute… (c’est celle a gauche toute sur la banderolle)

  5. captainhaka
    21 mai 2011 à 22:19 #

    Je crois que je vais encore être obligé de m’abonner à un blog de filles :)

    En tout cas, je jure sur la tête de DSK que je ne cherchais pas sur google : femme indienne poilue.

  6. 21 mai 2011 à 22:39 #

    @Captainhaka: vraiment c’est pas toi ? Bon alors aujourd’hui j’ai aussi doigts de pied recroquevilles, ecole de sorcellerie a Bombay, grosse culotte, culotte sale, j’ai decouvert sa « bip » velue », comment reculer sa machoire sans operation et chasseurs de rats. Ta requete c’etait laquelle ?
    Bienvenue chez moi!

  7. captainhaka
    22 mai 2011 à 13:43 #

    :)

  8. Dalou
    25 mai 2011 à 18:38 #

    Ah ! j’aime bien ce récit qui illustre bien les contrastes en Inde.

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