24h de leurs vies (5): Sangeeta, reine de la nuit

sangeeta1.jpgJ’ai rencontré  Sangeeta au coffee shop de Crossword, la fnac locale. L’endroit est toujours bondé , bruyant, mais le rire de Sangeeta couvrait largement le brouhaha ambiant. Petite, un peu ronde, elle dégage une énergie incroyable.

Sangeeta est issue de la communauté Gujarati, une communauté prospère où les femmes traditionnellement restent au foyer.  » Lorsqu’on a les moyens de se payer des saris de soie, des diamants et des sacs Vuitton, les trois grandes passions de la femme indienne, pourquoi travailler ? », lance-t-elle, un brin moqueuse.

Mais ni la tradition, ni l’oisiveté ne sont pour Sangeeta. Après des études brillantes aux Etats-Unis, un « beau mariage », elle commence par mener l’existence classique d’une femme de la bonne société bombayite, entre sa fille, son mari, et sa belle-mère.  Pour réaliser qu’elle n’est pas faite pour çà, et en 2002, à la faveur d’une remarque anodine faite par un ami, décider d’ouvrir un call-center. Les trois premières années seront difficiles, mais désormais, Sangeeta dirige une entreprise florissante de 400 salaries. « Venez voir par vous-même ».

Elle passera me chercher un soir à 23 heures. Dans la voiture qui s’enfonce dans la nuit vers la lointaine banlieue de Bombay, on rit beaucoup. Son call-center, c’est un vaste entrepôt où s’alignent rangée après rangée des centaines de postes individuels, presque tous occupés. Les employés, essentiellement des hommes, gardent les yeux fixés sur leur écran en attendant que s’affichent les noms, prénoms, adresses de leur prochain interlocuteur. Car pour moi, les employés de call center, ce sont les nouveaux ouvriers à la chaîne: leur rythme de travail leur est imposé, non pas par la petite musique qui déplacera toutes les 2 minutes 30 la carcasse d’une voiture, mais par un serveur informatique qui compose pour eux les numéros et leur attribue un appel.

Tandis qu’elle discute avec un superviseur, j’absorbe l’ambiance surréaliste. Il est une heure du matin et ces jeunes gens, dont le prénom anglais d’emprunt est affiché  au dessus de leur écran, adoptent leur meilleur accent américain pour discuter avec des interlocuteurs de l’autre côté de l’océan.  Aujourd’hui, pour motiver les troupes, il y a des places de cinéma à gagner dans les multiplex. « Mes employés sont surtout issus de la classe moyenne. Ils vivent encore chez leurs parents à qui ils remettent l’essentiel de leur salaire. Le reste, et particulièrement tous les bonus qu’on met en place chaque semaine, c’est de l’argent de poche, qu’ils claquent dans les bars et avec leurs petites amies. »

Sangeeta a plusieurs réunions devant elle et il me faut repartir. Dans ce milieu nocturne et masculin, cette femme décidément éloignée des conventions de la femme indienne semble parfaitement a l’aise.

Pour passer 24 heures avec Sangeeta, cliquez ici.

 

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

6 Réponses à “24h de leurs vies (5): Sangeeta, reine de la nuit”

  1. M1
    20 mai 2011 à 20:47 #

    L’accent américain, j’aimerai bien entendre ça ; )

    Les call centers, ou le nouveau esclavagisme, l’Homme devient le périf d’un PC !

  2. 20 mai 2011 à 20:53 #

    @M1: ne sous estime pas l’habilete linguistique d’un indien. J’aime beaucoup ton expression!!! Le plus choquant pour moi, c’etait l’imposition du rythme (qu’est ce que tu fiche, ca fait 2 mois que j’attends ton prochain billet!)

  3. princesse101
    22 mai 2011 à 1:30 #

    J’ai adoré ton portrait, merci du partage … je retiens la soie, les diamants et les Vuittons, avec un grand sourire … Je ne connais rien de l’Inde, mais j’imagine très bien cette phrase dans son contexte :)

  4. Rajou
    22 mai 2011 à 16:13 #

    j’ai découvert par hasard votre site
    sur un lien avec un autre site
    c’est splendide … quelle belle invitation au voyage …
    Merci

  5. Madame M
    22 mai 2011 à 18:45 #

    Aaaaaah je suis jalouse de ta rencontre avec Sangeeta! Quel personnage hallucinaaaant! Quelle ville hallucinante.
    C’est marrant comme à travers les yeux d’une autre, toi hein?! Et bien ce pays qui me faisait un peu froid dans le dos (désolée j’étais pétrie de préjugés archaïques) est beaucoup plus attirant.
    J’ai bien envie de tenter un voyage de qq jours à Bombay;)

  6. 25 mai 2011 à 19:16 #

    @princesse101: merci pour ton passage. Je suis deja epatee que tu aies le temps de faire un blog, alors, lire celui des autres!!!
    @Rajou: merci
    @Madame M: bon attention, hein, Bombay c’est quand meme pas vraiment la ville touristique. Si les conges sont rares, tu peux preferer NY,ou Milan, ou Londres … Il faut avoir l’habitude des villes sales, bruyantes, embouteillees et bordeliques! Ceci etant, j’aime beaucoup Bombay!!!

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