Vos papiers, s’il vous plait

Mes voisins ne m’ont pas invitée. C’est une déception. D’autant plus, si j’en crois le nombre de chaussures entassées sur notre palier commun, qu’ils n’avaient pas mégoté au moment de dresser la liste.

                                                 voisins.jpg

L’aspect furtif de ce cliché s’explique par le fait qu’il a été pris au nez et à la moustache du préposé aux chaussures, qui semble convaincu, à en croire ses regards méfiants, que mon ambition cette semaine est de récupérer quelques paires de Chappals.

Je suis d’autant plus déçue que derrière leur porte close, l’ambiance semble folle. Tambourins, clochettes, claquements des mains et mélopées. Le rythme est entraînant, lancinant, hypnotisant. L’Homme estime d’ailleurs qu’ils sont entrés en transe dimanche à 18 heures (estimation fondée sur le paroxysme du niveau sonore atteint à cette même heure) . Depuis, nous n’avons plus vu s’ouvrir leur porte. La semaine dernière, à la faveur d’une rencontre dans l’ascenseur, et comme je ne pouvais manquer d’observer les allers et venues et surtout l’installation de teintures oranges et de feuilles de vigne en papier doré dans les parties communes, j’avais demandé: « Vous faites des travaux ? » « Non, nous préparons (terme inintelligible) ». Devant mon manque de réaction, ma voisine avait précisé: « Une puja pour Krishna. Pendant toute une semaine. »

« How nice. » avais-je répondu, la réplique idéale lorsqu’on ne maîtrise pas vraiment la conversation.

Une porte fermée. Un amoncellement de chaussures. Un prêtre à la voix forte et assurée. Juste en face de chez moi. Et je n’y suis pas.  C’est frustrant.

Qu’à cela ne tienne! Aux bureaux du FRRO (le bureau d’enregistrement des étrangers), on apprécie ma compagnie et j’etais donc conviée ce lundi matin à renouveler mon visa. Voila 15 ans que je suis une immigrée, habituée donc des services d’immigration. Je n’entends pas toujours dire de très bonnes choses des-dits services en France. Habiter dans un pays qui n’est pas celui de notre naissance n’est pas, comme on pourrait le croire ou l’espérer naïvement, la manifestation de la liberté des êtres. C’est un droit qui se mérite. Ou pas.

Je dis à dessein que je suis une immigrée. Jamais je n’ai entendu qui que ce soit se référer à moi dans ces termes. A partir d’un certain niveau de bien-être économique, lorsqu’on choisir d’habiter à l’étranger, on est expatrié. Pour les gens du pays aussi. C’est un terme qui convoie du standing, de la reconnaissance sociale. Pourtant, il me semble que les deux termes sont la face et le revers d’une même médaille.

A Singapour, pays qui manque cruellement de main d’oeuvre, les services d’immigrations sont très accueillants. On y diffuse en boucle des vidéos de Mr Bean pour aider l’aspirant au rêve singapourien à patienter. Enfin, c’était le cas dans les années 90, une époque où nous n’avions ni i-pad, ni i-pod, ni i-phone pour nous occuper. Mr Bean farcit sa dinde, Mr Bean enfile ses chaussettes sur ses pavillons d’oreille… Je n’ai jamais regardé un sketch de Mr Bean ailleurs que dans les locaux des services d’immigration de Singapour, mais j’y ai passé suffisamment de temps pour les connaître encore tous par coeur.

En Corée, on se méfie des étrangers. D’ailleurs, on nous remet une « alien card », qui m’a toujours irrésistiblement donné envie de réclamer à voir David Vincent tout en conservant mon petit doigt raidi (mais on ne plaisante jamais dans les services d’immigration).  Pour avoir mon alien card, j’ai du me livrer à une étonnante séance de prise d’empreintes digitales, si poussée que c’est un miracle qu’ils n’aient pas également réclamé celles des doigts de pieds.  En Corée, l’étranger est souvent considéré comme un délinquant en puissance, à tel point par exemple que mon épicier, à qui j’achetais du lait depuis 5 ans, refusait de me louer des DVD, de peur sans doute que je m’enfuie avec et ne revienne jamais.

Image de prévisualisation YouTube

Mais revenons à Bombay. Les locaux du FRRO ont été rénovés récemment. En 2005, on y transpirait abondamment, à peine rafraîchis par les ventilateurs pourtant réglés sur la vitesse maximum, on y risquait le paludisme aussi tant les moustiques étaient nombreux. Désormais, la salle est climatisée, il y a même une télévision qui diffuse ce jour-la un match de cricket dans l’indifférence générale (c’est un problème que n’avait sans doute pas perçu le responsable des programmes, les individus assis dans cette salle d’attente n’étant pas indiens, ils ont du mal à se passionner pour les matchs de la ligue). Comme souvent dans les locaux de l’administration en Inde, l’ambiance est à la paperasserie, l’aléatoire et la désorganisation. La queue est longue devant la photocopieuse, car à chaque visite, l’employée en sari bordeaux vous réclamera un document que vous n’aviez pas prévu, une copie supplémentaire de votre passeport.  J’aperçois notre dossier, il est plus épais qu’un volume des Bienveillantes. Je peux aussi vous affirmer qu’il contient 150 photos de notre famille, puisque nous devons en fournir 15 à chaque nouvelle visite.

Nous serons autorisés à rester une année supplémentaire. Voila qui me donnera le temps de lier plus ample connaissance avec mes voisins. Et, peut-être , d’être invitée à la puja, l’année prochaine.

PS: dans les années 90 à Singapour, l’obtention d’un permis de travail pour l’embauche d’une bonne, nécessairement étrangère, était très bien rodée. Le rouage essentiel au succès de la démarche était le dépôt d’une caution, payée par l’employeur, et qui serait confisquée si la jeune femme tombait enceinte. Cette responsabilité financière de l’employeur, ajoutée à un climat de paranoïa et suspicion générale, amenait des gens d’ordinaire tout à fait sains d’esprit à adopter des comportements niant les droits de la personne. Surveillance des fréquentations allant jusqu’à l’interdiction des sorties pour certains, confiscation du passeport.

En 1985, pour obtenir mon visa pour l’Inde, j’ai du fournir un certificat médical prouvant ma séro-négativité. On m’a dit par la suite que cette requête était une initiative personnelle de l’employé qui traitait mon dossier, et absolument pas une exigence du gouvernement indien. Je ne peux pourtant que supposer que si j’avais été atteinte du sida, mon dossier aurait été rejeté. 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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14 Réponses à “Vos papiers, s’il vous plait”

  1. olympe
    26 mai 2011 à 0:38 #

    a propos des chaussures, la 1ere fois ou je suis allée à Bombay, le 1er matin il y avait près de l’hotel une grande cérémonie religieuse. Les gens nous ont invités à rentrer ce qu’on a fait bien volontiers, en laissant comme tout le monde nos chaussures à l’entrée.
    mais celui d’entre nous qui avait des nike neuves ne les a pas retrouvées à la sortie.

  2. 26 mai 2011 à 5:37 #

    @Olympe: Et il n’a pas trouve une paire de chappal en echange ? C’est curieux car d’ordinaire il y a un gardien. Il est vrai qu’il est toujours preferable de l’identifier pour lui montrer qu’on attend de lui un effort particulier pour nos chaussures. Et on lui donne 5 a 10 roupies a la sortie.

  3. marie-anne
    26 mai 2011 à 10:12 #

    ça tombe très bien cette petite réflexion sur le mot « immigré », Guéant vient encore de faire une de ses sorties magistrales en liant échec scolaire et enfants d’ »immigrés » – en France on sait bien qu’ »immigré » veut dire maghrébin ou africain, mais jamais suédois, allemand ou canadien… j’ai diffusé sur twitter, vous ne viendriez pas papoter avec nous sur twitter ? je verrais bien un compte @bombaymagic…

  4. 26 mai 2011 à 10:24 #

    @Bonjour Marie-Anne. Ah, serait-ce donc parce que je suis immigree que j’ai un fils dyslexique ? Oui, ces amalgames, ca m’agace beaucoup. Et on risque de faire hurler ceux qui crient aux portes ouvertes, je peux promettre que pour avoir le droit d’habiter ailleurs que la ou on est ne, il faut en faire des efforts. Personnellement, je ne comprends pas, Nous sommes des etres humains, pas des arbres. Et l’histoire de l’humanite n’est faite que de migrations, depuis les origines.
    Pour le compte twitter, j’y songe serieusement! Il faut que j’etudie ca! (et merci pour le twitt, l’effet dans mon compteur de visites est immediat ;-)

  5. Djoh
    26 mai 2011 à 16:08 #

    Excellent article, le passage au FRRO est toujours sujet d’article, et à raison :-)
    Concernant la séropositivité, le test est nécessaire pour l’obtention d’un visa étudiant par exemple.
    Au Moyen Orient, il est requis pour le visa de résidence (UAE et Saudi, ailleurs surement).

  6. 26 mai 2011 à 18:01 #

    @Djoh: hello! Ca fait longtemps! Tu as quitte l’inde ? Serait-ce qu’ils soupconnent les etudiants d’avoir une activite sexuelle plus importante, avec des risques de contamination de la population locale ? :-)

  7. MHPA
    27 mai 2011 à 0:40 #

    Un match de cricket dans une salle d’attente, j’en ai toujours rêvé !!!
    Non sérieux, c’est très instructif ce que tu nous raconte de ton vécu quotidien en Inde.

  8. Dalou
    27 mai 2011 à 13:54 #

    Merci Hélène pour cet article. Il y a toujours ce contraste des Indiens qui adulent la peau blanche des occidentaux mais dans le même temps considèrent (les hindous) les étrangers comme la caste la plus basse, et n’invitent même pas une voisine de palier à une fête Hindou :D lol

    Pour les bureaux de l’immigration en Inde, c’est sûr que le Cricket les touristes s’en étonnent un peu de cette passion Indien pour ce jeu.

    En ce qui concerne le terme « Immigré » c’est vrai et comme le dit marie-anne qu’il est plutôt destiné aux pauvres et d’origine africaine noire et maghrébine. « Expatrié » ou « Expat » étant souvent utilisé par les occidentaux pour désigner les occidentaux allant résider à l’étranger. Mais c’est pour les 2 faces de la même pièce.
    Je ne vais pas rentrer dans les détails mais ce terme « Immigré » et le rejet croissant dont font l’objet ceux qui le sont en France est très difficile à vivre (On retrouve çà aussi dans bcp de pays) Je ne parle même pas de ceux qui n’ont pas de papiers, là c’est terrible.
    J’ai été « sans-papiers » puis « immigré » et maintenant « Français ». Finalement je ne sais plus qui je suis :D Mais je constate une chose : « L?Humanité perd de son Humanité »
    En tout cas Hélène depuis le temps que tu vas en Inde, 1985 ???!, tu finiras un jour par demander la nationalité Indienne :D ha ha ha lol

  9. michelle
    27 mai 2011 à 16:22 #

    Article très intéressant qui démontre que finalement, expats, immigrés, tous dans le même bâteau, encore heureux. Je me suis toujours demandée quelle est l’origine de cette appellation différente et ségrégationniste. Merci pour ce billet; j’ai beaucoup appris!

  10. M1
    27 mai 2011 à 18:37 #

    C’est quoi le concept? une « puja »ma party? si ça se trouve, c’est juste une partouze… pour l’amour de Krishna : )
    Sinon en France, l’immigré n’est pas mieux considéré, puisque pour Guéant, il est soit maçon, soit serveur …
    Ahahaha, les empreintes des doigts de pieds, Georges Tron aurait apprécié l’idée …
    Non mais va vraiment falloir que tu viennes sur twitter !!

  11. 27 mai 2011 à 19:15 #

    @MHPA: si tu demandes tres gentiment je t’enregistrerai les matchs de la ligue et je te les enverrai. Mais seulement si tu t’engages a tous les regarder en entier!
    @Dalou: ah je n’avais meme pas imagine qu’ils pensaient que je souillerais la purete de la ceremonie, mais tu as peut etre-raison! Pour le rejet de l’immigration en France, oui c’est triste… Pour la nationalite indienne, non merci :-) Je devrais renoncer a la francaise
    (ils n’admettent pas la double nationalite). Me payer une demande de visa chaque fois que je vais en France: au secours! Par contre l’Enchantement de mes jours est eligible au statut de PIO (person of Indian origin).
    @Michele: merci. Ceci etant, il ne faut pas se leurrer, les visas et les permis de sejour, c’est aussi lies au niveau de revenu. Les indiens qui veulent un visa pour aller en France doivent fournir leurs 3 derniers bulletins de salaire, par exemple….
    @M1: tu crois ? Si tu es motive, je t’enverrai les coordonnees d’un ashram a Pune ou on dit que … Et en tout cas, tous les nouveaux arrivants doivent subir un test de depistage du sida obligatoire.

  12. Bulles d'infos
    30 mai 2011 à 1:45 #

    Enfin le temps de venir lire quelques posts (nouveau boulot oblige, rythme chamboulé)… comme toujours très instructif, je voyage.
    Ce que j’admire chez toi que lorsque tes voisins t’annoncent la préparation d’une célébration, ça ne t’affole pas plus que ça. Me connaissant, je serai au taquet à cause du bordel ambiant. Oui je sais je ne suis qu’une petite parisienne terre à terre ;-)

    PS : allez, viens sur Twitter !

  13. 30 mai 2011 à 6:33 #

    @Bulles: comme tu le dis, le bordel est ambiant, ce n’est pas la puja des voisins qui fait tant de difference. Moi j’avoue j’ai trouve ca tres pittoresque, surtout hier a l’apogee quand ils faisaient bruler tellement d’encens que la fumee s’est infiltree dans l’appart chez nous, et que mon fils a cru qu’il y avait un debut d’incendie!!! (mais je dois avouer que hier soir, quand on a croise dans l’ascenseur les pretres avec tout leur materiel, visiblement sur le depart, mon mari m’a dit  » c’est pas trop tot »)

  14. annierita
    3 juillet 2011 à 13:28 #

    Et oui, pas facile d’habiter dans un autre pays que le sien, même quand on a une « bonne » (sic) nationalité, et que l’on ne prend pas le boulot d’un local. J’en sais quelque chose, d’ailleurs je ne suis plus ni expat !!sic ! ni immigrée ! je suis redevenue touriste ! moi, je vote pour l’abolition des frontières, hum !!! je risque bien d’être quasi la seule.
    Quant aux visites au FRRO à Delhi c’est pas triste non plus, on m’a dit un jour « retournez dans votre pays ! »

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