Crimes et châtiments

« Le problème en Inde, c’est que tout le monde veut devenir riche. »

C’est mon loueur de DVD qui me dit ça, le corps bien calé contre sa chaise, alors que je viens lui payer ma visite hebdomadaire. C’est un type un peu fort, bien qu’aujourd’hui, il porte un polo près du corps qui me donne à penser qu’il s’est peut-être mis à la gym. Et je ne l’ai jamais vu aussi bien rasé. Je n’ose pas lui demander si c’est parce qu’il a un rendez-vous galant qu’il est beaucoup plus soigné que d’habitude. Je me dis aussi que vivre avec 150, 200 euros par mois, ça ne doit pas être facile. Ça correspond grosso modo au montant de ma facture mensuelle d’électricité, selon qu’il a fait, ce mois la, plus ou moins chaud.  Je lui souris.

« Ils sont à l’affût de la moindre opportunité de se faire de l’argent. Je suis indien moi-même, ça ne me fait pas plaisir de dire ça, mais les indiens de nos jours, c’est tout ce qu’ils veulent. »

Un jeune homme entre en sautillant, vrai accent indien et fausse allure américaine, casquette à l’envers et « Hey man! » claironnant. Quelques titres de films Bollywood plus tard, échangés si rapidement que je ne les comprend pas, mon loueur reprend:

« Ils viennent du Nord, tous ces gens. » Je me retiens de répondre que mon chauffeur n’est pas du nord, parce que je viens de me rappeler qu’en fait, si. Je n’ajoute surtout pas qu’il est musulman, car je crois que ça empirerait son cas. A Bombay, être un immigré du Nord (comprendre de l’Utar Pradesh ou du Bihar) est un péché capital. Les chauffeurs de taxi, les vendeurs de rues sont ainsi accusés d’être: illettrés, sales, incapables de respecter le code de la route, bref, responsables de tous les maux de la ville. Il y a quelques temps, le Shiv Sena, parti nationaliste local, a mené des attaques contre les Pani Puri Wallas, ces vendeurs de « street food » souvent originaires du nord de l’Inde parce que l’un deux a été filmé en train d’uriner dans  un récipient destiné à la preparation de la nourriture. La video est même sur Youtube.  Beaucoup ont préféré plier bagages avant d’être rossé sur les trottoirs.

Je viens de raconter à mon loueur – le DVD club de mon quartier, c’est un peu mon café du commerce à moi – comment notre voiture a été confisquée par la police à Pune. Notre chauffeur, qui rentre à vide tous les lundi après avoir déposé l’Homme sur son lieu de travail, à 4 heures de Bombay, a eu l’idée de rentabiliser ce trajet en proposant un service de taxi longue distance entre les deux villes. Avec notre voiture. Il s’est fait pincer et c’est apparemment une très sérieuse infraction à la loi. Suffisante, en tout cas, pour que la police nous annonce que notre voiture sera immobilisée durant une période allant de 20 jours jusqu’à 3 mois.

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« Vous l’avez renvoyé ? »

Pour le renvoyer, encore faudrait-il le voir. Il a disparu depuis cette histoire, et son contrat de travail semble se dissoudre dans les limbes: plus de voiture, plus de travail, plus de salaire… Tout le monde a son avis sur la question, surtout mes bonnes. Les mains encore mouillées d’eau de vaisselle, vêtue du tablier rose qu’elle affectionne pour travailler, Anita se tourne vers moi.

« A partir de maintenant, il est dangereux. Imaginez, il pourrait ramener des terroristes à Bombay avec la voiture. Des terroristes de Pune. »

Elle m’avait souvent parlé des mangues de Pune, meilleures parait-il qu’à Bombay, et en plus moins chères. « Vous devriez demander à monsieur de ramener des mangues. On en vend le long de la route. » J’apprends donc qu’en plus des mangues, à Pune on trouve aussi des terroristes.

« Mais pourquoi il nous ramenerait des terroristes ? »

« Parce qu’il est musulman, Madame. »

Mes bonnes se lâchent. Elles sont toutes les deux catholiques, et visiblement, travailler avec un musulman, ça ne les a jamais branchées.

« Je pense qu’il vaut mieux le garder en fait. Trouver un chauffeur, c’est pas facile. Rappelle-toi tous les problèmes qu’on a eu cette année. »

Défilent en succession dans ma tête les visages: celui qui faisait la teuf dans la voiture, tournée des grands ducs pour ramasser ses copains, picoler, mâcher du paan, manger des chips dont il laissait miettes et paquets sur les sièges, introuvable alors que c’est pluie battante et que je dois partir à l’hôpital avec mon fils plié en deux de douleur; le jeune fou qui prend le sealink à 120 pour piler au dernier moment devant le virage en coude, heurte un chien et envoie valser la plaque d’immatriculation; celui qui me comprend si peu et qui connaît si mal les rues que c’est tout juste s’ il ose démarrer la voiture, tant il est perdu sur l’endroit où nous devons aller.

L’Homme est donc partisan de l’indulgence: « Ils ont une vie difficile, ces gens-la, et puis il a perdu son père il n’y a pas longtemps. Quand on donne une seconde chance aux gens, ils sont reconnaissants, après. »

C’est vrai qu’Irfan doit marier sa soeur cadette. Il m’en a souvent parlé. Il a quatre soeurs, un vrai fardeau. Il en a déjà marié trois – voila des années qu’il travaille pour subvenir aux besoins de sa famille. Il aurait aimé aller au lycée, mais son père était invalide, c’est donc à lui qu’incombait de faire rentrer l’argent. « Ça coute cher, les dots, Madame. A chaque fois, c’est un lakh, deux lakhs (1700 a 3400 euros). Il faut offrir des motos, de l’or… » Trois soeurs mariées, trois motos déjà achetées, et offertes. Des économies rassemblées pour l’achat d’une quatrième, car il espère bien caser sa derniere soeur avant la fin de l’année. Lui se déplace toujours en bus. « Quand elle sera « installée », je pourrai songer à me marier à mon tour. » Et recevoir, peut-être, une moto en cadeau.

« En tout cas, c’est une chance pour vous qu’il ait été pincé comme ça. Imaginez qu’un jour, il ait eu un accident sur l’autoroute, avec ses passagers, et pas d’assurance. Vous auriez eu des problèmes vraiment sérieux. Un jour, un de mes livreurs a prêté un de mes scooters à  un copain, qui n’avait pas de permis de conduire. Et il a renversé la fille d’un policier. Vous n’imaginez pas, Helène, les problèmes que cette histoire m’a causés, comme j’étais le propriétaire du scooter. 12 fois j’ai du aller au tribunal, 12 fois! Ça a pris un an avant que je sois acquitté! »

Mon pourvoyeur officiel en divertissements dominicaux se renverse un peu plus sur son siège et me sourit benoîtement, les deux mains croisées sur son ventre. Je me demande si c’est à cause du stress de cette histoire, qu’il avait habituellement l’air hagard. Si c’est à l’établissement de son innocence qu’on doit aujourd’hui sa sérénité retrouvée, son polo tout neuf, et ses joues bien rasées.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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9 Réponses à “Crimes et châtiments”

  1. michelle
    31 mai 2011 à 19:09 #

    Comme dans beaucoup de pays sous-développés (plus pour longtemps), c’est le règne de la débrouillardise.Vous avez finalement retrouvé le chauffeur et…gardé? A chaque fois que vous publié un billet, Hélène, je me délecte!

  2. Patricia
    31 mai 2011 à 20:01 #

    Un précurseur écolo ce chauffeur ? Pas bien de rouler à vide alors qu’on peut ‘rendre service’ ;-)
    Comme l’écrit Michelle, pour les petits métiers, c’est l’ingéniosité et la débrouillardise qui permettent de (sur-)vivre.

  3. M1
    1 juin 2011 à 2:39 #

    Ces comportements, nauséabonds, seraient choquants en France, en Inde, ça nous parait presque drôle …

  4. 1 juin 2011 à 6:55 #

    @Michelle: en theorie on a decide de le garder, sauf qu’il est injoignable, telephone ferme etc. Il n’a meme pas reclame son salaire de mai!!!
    @Patricia: oui, c’est pourquoi meme si on ne peut pas cautionner (je fremis a l’idee qu’il aurait pu avoir un accident sans assurance avec tous ces passagers dedans), on ne peut pas non plus condamner!
    @M1: c’est parce qu’il y a la distance de l’ethnologue (enfin, je ne me prends pas pour une ethnologue, mais la distance culturelle engendre moins de subjectivite et donc d’emotions. Enfin, chez moi). Ceci etant, la societe indienne est une societe ou le communautarisme est profondement ancre. Pour les musulmans, c’est un prolongement de la partition de 1947 entre l’Inde et le Pakistan, ou en gros on a trie musulmans et hindous, il y a eu des migrations dramatiques, de veritables deracinements. Depuis en Inde, les musulmans sont souvent soupconnes de favoriser la nation ennemie (il ne faut pas oublier qu’ils ont des conflits territoriaux majeurs qui donnent lieu a de veritables conflits armes, comme la guerre du kargil en 1999.). La montee en puissance du pakistan en tant qu’havre du terrorisme, si ce n’est etat terroriste, n’arrange rien. Et les tensions entre les 2 fractions de la population explosent parfois de maniere sanglante, comme en 92-93 a Bombay, 1000 morts ou dans le Gujarat en 2002, plus de 1000 morts la encore. La reaction d’Anita est naive et simpliste mais pas surprenante.
    Ce que j’appelerais « racisme de classes », c’est bien sur lie au systeme des castes. 70% 80% des indiens appartiennent a la classe des Shudras – les serviteurs – nes non pas de la cote d’Adam mais des pieds du geant Purusha, dont la tete a donne les Bhramin, les bras les guerriers et l’estomac les marchands et les fermiers. L’immense majorite des indiens que je frequente ici, quelque soit leur degre d’ouverture d’esprit, d’occidentalisation, de sensibilisation aux problemes sociaux, ne remettent absolument pas en question le fait qu’ils ont le droit a etre servis. C’est un droit de naissance. Et la population « qui sert » ne semble pas non plus contester ca.
    Seule une copine m’a dit recemment: « Until now, let’s face it, however nice we were to our servants, how much we like to say they’re part of he family, they were actually life-long slaves. » Mais, ajoute-t-elle: « this will change. they send their children to school, they get educated. Their children won’t want to serve us anymore »

  5. michelle
    1 juin 2011 à 15:05 #

    Concernant le fait d’être « servis »,je suis sceptique que cela puisse changer un jour. Une tradition à ce point ancrée mettra du temps avant que les mentalités ne changent, d’un côté comme de l’autre.Ainsi que le précise cette femme,ces serviteurs sont des esclaves mais ils semblent s’en accomoder et ne conçoivent pas que cela puisse être autrement.

  6. M1
    4 juin 2011 à 22:06 #

    Racisme de classes comme tu dis ou même racisme culturel, racisme historique, que même les « esclaves » trouvent normal … mais ta copine a raison, ça va changer avec les enfants …

  7. Dalou
    5 juin 2011 à 13:38 #

    Haaa.. Hélène, je ne sais quoi dire par rapport à ce dilemme : reprendre ou non le chauffeur :)
    En tout cas, tout est bon pour se faire du fric en Inde, quitte à prendre des risques inconsidérés aux détriment de ceux mêmes qui nous aident.
    Punaise!!! tu paies cher l’électricité !!! même ici je ne paie pas un tel montant. En même temps tu me diras qu’ici c’est à base de centrales nucléaires dans tout le pays.

  8. 5 juin 2011 à 17:41 #

    @Dalou: c’est bon, il a faire resurface, on le garde. Mais la voiture, on la recupere fin juin seulement! C’est un peu galere…
    Pour l’electricite… oui. Il faut dire qu’on a 4 clims toutes les nuits plus maintenant le sejour une bonne partie de la journee. Ils ont un systeme progressif, les gros consommateurs comme nous paient plus cher le KWH et subventionnent donc le KWH bon marche des petits consommateurs, souvent pauvres! Mais c’est un vrai budget.

  9. jessica
    1 août 2011 à 16:20 #

    Bonjour, voilà comme je viens de visiter une partie de ce magnifique pays en Aout 2009 je laisse un commentaire.
    En revoyant ces images qui me sont connues je repense à tous ces bons moments passés là-bas.

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