I am Anna Hazare

capspreview.jpganahazare.jpgLes ateliers tournent 24 heures sur 24 et les ventes explosent. Des commerçants, qui n’en vendaient ordinairement que 3 ou 4 par jour, se frottent les mains alors que leurs ventes quotidiennes dépassent désormais le millier. La calotte gandhienne, remise au goût du jour par la lutte anti-corruption de Anna Hazare, fait un retour en force.

Il y a ceux qui disent que l’agitation est orchestrée par les médias électroniques, ceux qui pensent que les jeunes qui chantent aujourd’hui vont pleurer demain. Ceux qui dissertent sur l’inconsistance juridique de la proposition de loi issue de ce mouvement populaire. Ceux qui s’offusquent du détournement des valeurs gandhiennes  pour court-circuiter les circuits démocratiques.

Mais il faut bien reconnaître que tout ça est enthousiasmant, surtout après la météo médiocre d’un été français, la chute des bourses, les chroniques d’une faillite annoncée, les rigueurs budgétaires à poindre. L’Inde s’enflamme, pacifiquement, et il y a suffisamment matière à s’indigner dans ce pays pour se sentir réchauffé par ce très vaste mouvement populaire.

Anna Hazare l’avait annoncé, à l’issue de sa première grève de la faim au mois d’avril, si le 16 aout le gouvernement n’avait pas soumis au parlement un projet de loi anti-corruption (la fameuse « Jan Lokpal bill ») satisfaisant, il reprendrait la lutte. Avec ses supporters, il investirait une nouvelle fois le Ramlila Maidan à Delhi (une sorte de vaste esplanade utilisée par les manifestants de tout ordre) et recommencerait sa grève de la faim.

Il y en a au gouvernement qui, désireux d’éviter tout débordement et anxieux d’étouffer dans l’oeuf les protestations, n’ont sans doute pas bien lu leur propre histoire. Le mardi 16 aux petites heures du matin, Anna Hazare était arrêté et conduit en prison. Quel pain béni pour le mouvement anti-corruption!  Aussitôt les manifestants s’installent à l’extérieur de la prison Tihar, et l’indignation se répand comme une traînée de poudre à travers le pays.

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Le gouvernement, comprenant un peu tard son erreur, décide de relâcher Anna, mais celui-ci, dans un coup de maître tout simplement génial, refuse de sortir de prison tant qu’il n’aura pas l’assurance du gouvernement de pouvoir mener son mouvement librement. A travers tout le pays, des manifestations se mettent en place. Dans plus de trente mille écoles, les enseignants font prêter un serment de « non-corruption » aux écoliers. Les Dabbawalas, qui livrent quotidiennement dans les entreprises plusieurs centaines de milliers de paniers-repas se mettent en grève pour la première fois depuis 120 ans. Des villages entiers décident de restituer l’argent reçu en échange de leurs voix aux dernières élections. Des prostitués portent des rubans en signe de support au mouvement d’Anna. Les avocats défilent devant la Haute Cour de Justice de Bombay pour montrer leur soutien au mouvement anti-corruption. Aux chants des minarets et aux flûtes et tambourins des processions se mêlent les slogans de jeunes gens arborant la calotte gandhienne.                                                                              

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Au bout de 72 heures, Anna s’estime enfin satisfait des assurances du gouvernement et accepte de quitter la prison pour rejoindre Ramlila Maidan et entamer sa grève de la faim. 

Dans son appartement de Napean Sea Road aux fenêtres grandes ouvertes sur la brise humide de la mousson, Radhika est assise comme toujours les jambes repliées sous elle. Elle me dit: Franchement, jusqu’il y a 3 jours, je faisais partie des cyniques. Mon frère et mes parents ont participé aux manifestations à Delhi. Moi, je n’ai même pas lu le projet de loi. Tu saurais me l’expliquer en termes simples, toi ? Je sais que certains disent que son texte est irréaliste, mais tu sais, je crois que ça n’a pas d’importance. Ce n’est pas pour défendre des termes juridiques que le pays se lève, c’est pour dire qu’on en a vraiment marre, tous, de la corruption. L’important, c’est qu’on est tous en train de changer d’état d’esprit.

Hier, un officier très haut-gradé de la police de Bombay s’est fait piéger dans son bureau par la brigade anti-corruption. Il venait d’accepter un pot de vin de 4 lakhs (6700 euros). A Hyderabad, le Bureau Central d’Investigation dépêche une équipe de 6 officiers pour fouiller la maison d’un membre du parlement, suspecté d’avoir accumulé une richesse douteuse. Ils découvrent un palace de 75 pièces, doivent appeler des effectifs supplémentaire pour mener la fouille qui prendra 10 heures. Les scandales s’accumulent et s’accélèrent et les calottes Gandhiennes brodées du slogan « Je suis Anna Hazare » couvrent des têtes toujours plus nombreuses.

Je ne sais pas où ça va mener, tout ça, reprend Radhika, mais c’est incroyable, de réaliser ce qu’un seul homme peut accomplir, avec la force de ses convictions.

C’est trop bien pour le pays, ce que fait Hazare, me dit mon chauffeur sur la route du retour.Maintenant, son surnom, c’est le deuxième Gandhi.

Gandhi l’avait compris bien avant moi, qui me suis déjà interrogée sur ce miracle qu’a constitué le renversement d’une tyrannie coloniale par la non-violence. Le refus d’obtempérer finit par mener l’autorité à l’impasse et arrive un moment où les mesures de rétorsion face à la désobéissance s’épuisent. 

C’est d’ailleurs ainsi que mon fils a gagné à 14 ans le droit de circuler seul en taxi dans Bombay. Je n’allais quand même pas le battre comme un plâtre.

 

 

 

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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4 Réponses à “I am Anna Hazare”

  1. Frero
    19 août 2011 à 16:10 #

    Feu de paille donc juste anedoctique ou réel mouvement de fond?
    As tu un avis?

  2. 19 août 2011 à 19:52 #

    @Frero: je ne pense pas que ce mouvement résolvera le problème d’un coup de baguette magique, mais il révèle je crois un réel ras le bol de la population -du moins de la classe moyenne – vis à vis de la corruption, et donc un changement progressif des mentalités

  3. M1
    20 août 2011 à 1:48 #

    Vers une « révolution » indienne?
    En tous cas Anna buzze depuis 24h sur les chaines infos, et tout le monde pense que c’est une gonzesse ^^

  4. 20 août 2011 à 8:47 #

    @M1: envoie-les sur mon blog pour stopper les malentendus!!!! Ceci étant, je ne pense pas qu’on aille vers une révolution, notamment parce que l’Inde est une démocratie!!! Certains disent que c’est d’ailleurs pour ça que les dossiers sont si longs à avancer!!!!

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