Trois petits tours …

Elle est grande pour sa race, avec ses oreilles tombantes, son pelage blanc piqueté de boue, une barbichette. Elle est souvent sur le trottoir du pont qui surplombe la gare de Mahalaxmi. Parfois, elle boit directement à même le point d’eau desservant les bicoques environnantes. Je me dis que sa grosse langue râpeuse qui lèche l’embout, ça ne doit pas être bien hygiénique. Son propriétaire a souvent les reins ceints d’un pagne à gros carreaux noirs et blancs. Parfois il l’appelle en l’amadouant d’un fruit. Elle a tendance à l’ignorer.

Je pense qu’elle a raison de se méfier. Il ne fait pas toujours très bon être une chèvre en Inde. Le 7 novembre prochain, avec Bakri Eid, sera un jour à haut risque pour l’espèce. Et puis aux alentours de Diwali, les dévots de Kali eux aussi égorgent la bête pour prouver leur dévotion.

C’était dans un petit village de l’état d’Orissa. Propre et désert. Pour y accéder, nous avions du emprunter une route en surplomb d’une rivière encaissée, si étroite que lorsque nous avions croisé un vélo, la roue avant-gauche avait quitté la chaussée. Bref instant de suspension pendant lequel nous avions tous instinctivement fait contrepoids en nous penchant du côté droit. Il n’y avait pas un bruit. Seule une poule nous avait regardés passer sans curiosité. Nous nous étions garés, étirés. Un homme vêtu d’un simple pagne s’était avancé, nous saluant dans un anglais tout à fait acceptable. « Excusez ma tenue, je viens de sacrifier une chèvre à Kali. » L’artiste – car c’en était un – était talentueux, et enthousiasmés par son travail, nous étions repartis avec 4 de ses peintures. Nous l’avions vu diminuer puis disparaître dans la poussière par la vitre arrière, quand soudain, ça m’avait frappé: « Ce type a sacrifié une chèvre et dans l’heure il a vu débarquer une voiture pleine de blancs qui lui ont sûrement ramenés de quoi vivre pendant trois mois. Pourvu que l’an prochain il n’en vienne pas au sacrifice humain. »

Mais je m’égare. Je n’avais pas vraiment l’intention de vous parler des chèvres ce matin, ni-même de ce gamin haut comme trois mangues et nu comme un ver qui s’enfuyait en courant d’un de ces abris de fortune qui s’entassent non loin du champ de course, poursuivi par son père, broc en plastique rouge à la main, pour ce que j’ai supposé être la toilette matinale. Ni même encore de ses enfants à califourchon sur les barrières de police qu’ils avaient déplacées de manière à créer un toboggan improvisé. Aujourd’hui, je voulais vous parler de mon club d’octogénaires.

Ce matin donc, j’étais partie de chez moi – morale sauve, pour me rendre à une « lecture »: poésie, et théâtre indien classique. J’arrivais dans mon taxi noir et jaune à l’entrée d’un vieil mais cossu immeuble de Carmachial Rd, entre deux voitures tendance grosses allemandes. En attendant l’ascenseur, je saluais quelques dames aux pieds bien manucurés et aux montres clinquantes de diamants. Je m’étonnais rapidement de l’affluence. Au moins 80 femmes de tous âges mais appartenant toutes à la haute société se pressaient sous les hauts plafonds recouverts de Taek Birman d’un des plus chics appartements bombaytes qu’il m’ait était donné de fréquenter. J’ignorais que la poésie suscitait un tel enthousiasme. Le poète s’avança. Un très beau garçon, qui visiblement caressait sa muse jusque dans les salles de gym, car il avait un ventre plat d’éphèbe, des épaules bien découpées, des avant-bras aux muscles saillant juste comme il faut de sa chemisette à carreaux. Un piercing au sourcil gauche ne déparait pas vraiment le classicisme de ses traits. Cet interlude poétique s’annonçait bien. Lorsque les premières notes d’une samba s’élevèrent de haut-parleurs grésillant et qu’il saisit fermement par la taille une jeune femme rondelette mais leste sur ses plantes de pied, je m’étonnais auprès de ma voisine qui me chuchota:  »tu n’as pas reçu le mail ? Le programme a été changé. Aujourd’hui, c’est Sandeep Soparrkar, il va nous faire une démonstration de danses de bal. C’est une célébrité. Il a dansé avec Beyoncé, Madonna, on murmure même qu’il est sorti avec Britney Spear. » 

jessyrandhawasandipsoparrkar.jpg1 heure à regarder bouger un garçon au corps tout à fait entretenu ? Après tout, pourquoi pas ? Les chignons gris battent le rythme, les mains replètes tapent avec enthousiasme, à chaque déhanchement plus marqué, des « oh! » ravis d’être choqués s’élèvent de l’assistance. Au pays de Bollywood, un numéro de danse impromptu fait toujours son effet. Les choses se gâtent quand à la suite de sa démonstration, le danseur/conférencier/ pas poète entreprend de nous expliquer longuement sa carte du tendre, qui passe par une première invitation à danser (main gauche derrière le dos et main droite avancée, s’il vous plait, à deux pas de l’objet de vos désirs), pour une danse surtout pas trop rapprochée (laquelle, rumba recommandée, viendra après la déclaration et l’acceptation de la demande en mariage). Je suis partagée entre l’amusement, l’incrédulité et un vague ennui mais l’assistance marche à fond, je crois que toutes ces victimes du mariage arrangé frémissent à l’idée d’une bluette qu’elles n’ont pas connue.

Je finis par glisser à ma voisine, une jeune femme élégante aux yeux verts transparents typiques des éthnies de l’Inde du Nord: Quand on voit un bel homme, il y a souvent un truc qui cloche.  Elle pouffe comme une gamine au pensionnat: « oh ça oui, il est tellement ennuyeux. » Je commence à envisager des stratégies échappatoires, mais comment me frayer un chemin parmi 80 dames en saris semble-t-il hypnotisées par Sandeep. Une très vieille dame, dont je doute qu’elle puisse s’extraire seule de son fauteuil, lève-la main: « Comment fait-on, lorsque sur la piste de danse, on est fatiguée de danser et que notre partenaire ne fait pas mine de s’arrêter ? ». Elle est suspendue à ses lèvres, dans l’attente du conseil qui la sortira de cette situation sociale délicate. Je la regarde, songeuse.

Qu’importe le sujet. Les indiennes adorent les gourous

PS: Bombay Magic a désormais sa page Facebook, n’hésitez pas à l’y rejoindre.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Subscribe to our e-mail newsletter to receive updates.

5 Réponses à “Trois petits tours …”

  1. Dalou
    7 septembre 2011 à 14:45 #

    Je n’ai pas trop compris le mal aise à l’issu de la danse lol.Mais bon, j’ai compris que le jeune ne vous a pas laissé de marbre !

  2. 7 septembre 2011 à 15:35 #

    @Dalou: en fait, à la fin, il nous a fait un discours de 40 minutes sur le thème: l’étiquette de la drague par la danse. Nous a expliqué les bonnes manières pour inviter une femme à danser, comment elle doit accepter, quelles danses sont appropriées à quel niveau de développement de la relation, qu’il fallait se brosser les dents (il l’a vraiment dit) etc, c’était très étrange….

  3. Dalou
    7 septembre 2011 à 16:58 #

    ha ha ha…. :) alors je comprends mieux :)

  4. Christine
    7 septembre 2011 à 22:07 #

    A quand ton prochain bal ? au fait, avec Mathieu, nous avons adoré les pubs de Raymond. Maintenant, nous y pensons à chaque fois que nous passons devant les magasins. D’ailleurs Mathieu en entendant JM dire qu’il devait s’acheter un nouveau costume, lui a dit « tu n’as qu’à l’acheter chez Raymond » ! et d’expliquer les vidéos à son père qui ne comprenait pas pourquoi nous étions hilares. Ah ce Raymond !

  5. 8 septembre 2011 à 21:02 #

    @Christine: est-ce que vous avez aussi les campagnes d’affichage à Chennai ? Est ce qu’il est enrobé et moustachu chez toi ?

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg