Le bruit et la fureur

astaddeboo4.jpgC’est par de petits bruits de bouche, tels des bisous, que les hommes s’interpellent ici dans la rue. A 3 mètres de distance, les voix se perdent, couvertes par le bruit des klaxons, le crissements des freins, les airs Bollywood qui chuintent et grésillent depuis les fenêtres ouvertes des taxis. Boss, Boss crie votre chauffeur, dans l’espoir vain d’attirer l’attention du vendeur de pan, ou du cordonnier, ou de l’agent de sécurité, tous maîtres des trottoirs et gardiens d’un système GPS fluctuant et souvent contradictoire. Boss, Boss, persévère votre chauffeur dans l’indifférence générale. Et puis, ses lèvres se pincent, s’avancent, claquent. Et ce petit bruit de bisou, si ténu, perce le brouhaha ambiant et l’homme à qui vous vouliez parler se retourne.

Ça m’amuse toujours. Autant de discrétion semble vouée à l’échec, et pourtant, les oreilles entraînées des hommes captent aussitôt ces quelques décibels. « Bisous », « bisous » font toutes ces bouches masculines. Instant de tendresse dans une rue chaotique et sauvage.

Autre moment suspendu dans une ville folle…  Va assister à la répétition générale d’Astad Deboo, il part avec sa troupe pour une tournée en Afrique du Sud le soir même. C’est à Cama Hall, en face de Lions’gate. Quelques bisous plus tard, nous trouvons. Un homme d’une soixantaine d’année, grand, imposant mais souriant ouvre lui-même la porte de cette grande  salle aux murs nus, garnie de chaises en plastique. Merci d’être venues, nous accueille-t-il humblement.

Une troupe de jeunes gens au physique un peu mou, au ventre un peu distendu, se replient et se déplient tels des foetus, leurs mouvements rythmés par le gong. Astad Deboo, tout de blanc vêtu, s’avance. De par sa seule présence, il remplit toute la salle. Il se penche inexorablement, dangereusement vers l’arrière, étend les bras, les doigts. Son visage, incroyablement expressif dégage une émotion si forte qu’elle m’étreint. Ses mouvements rappellent le Kathakali de l’Inde du Sud, le Kathak du Nord, le yoga, les arts martiaux. Ses mouvements lui sont propres. Qu’il tournoie très vite ou bouge de manière à peine perceptible, il captive. Il n’a plus soixante ans, il est intemporel. Puis ses sourcils se haussent et s’abaissent à contre-temps, comme une vague qui enfle et reflue avec la musique. Éblouie par un spot, je me tords le cou pour continuer à voir entre les nuques de mes deux voisins de devant. Qu’importe. Je suis sous son emprise.

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(Photos Hemanshu Kumar)

Astad Deboo, c’est un point d’union entre l’Est et l’Ouest. Rigoureusement formé aux danses classiques indiennes, il étudia à New York, au Martha Graham Center of Contemporary Dance, (ville qu’il rejoint, dit la légende, après être monté en 1969 à bord d’un cargo qui l’emmena jusqu’en Europe, d’où il fit son chemin, sur plusieurs années, vers les Etats Unis), à Londres, à la London School of Contemporary Dance, il étudia  également avec Pina Bausch au sein de la Wuppertal Dance Company. Il a collaboré avec Maya Plisteskaya, danseuse étoile du Bolchoi, Pina Bausch, mais aussi les Pink Floyd.

 Quelques petits clips pour ceux qui voudraient le regarder danser (et un documentaire)

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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8 Réponses à “Le bruit et la fureur”

  1. Bulles d'infos
    17 septembre 2011 à 13:54 #

    En voyant ces images je me dis qu’il reste encore tellement de danses à découvrir. Jolies références en tout cas le monsieur. Grâce à Internet, je trouve ça génial que l’on puisse partager cela.

  2. 17 septembre 2011 à 14:44 #

    @Bulles, oui et en même temps c’est frustrant, car si je perçois bien la force du danseur derrière ces images youtube, je ne sais pas si j’arrive à vous la transmettre!!! Mais cest échanges paris bombay c’est sur que c’est top! the world is our village

  3. Ladyapolline
    17 septembre 2011 à 14:49 #

    Magique.
    Merci mille fois

  4. MHPA (@hammerandropov)
    17 septembre 2011 à 16:17 #

    Très joli, profond, étrange (j’adore la musique sur le deuxième extrait).
    Ça me rappelle un peu moi, à la fin de certaines soirées, mais en moins bien, je te rassure.

  5. M1
    17 septembre 2011 à 22:50 #

    Ca nous change un peu du hip-hop ! merci pour cette belle découverte !

  6. Christine
    18 septembre 2011 à 19:24 #

    Étonnant, fascinant… j’aimerai le voir…

  7. rita pinheiro farcette
    20 septembre 2011 à 18:04 #

    Cést tres beau et tres emouvant!!! bisous

  8. Veronique
    20 septembre 2011 à 22:39 #

    Superbe! Merci pour ce billet et cette decouverte.

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