Il est facile d’oublier

aer2fourseason.jpgOn trouve sur le toit en terrasse de quelques hôtels de Bombay des bars très sympathiques. Branchés. Avec vues imprenables. Cosmopolitains bien tassés (j’avoue, depuis mes années addict à Sex and the City j’ai adopté la boisson pour mes sorties entre filles). Les foules qui se pressent dans ces bars, où il faut bien souvent patienter avant d’obtenir une table, contribuent à la réalisation du miracle économique indien. Les femmes sont en minorité. Elles ont des talons hauts (Bombay Magic aussi), portent des slims (Bombay Magic aussi, l’année prochaine, après son régime), des diamants aux doigts, poignets, cou, lobes d’oreille (Bombay Magic porte du cristal, son mari lui dit que c’est bien aussi).

Pour venir, on a voyagé dans une voiture climatisée aux vitres teintées, qui après avoir franchi les incontournables contrôles de sécurité (le miroir, les chiens), nous a déposé juste devant la porte tournante par laquelle s’échappent des bouffées d’air frais.

Un week-end ordinaire, pourvu qu’on en ait le caprice – et qu’on soit sur les bonnes listes. Inauguration sur Horniman Circle de la toute nouvelle boutique d’une marque de luxe française. Un immeuble de 3 étages magnifiquement rénové au coeur du quartier colonial. Tout ce que Bombay compte de sacs de marque achetés à Dubai, Londres ou New York se côtoie, bandoulière contre bandoulière. Les femmes nombreuses et souvent magnifiques portent toutes leur tribut à l’hôte de la soirée: qui une montre, qui un bracelet, qui une ceinture, qui un carré. Deux robes exactement semblables et portées à deux mètres d’intervalle par deux fashionatas fortunées, l’une taille zéro, l’autre post-grossesse triplés. Le champagne coule à flot, ce dont Bombay Magic, notez le bien, ne se plaint pas. Les petits fours circulent, habilement présentés par les serveurs en gants blancs. Comme d’habitude, on nourrit et abreuve gratuitement ceux qui ont les moyens de payer. A Bombay, comme ailleurs sans doute, plus vous êtes riches, plus vous avez l’occasion de manger, et bien, aux frais de la princesse.

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Un petit tour sur le tapis rouge encordé, un joli cadeau souvenir pressé entre vos mains, une nouvelle ballade en voiture climatisée, et vous voici arrivés dans le restaurant chic d’un non moins chic hôtel. Tous les clients se connaissent et progresser jusqu’à sa table relève d’une sortie au marché par un candidat à l’assemblée, tellement il y a de mains à serrer. Et de tapes sur l’épaule, et de baisers dans l’air. C’est bon, dis-je à l’Homme,concentrée sur le contenu de mon assiette. C’est vraiment trop cher, me répond-il. J’observe donc subrepticement et pour sans doute la dernière fois le mari de telle actrice à la mode, rencontré pour la quatrième fois consécutive, me chuchote ma voisine de table, sans sa femme et en charmante compagnie.

Je pourrais continuer longtemps ainsi, mais vous l’avez sans doute compris, ami lecteur, surtout la nuit, et alors que depuis le 33ème étage,  assise sur votre fauteuil aux lignes épurés et qui d’ailleurs vous donne un peu mal aux fesses en fin de soirée, vous admirez les lumières sur la ville, il est facile d’oublier. On se croirait à Manhattan, commente votre amie.

 

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(à gauche, c’est une  »socialite ». Un métier que j’ai découvert ici et qui consiste à être invitée partout et à être vue partout. Ensuite, comme on se fait plein de copines dans le milieu des stars, on propose de leur dessiner des robes ou de redécorer leur intérieur. A droite, Deepika Padukone est une actrice qui a le vent en poupe à Bollywood. Elles ressemblent comme deux gouttes d’eau à plusieurs de mes copines ici.

Pendant ce temps, dans les dîners, dans les journaux, au gouvernement, on en débat avec passion. Que signifie, en Inde, être pauvre ?

Définir richesse et pauvreté est toujours délicat, polémique. Pour preuve le tollé suscité en 2007 par François Hollande lorsqu’il avait fixé le seuil de la richesse à 4000 euros. Dans un autre genre, un banquier m’avait dit un jour qu’on était riche lorsqu’on pouvait vivre des intérêts de ses intérêts.

En deçà de quel seuil est-on donc pauvre en Inde ? L’enjeu est d’importance, puisque c’est ce seuil de pauvreté qui permettra de désigner quelles populations ont droit aux programmes d’aide du gouvernement. C’est ce seuil aussi qui indiquera si la pauvreté en Inde s’accroît, ce que beaucoup prétendent, ou recule, ce que clame le gouvernement.

La commission à la planification a tranché. En Inde, être pauvre, c’est disposer de moins de 25 roupies par jour (32 roupies en zone urbaine).  Respectivement 40 et 50 centimes d’euros pour ceux d’entre vous qui ne payent pas comme moi leurs légumes en roupies. Ce revenu par tête serait suffisant pour garantir une nutrition convenable, l’accès aux soins de santé et à l’éducation.

Je veux bien. Je me demande jusqu’à quel point mon primeur me roule dans la pate à chapati lorsqu’il me fait payer 125 roupies le kilo de pommes. Pourquoi, quand je compte et recompte lentement les billets de 500 roupies du salaire de ma bonne (environ 200 euros par mois), elle semble de plus en plus attristée au fur et à mesure que j’arrive au bout de la liasse. Ses yeux semblent me dire « Encore » tandis que son esprit calcule fébrilement comment elle va pouvoir démultiplier ces billets pour pouvoir tout payer. Avec un tel salaire, elle n’est pas pauvre, oh non, elle appartient à la classe populaire supérieure et son unique fille, sur qui elle fonde tous ses espoirs, va dans une école privée. Mais elle n’a jamais emmené sa gamine voir un dessin animé dans un multiplex. Deux tickets de cinéma y représenteraient 5% de son salaire mensuel. Et elle ne mange pas de pommes. Ni de mangues. Ça je sais. Sauf quand je lui en donne pour en ramener chez elle.

Cette déclaration de la commission à la plannification a donc déclenché un tollé.

Sardar Darvinder Singh, villageois de la province de Jamnu, a adressé 3 chèques de 26 roupies au président de cette commission, au Premier Ministre et au Ministre des Finances, en leur demandant de survivre une journée sur ce montant, afin qu’ils éclairent les pauvres du pays sur la façon d’utiliser au mieux cet argent. Les journaux nous régalent, ou nous émeuvent, avec le récit de la journée de quelques « riches » de Bombay, des cordonniers qui parviennent à réunir 75 roupies par jour, avec lesquels ils mènent grand train dans leur hutte le soir, autour de leur unique repas chaud quotidien. Les caricaturistes s’en donnent à coeur joie.

 

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Les économistes ne sont pas d’accord. Combien d’indiens vivent avec moins de 20 roupies par jour ? 70%, dit Arjun Sengputa. 50%, affirme Saxena. 37.5%, calcule Suresh Tendulkar. La journaliste Patralekha Chatterjee remarque qu’aucun pauvre n’a été invité à la table des débats. Elle pose la question à sa femme de ménage, à combien devrait-on fixer le seuil de pauvreté ? « Je n’ai pas de temps à perdre. Je fais mon travail. Puis je rentre à la maison et je recommence. Je n’ai jamais rencontré ce  » Seuil de pauvreté ». Je ne sais pas qui c’est ».

Dans le seul état du Maharashtra, entre janvier et août 2011, 77  enfants de 0 à 6 ans sont morts de malnutrition, chaque jour. Sans doute le revenu par tête dans leur famille était-il inférieur à 25 roupies.

Il est vrai, aussi, qu’une coupe de champagne à la main, entourée de « Beautiful people », de bars en soirées privées, de chauffeurs en voituriers, il est facile d’oublier.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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11 Réponses à “Il est facile d’oublier”

  1. Demet
    20 octobre 2011 à 10:15 #

    Les conditions de vie réelles sont totalement ignorées pour distribuer moins d’argent. C’est triste. Baisser le seuil de pauvreté ne fera pas disparaître la pauvreté.

  2. MHPA
    20 octobre 2011 à 10:24 #

    Santé, tout de même.

  3. 20 octobre 2011 à 10:59 #

    @Demet: oui, bien d’accord. Mais au moins, la levée de bouclier à cette annonce était réconfortante Corruption, pauvreté, on dirait que la classe moyenne développe une conscience politique
    @MHPA: merci :-) Oui c’est un peu le problème de l’Inde. On ne va pas refuser le plateau qui circule à cause des mendiants au feu rouge, mais ça donne mauvaise conscience, tout de même. Alors on se défoule dans un blog!

  4. Christine Valade
    20 octobre 2011 à 18:18 #

    Bombay est beaucoup plus mondain (ou mondaine ?) que Chennai…
    Chiffres dramatiques… qu’il parait difficile de commenter. Chennai a malheureusement ses bidonvilles. Le plus grand est celui de Ghandi Nagar. A travers ce que je lis, j’ai l’impression qu’ici à Chennai il y a peut-être moins de pauvreté que dans les grandes villes mais à vrai dire je n’en sais rien…

  5. M1
    21 octobre 2011 à 2:10 #

    Donc avec 10? en Inde, on est super riches, on paie l’ISF, on a des sacs Kelly et on est invité à des rooftop parties?

  6. 21 octobre 2011 à 8:00 #

    @Christine: oui je crois que Chennai c’est un peu la province :-) En tout cas la « night scene » ne fait pas rêver ici. Bon, puis faut avouer, John (même si arrête la gonflette John, t’étais mieux avant) et Hritish, c’est mieux que les héros enveloppé et moustachus de tollywood!!!
    @M1: oui, c’est Incredible India

  7. Mendhak
    21 octobre 2011 à 13:16 #

    Merci pour cet article tout en finesse, Hélène. A Bombay, la violence du choc est parfois foudroyante et l’on ne peut rester insensible à cette pauvreté qui malheureusement fait également partie du « miracle indien » ! A très vite en compagnie de nos « cartes vermeil » ou autour d’un café BCC ;)

  8. Christine Valade
    21 octobre 2011 à 19:55 #

    Je viens d’aller voir sur internet (sorry, je suis encore néophyte…)qui étaient John et Hrithik, pas mal du tout ! y a pas photo comparé aux moustachus ventrus… qui finissent d’ailleurs dans la politique. Dans le Tamil Nadu, j’ai vu que le candidat, Vijaykant était un ancien acteur (2ème affiche sur le dernier billet de mon blog) et se présente contre Jayalalitha (1ère affiche), elle-même ancienne actrice… Cela voudrait dire que la politique est également bollywodienne !

  9. 21 octobre 2011 à 20:45 #

    @Christine: tollywoodienne chez toi (l’industrie cinéma du tamil nadu!!!!) mais oui c’est vrai, il y a bcp de croisement. Chez nous c’est Sanjay Dutt qui s’y colle (Lage Raho Munna Bhai, je te conseille, c’est drôle).
    @Mendhak: ravie de voir que tu te lances enfin dans les comm!!! Ca veut dire quelque chose en hindi ton pseudo ?

  10. Annierita
    25 octobre 2011 à 9:53 #

    Oui, les temps sont de plus en plus durs, je trouve, les riches de plus en plus riches, quoi faire de tout cet argent, c’est tout de même un problème à considérer, problème que les pauvres n’ont pas, eux au moins, qui sont de plus en plus pauvres ..; je me demande aussi comment on peut vivre avec 26Rs par jour, même en s’approvisionnant dans les magasins d’état, où le riz est à 1rs le kg au Tamil Nadu et 3 rs à Delhi, (si je me souviens bien des chiffres. Bonne journée tout de même Hélène.

  11. 4 novembre 2011 à 15:25 #

    @Annierita: si on en croit la foule qui se presait chez Hermes l’autre jour, où la fois où j’ai vu présenter une montre jaegger lecoutre à 100,000 euros, ils ont de plus en plus l’occasion de dépenser leurs sous sans voyager!

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