La mauvaise éducation

stressfulindianchild.jpgLes chèvres de Bombay peuvent bien gambader. L’augmentation soudaine de leur nombre dans la « cité des rêves », comme on nomme parfois la ville, la faveur qu’elles trouvent désormais auprès des marchands – on dit que cette année, il faudra débourser au minimum 200 euros même pour un spécimen rachitique, tout cela devrait leur mettre la puce à l’oreille: le sacrifice est pour bientôt, lundi, précisément, jour d’Eid Al-Adha.

Et bien non, elles broutent, étirent leur cou, parfois même logent leurs pattes avant sur une chaise délabrée de Chor Bazar, totalement inconscientes du sort terrible qui les attend.

Peut-on en dire autant des grappes d’enfants qui s’égayent chaque soir en bas de l’immeuble, leurs petites jambes courant, sautant, trébuchant alors qu’ils cherchent à atteindre en premier l’une des deux balançoires du terrain de jeux ? Sont-ils insouciants lorsqu’ils se disputent un camion, un ballon, une toupie ? Leurs mères, discutant debout par petits groupes, un peu à l’écart, ne le sont pas. Leurs bambins ont 2 ans, 3 ans, mais elles discutent: examens d’entrée à la maternelle, recommandation de tuteurs, méthodes de mémorisation de l’alphabet et apprentissage de la lecture.

Parce que si ton fils ne sait pas lire à 4 ans, il est déjà en retard.

Moi qui laisse pousser l’enchantement de mes journées comme une herbe folle, j’écoute, non sans  une certaine culpabilité, la longue liste des accomplissements de ses congénères de bac à sable: mon fils compte jusqu’à 30 dans 3 langues, ma fille reconnaît déjà une vingtaine de mots en lecture globale, mon fils additionne les nombres jusqu’à 5, et mon mari a commencé à lui enseigner la soustraction.

 Pas étonnant, sans doute, que l’Europe soit à la traîne derrière une Asie florissante.

Les examinateurs attendent de ton enfant qu’il connaissent, à son entrée en maternelle, son nom complet, son adresse, son numéro de téléphone, le nom et la profession de ses parents. Il doit bien évidemment connaître les couleurs, les fruits et légumes, les formes et toutes les lettres de l’alphabet. Par exemple, on lui donnera une suite: E F _ H, il doit donner la lettre manquante.

Je suis muette, pétrie d’angoisse à l’idée que l’enchantement de mes jours n’aurait jamais pu intégrer une maternelle indienne, tandis que la mère, impitoyable, continue. Il y aussi un exercice de commentaires d’images, on les fait colorier, aussi.

Les chiffres font frémir. Dans deux des écoles les plus appréciées de Bombay: 2000 candidatures pour 80 places, ou 600 candidatures pour 20 places…. Sachant qu’une bonne maternelle conditionne ensuite une bonne école primaire, puis un bon lycée, et une bonne université, la pression qui pèse sur les mères de famille est énorme. Mes beaux-parents et mon mari diront que c’est de ma faute si notre fils échoue.Donc, pour assurer le succès du chérubin, tous les moyens sont bons et notamment, les classes « d’épanouissement », musique, arts, et surtout, les tuteurs, à domicile ou dans des instituts spécialisés, qui font remâcher 2 à 3 fois par semaine aux gamins alphabets, calcul, et enguirlandent les parents quand un enfant arrive à son cours particulier sans avoir mémorisé les apprentissages du cours précédent. Vous devez la faire réviser si vous voulez qu’elle réussisse! Les enfants passeront même des « entretiens d’admission » blancs, parce que c’est très important que ta fille ne se décompose pas face à un inconnu.

Je fais part de mon malaise récemment à une amie, au cours d’un déjeuner. Le sujet tourne, encore une fois, sur la scolarité. Il me semble que mondialement, on estime qu’un enfant est prêt à lire entre 5 et 7 ans. Ne freinons nous pas d’autres développements en insistant sur cet apprentissage précoce de la lecture ?

Tu ne te rends pas compte Hélène, on est un milliard, un milliard!!!! Alors, la compétition est énorme dans la société. Pour les bonnes places, les bonnes écoles, les bons jobs. Il faut que ton enfant se distingue. La scolarité et le succès, c’est très important pour nous, les Indiens.

Huit cent mille. C’est le nombre d’enfants qui, chaque année, se présentent pour l’admission en maternelle dans le seul état du Maharashtra. Le Right To Education Act interdit la sélection pour l’admission à l’école. Dans les faits, les écoles privées y recourent très largement, même si à Delhi, par exemple, les entretiens avec les enfants de 3 ans sont interdits, ils sont remplacés par un entretien avec les parents, encore plus exigeant.

Le nombre de bonnes écoles étant limitées, celles-ci recourent à toutes les méthodes pour choisir les « bons » élèves, allant même jusqu’à vérifier les clubs ou associations auxquels appartiennent les parents. Le niveau d’éducation des parents est également un critère de sélection. Et l’argent, bien sûr. Les parents se voient souvent demander à l’entretien d’admission quelle « donation » ils pourront faire à l’école. (Je connais également de jeunes femmes indiennes qui font du bénévolat dans l’école qu’ils visent pour leurs enfants, pour augmenter leurs chances d’être admis!)

En parlant d’argent, il faut payer pour retirer un dossier de candidature. Jusqu’à cent euros pour les écoles les plus réputées. Certains parents dépensent donc plusieurs centaines d’euros uniquement pour remplir des dossiers d’inscription, sans aucune garantie que leurs enfants ne soient acceptés. Comme le fait remarquer un parent otage du système, on imagine l’argent que se fait une école qui vend 3000 dossiers de candidatures alors qu’elle n’a que 100 places à offrir.

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Soucieux de garantir à leur enfant les meilleures chances de succès, les parents achètent souvent du matériel scolaire onéreux dans des boutiques spécialisées pour familiariser leur progéniture avec les supports qu’utiliseront l’examinateur.

Outre le recours aux classes spécialisées, un petit tour sur le net démontre à quel point le sujet de l’admission en maternelle est au coeur des préoccupations de la classe moyenne indienne. Sur le site Indian parenting.com, on trouve des articles tels que: Train your child for the first school interview. Entraînez votre enfant à son premier entretien scolaire. Un petit tour sur les forums est encore plus révélateur. Dans la section réservée aux parents d’enfants de maternelle, les questions portant sur les écoles maternelles et les processus d’admission remportent la palme (2801 questions), loin devant les problèmes d’alimentation (442 questions), les questions de santé (263), et la sécurité des touts-petits (10 questions). Les sites spécialisés comme admissions nursery.com fleurissent, et l’on n’accède souvent au contenu que via abonnement payant.

Un véritable enjeu économique que la scolarisation des touts-petits, qui cristallise les espoirs et aspirations sociales d’une classe moyenne forte de 300 millions de membres pour les estimations les plus généreuses (Deutsche Bank research 2010).

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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15 Réponses à “La mauvaise éducation”

  1. M1
    4 novembre 2011 à 18:11 #

    A 4 ans, ils devraient avant tout leur apprendre les bonnes manières, et surtout à respecter leurs semblables, pas à les considérer comme une caste inférieure … l’Inde ira beaucoup mieux !

  2. MHPA
    4 novembre 2011 à 18:18 #

    C’est quand même effrayant cette « compétition » à laquelle on soumet déjà tous ces gamins. si ça pouvait encore se conjugueur avec leur intérêt profond pour la chose, encore, ils pourraient y trouver une sorte de motivation.
    J’ai le souvenir dans mon enfance que par contre, là, c’était la motivation niveau zéro qui prévalait. Tout le monde se foutait de tout, moi y compris (pour ça que je me suis vautré je suppose).

  3. MHPA
    4 novembre 2011 à 18:27 #

    Quand on dit compèt, on dit également celle des parents qui doivent suivre, où plutôt, déjà, précéder le petit génie futur, non ?

  4. 4 novembre 2011 à 18:38 #

    @M1: là dessus, c’est clair. Mais il y a un truc qui m’interpelle (d’autant plus depuis que j’ai terminé la couleur des sentiments), beaucoup de ces gamins sont élevés par des maids qui les calinent, les chouchoutent et auxquelles ils sont super attachés. Donc, comment, quand, basculent-ils de l’attachement à leur nounou au mépris de classe ?
    @MHPA: oui, montrer sa réussite c’est très important. Comment ils motivent leurs gamins, ça m’intriguent aussi. Celui qui a 12 ans chez moi a un désintérêt complet pour l’école et une passion unique pour les jeux vidéos. Ses potes indiens sont inscrits à des tas d’activités valorisantes: clubs de maths, clubs d’othographe (le spelling bee, un grand truc), clubs d’échec etc… Comment font les parents pour les convaincre, c’est un grand mystère pour moi….

  5. angelique
    4 novembre 2011 à 19:32 #

    bon, j’interviens dans tes messages pour un sujet qui n’a d’autre lien avec ton post que son titre (je suis bien mal élevée, donc), mais je voulais te dire que je viens passer une semaine à bombay (serai là jeudi) et ça me dirait bien, si tu as 5 minutes, de prendre un petit café avec toi!
    angélique v

  6. 4 novembre 2011 à 19:35 #

    @angelique, super!!! je t’envoie un mail séparé!

  7. M1
    5 novembre 2011 à 1:18 #

    Bonne question ! qu’est ce qui fait qu’ils basculent du côté obscur de la Force? une petite leçon de castes des parents peut-être? les gosses, il leur en faut pas beaucoup …

  8. Morgane
    7 novembre 2011 à 6:00 #

    Et cet esprit de competition ne les lache pas… Neela a 2 Indiens dans sa classe qui sont de veritables genies et passent leur temps a faire des maths a l’ordi… Par contre, au niveau socialisation, ils sont decalles, des « geeks » … Les parents sont a fond derriere ce bachotage. Je trouve que cela ne fait pas d’eux des personnes equilibrees. Tu pourrais aussi faire un rapprochement avec le taux de suicide au moment exams au printemps.

  9. Patricia
    8 novembre 2011 à 16:19 #

    Gloups, ça fiche la trouille tout ça…
    Quand je pense à mes neveux et nièces, très fiers de savoir écrire leur nom en maternelle, je les imagine difficilement dans ce monde où la compétition commence à la sortie de la maternité

  10. Christine Valade
    10 novembre 2011 à 17:46 #

    Ca me rappelle la Corée du Sud… Mes copines coréennes m’ont donné les mêmes arguments pour justifier le rythme qu’elles imposaient à leurs enfants… toujours pour avoir au final une place en université…

  11. 10 novembre 2011 à 18:09 #

    @M1: une amie, en s’en désolant, me rapportait comment récemment des membres de sa famille avait dit à son fils, qui mangeait absolument de tout:  » nous ne pouvons pas te parler, tu as de la vache dans le ventre », ce qui avait fait pleurer son fils, un Bhramin du sud de l’Inde qui n’avait pas encore perçu les contraintes de son appartenance.
    @Morgane: oui vraiment vrai cette histoire du taux de suicide. N’empêche, des fois, j’ai honte …
    @Patricia: les enfants s’adaptent, c’est fou
    @Christine: c’est vrai, et en même temps je me demande si ce n’est pas plus marqué ici!

  12. anne
    15 novembre 2011 à 2:56 #

    Bonjour, je suis depuis quelques jours sur ton blog qui est une mine d’info sur la vie à bombay. Nous avons un projet de partir en Inde, aussi je souhaiterais partager avec toi mes questionnement sur le logement, l’école, j’ai 3 enfants…
    Merci de me répondre afin d’échanger.
    A bientôt, une fille aussi du nord ou plutôt du 62.

  13. anne
    15 novembre 2011 à 3:11 #

    bonjour ou rebonjour , petit pb avec ordi.
    Merci pour votre blog, je suis maman de 3 enfants et une expatriation en vue sur bombay. Je souhaiterai pouvoir échanger avec vous.
    Une fille du nord-pas de calais.
    Merci

  14. 15 novembre 2011 à 6:33 #

    @Anne: on poursuit par e mail…

  15. Marie
    22 novembre 2011 à 2:08 #

    complètement hallucinant !!!
    J’ose à peine imaginer la pression exercée sur ces petits, sans doute des heures de jeu en moins !
    Bonne soirée

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