Celles qui sont ou auraient pu être. L’auraient du.

savethegirlchild.jpgAishwarya a donc donné naissance à une fille. La nouvelle n’est pas fraîche, il y a quelques jours déjà, et je ne voyais pas matière à en faire un billet.

Et puis, avant-hier, je me suis rendue à une présentation de Dr AL Sharada, directrice de l’ONG Population First. Nous n’étions pas nombreuses à nous être déplacées pour l’écouter. C’est vrai que la réunion se tenait juste à côté du stade de cricket, un jour de match, que la route était bloquée et qu’il fallait par conséquent marcher les 50 derniers mètres. Les octogénaires de mon association n’aiment pas marcher.  Ou alors à 7 heures du matin, ou bien en rond dans la cour de leur immeuble. Il n’empêche, la dernière fois, quand il s’agissait de voir Sandeep Soparkar, chorégraphe star de Bollywood, nous faire une démonstration de rumba, elles étaient venues en masse. En dessous de 50 ans, nous étions même assises par terre, par manque de chaises. Bref.

Le déficit de filles en Inde, c’est un peu comme les suicides de fermiers. Tout le monde le sait et le déplore, mais ça ne mobilise pas franchement les foules.  Elles ne sont pas venues parce qu’elles se sentent mal, me lance Mendhak, une fidèle lectrice de ce blog (la seule que je connaisse dans la vraie vie à part ma mère, en fait) et habituée, elle aussi, des réunions de notre groupe d’octogénaires. Anjali, une héritière au grand coeur et adepte du reiki nous affirme elle que les choses ne sont plus comme ça, j’ai deux filles. Le docteur Sharada calme les esprits. Votre seule présence ce matin démontre que vous n’êtes pas d’accord avec ces pratiques, mais les chiffres sont là, et le prouvent. Aujourd’hui que jamais, l’Inde tue ses filles.

Parlons-en, de ces chiffres. En 2011, naissent en Inde 904 filles pour 1000 garçons. Dans un tiers du pays, le ration filles/garçons est même inférieur à 850. Comparé à 1961, la situation a empiré, tant dans l’intensité que l’étendue du phénomène: les ratios ont encore chuté, et plus d’états sont concernés. Ce qui a changé: les mentalités sont les mêmes, mais la technique a évolué. Alors que les machines à ultrasons se répandent dans tous les recoins de l’Inde, le recours à l’avortement sélectif, aussi. Bien sûr, en théorie, les médecins ont l’interdiction de révéler le sexe de l’enfant. Les futures mamans signent d’ailleurs à chaque échographie un formulaire attestant qu’on ne leur a rien dit. Mais, trop souvent, utilisant des termes codés, des médecins peu scrupuleux passent outre. Et la lecture des journaux tournent parfois à l’horreur lorsqu’une fosse contenant uniquement des dizaines et dizaines de foetus féminins est retrouvée à l’arrière d’une clinique de diagnostic pré-natal. (comme à Patran, Punjab. Mais de tels incidents sont aussi rapportés dans l’Est de l’Inde, dans le Maharashtra – juillet 2011 etc …)

 

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L’élimination des petites filles se produit in utéro, mais aussi à la naissance et dans les toutes premières années. Il est difficile d’estimer précisément le phénomène, 70% des naissances en Inde ayant encore lieu à la maison. Il est facile de ne jamais déclarer la naissance d’une fillette aussitôt éliminée.  On parle, dans le Tamil Nadu, de grains de riz placés dans les narines de l’enfant. Il existe aussi une nette surmortalité par pneumonie pour les fillettes. Elle s’expliquerait par une attention médicale moindre (les familles dépenseront moins en médecins et médicaments pour une fille que pour un garçon), et parfois, ces pneumonies sont provoquées. Placer un nourisson de sexe féminin dans des vêtements mouillées et sous le ventilateur est une méthode éprouvée.

Moins bien soignées, moins bien nourries. Pas forcément envoyées à l’école (l’écart entre le taux d’alphabétisation des hommes et celui des femmes est de 17 points, en faveur des premiers, évidemment.) Parfois, même leur prénom reflète leur status: Nakusa, Nakushi, unwanted. Comment s’étonner alors qu’à leur tour, une fois adulte, elles voudront fiévreusement un fils, au point d’obéir à l’injonction de leur belle-mères qui leur réclament un fils, et vite, et de supprimer leur fille. Même les bénédictions religieuses renforcent ces préjugés. Depuis leur enfance, elles sont bénies d’un puisses-tu avoir un fils, et une fois mariée, d’un puisses ton mari avoir une longue vie.Toujours pour la mère, l’épouse, la bénédiction, jamais pour la femme. D’ailleurs, les argumentaires développés par les militants anti avortement sélectif, très souvent, renforcent de manière involontaires ces préjugés. « Qui nouera le rakhi autour du poignet de votre fils ? » (Lors de cette fête très importante, les soeurs nouent un fil autour du poignet de leurs frères et prient pour qu’ils aient une longue vie) « Qui sera la mère de vos petits-fils ? », ou encore, comme mon fils ainé l’a vu, et capturé avec son téléphone dans un centre commercial récemment pour ton blog: « save the girl child, or else your son will be forced to be gay ». Tout particulièrement, cette dernière affiche m’avait surprise, la discrimination contre les gays y remplaçait celle contre les filles. Mais au delà, le message véhiculé est de sauver les filles pour leur utilité dans la société, au regard des besoins masculins: utilité sexuelle, fonction de reproduction, porte-chance, même. Pas parce que les filles ont une valeur intrinsèque et un droit équivalent à exister.

 

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A l’Ouest, on associe très vite ces discriminations à la pratique de la dot, toujours rampante. Pourtant, à Bombay, c’est dans la « Ward A » (l’équivalent du XVIème et du VIIème), qu’on retrouve les pires ratios filles garçons. Napean Sea Road, fief de tant de familles d’industriels, connaît un nombre élevé d’infanticides sélectifs. Ces familles n’auraient aucune difficultés à payer une dot pour leurs filles, si elle s’avérait nécessaire. En revanche, alors que les taux de fécondité chutent (1.1 enfant par femme dans cette « Ward A », en faisant abstraction des poches de bidonvilles), le désir d’avoir un fils pour hériter de l’entreprise familiale se fait pressant. A quoi bon avoir une fille, si c’est pour qu’elle hérite des parts de l’entreprise familiale et les offre sur un plateau à la famille de son mari ?

Spéculation … Alors qu’aujourd’hui, j’attendais l’ascenseur après une autre réunion de mon groupe d’octogénaires – un concert de Litz assez pitoyable, une femme m’interrogeait. Quelle était donc cette réunion mardi dont j’étais en train de dire le plus grand bien ? Le malaise dans ses yeux, son regard qui m’évite, lorsque je répondais: c’était sur l’infanticide sélectif.

La richesse, donc, n’y change rien. Le type d’agriculture pratiqué, en revanche, si. Dans les régions tribales où la culture du riz prédomine, les ratios sont égalitaires car les femmes jouent un rôle prépondérant dans la culture.  Elles sont « utiles » économiquement. Mais alors que les tribus se voient privées de terres, que leurs activités s’éloignent des activités traditionnelles, l’avortement sélectif se développe. Dans la « sugar belt », où la culture de la canne à sucre n’implique pas les femmes, les ratios sont abyssimaux.

Mais ce qui semble particulièrement expliquer l’agravation de la situation, c’est la chute de la fécondité. La norme sociale porte désormais sur deux enfants. Un garçon, une fille. Toutes les publicités véhiculent l’image de cette famille idéale. Et alors que pour le premier enfant, naissent presqu’autant de filles que de garçons, le ratio chute pour le deuxième enfant lorsque le premier est une fille. Et lorsque les 2 premiers enfants sont des filles, le ratio fille garçon chute à 718 filles pour 1000 garçons à la 3ème naissance (alors qu’on sait que statistiquement, et naturellement, lorsque vous avez déjà deux enfants du même sexe, les chances sont plus grandes pour que le troisième enfant soit encore du même sexe.). Avoir un fils, au moins un, qui mettra le feu à votre bûcher à votre mort…

J’ai souvent pensé qu’alors que le déficit en femmes dans la population se ferait sentir, la place des femmes serait revalorisée. C’est l’inverse qui semble se produire. Au Gujarat, les crimes d’honneur sont en nette augmentation. Lorsqu’il y a moins de femmes, il devient crucial qu’elles restent dans la communauté, et n’aillent pas s’éprendre du premier venu. Au Punjab, apparaissent des pratiques comme le mariage à la chaîne, où une jeune fille est mariée à un homme jusqu’à ce qu’elle lui donne un fils, puis à un autre, à qui elle devra procurer un fils également, et ainsi de suite. Au Bihar, le trafic de femmes se développe, des femmes qu’on forme aux pratiques culturelles de la communauté auxquelles elles sont destinées (souvent Jain) pour les marier ensuite. Dans d’autres états, se développe le mariage croisé, où un frère et une soeur épousent simultanément la soeur et le frère d’une famille également dotée.

Etes vous heureuse ? Etes vous heureuse ? Cette question, c’est celle qu’on pose traditionnellement à la femme qui vient d’acoucher d’une fille. Oui, vous êtes heureuse ?

C’est pour tout ça, que j’ai pensé que la naissance de la fille d’Abhisheck et Aishwarya Bachchan valait bien un billet. Alors qu’Amitabh Bachchan, dieu vivant de Bollywood révéré depuis des décennies à travers toute l’Inde, jusqu’au plus profond des villages, clame son bonheur d’avoir une petite-fille, je me prends à espérer que peut-être, celle-ci contribuera à changer les mentalités. Et à sauver, quelque part, des foetus dont le coeur bat dans le liquide utérin, jusqu’à ce qu’on découvre que ces foetus sont des « Elles », et qu’elles ont un vagin.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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10 Réponses à “Celles qui sont ou auraient pu être. L’auraient du.”

  1. Mendhak
    24 novembre 2011 à 21:21 #

    Excellent billet qui résume parfaitement notre conférence !
    J’ajouterais que si la femme ne donne pas naissance à un garçon, elle est battue… En Inde, 50% des femmes sont battues et 60% des Indiens pensent que c’est normal !
    Par ailleurs, 350 femmes sur 100 000 meurent pendant leur grossesse ou à l’accouchement, quand dans les pays développés ce chiffre est compris entre 2 et 4.
    Enfin, pour finir en beauté, les jeunes femmes reçoivent une alimentation moins riche avant leur mariage car lorsqu’elles sont « grosses », il est plus difficile de les marier.
    Tout cela est affligeant et laisse songeur…

    Allez hop, je retourne dans ma marre !

  2. M1
    24 novembre 2011 à 21:57 #

    Rien que pour emmerder les indiens, j’espère que sur les 904 filles, 50% seront lesbiennes : )

  3. MHPA
    25 novembre 2011 à 12:45 #

    Très beau billet Hélène (mais parfois on souhaiterait faire moins beau et que le problème soit réglé, hein ?).
    C’est horrible tous ces procédés. J’avais entendu parler de tels traitements (ou de « penchant » de la société) , mais n’aurais pas deviné que c’était aussi répandu.
    J’aime bien le commentaire de M1. Et rajoute, sur les 1000 garçons, qu’au moins 50% soient gay (qu’on rigole un peu).
    Je sais que tu l’aimes beaucoup, mais ça se dit, ça aussi, « pays de con », là-bas (et en Indien) ?

  4. Patricia
    25 novembre 2011 à 19:02 #

    Merci pour ce billet si bien écrit.
    Et moi qui pensait que la ‘sélection’ en Inde était plus ou moins de l’histoire ancienne… quelle triste réalité.

  5. Demet
    26 novembre 2011 à 6:13 #

    Je pense qu’il est plus facile de convaincre les personnes dotées des mentalités les plus « arriérées » en évoquant le rakhi ou les petits-enfants.
    Alors que même les bénédictions religieuses bénissent les individus de sexe masculin, il serait trop difficile d’expliquer aux gens qui considèrent la fille comme une « charge » ou un « malheur » que la femme a autant de valeur qu’un homme et tout autant le droit d’exister.
    C’est triste à dire, mais ce serait une perte de temps, il ne comprendraient pas. C’est pourquoi je comprends, même si je n’aime pas vraiment ça, le fait que ce soit « l’utilité » de la femme qui soit mise en avant, et non sa valeur intrinsèque.
    Dans le film Bollywoodien « Devdas » (celui avec Aishwarya Rai, justement) la malédiction lancée est « Une fille naîtra dans cette maison! » J’ai toujours trouvé cela assez choquant, mais je pensais que ces histoires de « fille = charge » et d’avortement sélectif appartenaient au passé…

  6. Ingrid
    28 novembre 2011 à 19:10 #

    Pfiou, j’en suis toute paf ! Je savais que ce souci existait en Inde mais pas de façon aussi flagrante…
    Aurais-tu par hasard écrit un article sur les castes ? Ou un livre à me suggérer pour que je comprenne bien ? Car je t’avoue que ce système me dérange fortement, en tant qu’européenne, mais il faut que je le comprenne, sans en rester à mes ressentis uniquement.
    Belle journée… ou nuitée, tout dépend du décalage =)

  7. 29 novembre 2011 à 6:45 #

    @Mendhak: tu as bien écouté, c’est bien!
    @M1 et MHPA: un autre sujet que celui-là! D’après certaines études, un tiers des hommes indiens ont déjà eu au moins une expérience homosexuelle. D’après un pote du « gay Bombay », ça s’expliquerait en partie par l’immigration, tous ces hommes qui arrivent travailler dans la grande ville, qui y restent des années, sans femmes, se « rendent service mutuellement »
    @Patricia: non plus que jamais
    @Demet: j’ai vu Devdas et ça ne m’avait pas frappée, je dois être trop dans le bain! Mais c’est un bon exemple!
    @Ingrid: non je n’ai rien écrit dessus. C’est un sujet complexe. Plus que de « castes », on entend ici le mot « communautés ». Théoriquement, les castes sont réservées à la religion hindoue (et contraires à la constitution). Dans les faits, c’est indéniable que les mariages se font « intra-communautés », par exemple entre Bhramins de l’Inde du sud, entre Sindhis. Les Jains, pur veg, n’aiment pas trop le mélange avec les « non veg » impurs. A Bombay, ce que je ressens, c’est la discrimination économique surtout. Mais dans les campagnes, les atrocités contre les dalits (intouchables), vont bon train.

  8. Adrak
    3 décembre 2011 à 18:51 #

    Bravo pour ce post très précis. Il faut absolument parler et reparler de ce drame ordinaire et tabou car les clichés sont tenaces. Beaucoup d’Indiens sont les premiers à faire semblant de croire que le meurtre de fillettes et l’avortement sélectif se produisent dans les couches « arriérées » et rurales de la population. Mais les statistiques sont sans ambiguïté.
    J’en ai un peu parlé ici : http://adrak.org/2011/08/23/les-femmes-indiennes-selon-air-france/#

    Voici aussi un blog militant sur le sujet : http://www.50millionmissing.wordpress.com/. Il évoque un déficit de 50 millions de femmes en Inde sur 3 générations.

  9. 3 décembre 2011 à 19:28 #

    @ Adrak: merci pour la découverte de votre blog!! Tout à fait d’accord avec cette analyse du travail qui « saute » des classes populaires aux classes aisées!

  10. Marie
    11 décembre 2011 à 1:50 #

    je découvre plein de choses dans ce post, comme à chaque passage ici… Je ne savais pas tout ça, enfin pas que c’était aussi « grave » que ça…

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