Alliances contre-nature

brambedkar1.jpgJe ne sais pas ce qu’il en aurait pensé. Ou ce qu’il en pense, si son esprit est toujours dans les parages, ce qui ne me parait pas très probable mais qui est toujours plausible. Il n’y a qu’à réaliser tout ce qu’on ignorait du monde il y a 300 ans pour reconnaître humblement qu’on ne doit toujours pas savoir grand chose aujourd’hui…

Pour le Dr BR Ambedkar, le père de la constitution indienne décédé il y a très exactement 55 ans, le système des castes était inextricablement lié à l’hindouisme, et pour cette raison, aucun degré de changement social ou économique ne pouvait le faire disparaître. Pour lui, seule la sortie de ce système religieux pouvait libérer les dalits (les intouchables), c’est pour cette raison qu’il initia un mouvement de conversion en masse des dalits au bouddhisme, mouvement qui se poursuit encore aujourd’hui.

Donc, lui qui semblait tout de même assez méfiant envers une cosmologie hindoue qui lui interdisait de boire l’eau des fontaines, je ne sais, pas, vraiment, ce qu’il aurait pensé d’avoir été largement rebaptisé : « le dieu des Dalits« . Je ne sais pas non plus ce qu’il aurait pensé du fait que le RPI, le Republican Party of India, dont l’origine remonte à la   »Scheduled Cast Federation » qu’il avait lui-même fondée, ait décidé d’annoncer son alliance pour les prochaines municipales avec le Shiv Sena et le BJP, partis safrans qui défendent l’idéologie de l’Hindutva, la suprématie hindoue.

Ce même RPI a annoncé son intention de se livrer à des actions de force si la municipalité de Bombay n’alloue pas immédiatement un terrain pour la construction d’un mémorial à leur leader spirituel  (le terrain désormais désaffecté de l’ancienne Indu Mill près de Shivaji Park).  Les revendications de terres cristallisent souvent ici les tensions entre les communautés (la dispute entre hindous et musulmans à Ayodhya à l’origine des émeutes de 92 à Bombay n’est ainsi toujours pas réglée, en dépit du jugement de Salomon rendu par la Haute Cou1r de Justice en 2010). Terres allouées à certaines religions, à certaines castes, usurpations de terres. On ne sait plus d’ailleurs où est la symbolique. Est-ce le terrain qui est le symbole de la croyance, ou la croyance le prétexte du terrain ? 

Ainsi, dans de nombreux villages du Maharashtra, et en dépit de l’interdiction de l’intouchabilité par l’article 17 de la constitution, les dalits n’ont pas accès aux espaces de crémation utilisés par le reste de la population. Les sites qui leur sont réservés, bien à l’écart du village, sont déterminés en fonction de la direction des vents car il ne faudrait pas que les hautes castes soient « polluées » par  des brises défavorables. L’hindouisme n’est d’ailleur pas seul en cause. Dans certains états, le christianisme a intégré le système des castes et là encore les cimetières des chrétiens dalits sont séparés de ceux des chrétiens non-dalits.

Or, d’après le ministère de la justice sociale du Maharashtra, les castes supérieures auraient usurpé les terrains dédiés aux dalits dans 72% des cas. Revendiqués par un riche fermier qui souhaite les adjoindre à ses terres, repris par le conseil municipal du village (le Panchayat) puis revendus à un promoteur. Des actions qui semblent motivées par des aspects clairement économiques et contre lesquelles les dalits ont peu de recours, les actions en justice traînent en longueur et les jugements sont rendus bien souvent en faveur des hautes castes. Toujours d’après le ministère de la justice sociale, plus de 30,000 cas de procès pour atrocités contre les dalits sont actuellement en cours à travers le pays. Ils mènent à une condamnation dans 7% des cas seulement (2% même dans le Karnataka). Et les dalits qui décident de porter plainte le fond à leurs risques et très grands périls, comme la famille Whagamare à Malegaon en novembre 2008 dont on brûla la maison suite à la plainte qu’ils avaient déposée. Sans bien sûr que les coupables soient inquiétés.

 

dalitburial.jpg

Sur cette photo, un fermier de haute caste travaille un lopin où les dalits enterraient autrefois leurs morts (photo Pramod Thakur, DNA)

dalitdumpingground.jpg

Sur cette autre photo, un crématorium dalit a été transformé en décharge pour le village (photo Pramod Thakur, DNA)

 Alors, c’est vrai, je ne comprends pas vraiment l’alliance du RPI avec le ShivSena pour les prochaines municipales, à moins que ce ne soit pour s’unir contre l’ennemi commun, l’immigré non-Maharastrien.

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Abonnez-vous à notre lettre d'informations pour recevoir les nouveautés par e-mail.

4 Réponses à “Alliances contre-nature”

  1. Christine Valade
    7 décembre 2011 à 11:53 #

    Ségrégation bien utile pour continuer à exploiter économiquement les dalits… Qui voudrait arrêter ça ? Je lutte dans ma propre maison pour essayer que tout le personnel soit au même niveau hiérarchique… je sais, c’est peine perdue. J’ai découvert il y a 2 jours que les deux gardiens (qui ne fichent rien de la journée et qui dorment la nuit) mais qui se considèrent supérieurs aux autres, interdisaient au jardinier qui bosse comme un malade de boire de l’eau issue des bonbonnes d’eau que je leur fournis avec mon argent. Une première fois, ils lui avaient interdit, j’avais déjà du intervenir. Il doit boire l’eau du puits et ne dis rien bien sûr. Hier, meeting pour leur dire « Ici c’est moi le patron, c’est moi qui donne les ordres… et dans ma maison, tout le monde boit la drinking water, dernier avertissement… Et je suis sûrement loin de tout savoir sur ce qui se passe entre eux.

  2. 7 décembre 2011 à 12:39 #

    @christine, je comprends ta colere. J’avais eu une situation similaire avec ma premiere bonne, Mary, qui donnait aux ouvriers de l’eau filtree et non minerale. J’avais passe comme instruction, ne donnez a boire que de l’eau que je bois moi- meme. Elle m’avait repondu, mais ca va vous couter de l’argent Madame. Enfin, avec tes gardiens on va au dela de ca ! Ne lache pas.

  3. MHPA
    7 décembre 2011 à 21:49 #

    Billet instructif. Dans cette société, n’y a t’il pas des lieux où les relations sociales s’équilibrent, où les traditions perdent de leur force (où même la loi interviendrait), autrement que dans un univers purement privé comme son domicile ?
    (villes par rapport à la campagne, par exemple)

  4. 8 décembre 2011 à 7:38 #

    @MHPA: c’est complexe comme question! Les dalits, tu les trouves plus dans le domaine public, éducation, politique, grace au système des quotas (les réservations, comme on les appelle ici). Il est évident que leur « intégration » sociale se fait mieux dans les villes que dans les campagnes. Je n’ai jamais entendu parler à Bombay « d’atrocités contre les dalits », ça ressort toujours dans les campagnes, et il parait difficile, avec la densité de population dans une ville comme Bombay, de maintenir des divisions géographiques. Vu comment les trains sont bondés aux heures de pointe, tu ne peux pas te demander à quelle caste appartiennent tes voisins!
    En revanche, il ne faut pas se leurrer, c’est un « coitoiement », pas un mélange. Le meilleur exemple étant les mariages, tu te maries « dans ta communauté » (surtout que les mariages sont arrangés dans la très grande majorité des cas). Et puis tu ne manges pas ensemble!!!
    Ce matin, j’ai découvert l’existence d’une chambre de commerce des entrepreneurs Dalits, et j’ai trouvé assez révélatrice une interview de son président . Il se montrait très optimiste pour le développement des entrepreneurs Dalit car « le nombre de Dalits en Inde est suffisament élevé pour créer un gros marché », en gros, des entreprises par des dalits ,pour des dalits! S’il est vrai d’ailleurs que les Dalits sont économiquement dominés, certains peuvent être très riches (Mayawati, la chief minister de l’Utar Pradesh. Je me souviens aussi avoir partagé une ballade en bateau dans le Kerala avec une famille de je ne sais plus où, le père, la mère, la fille, la grand-mère, très sympa, lui avait une entreprise florissante de tannerie – méga impure donc, sauf que je peux te dire qu’à Bombay ça les dérange moins quand elles ont leur sac de grande marque. On avait pas mal papoté, tous les ans il emmenait sa petite famille 15 jours dans un voyage à la découverte de l’Inde, et tu voyais que sans être extravagament riches, ils étaient prospères, leur fille bien éduquée etc …)
    Moi en tant qu’étrangère je ne reconnais pas les différences. Je vois riche ou pauvre. Dans l’association dont je fais partie, nous maintenons un quota de 1 étrangère pour 2 indiennes. Il y a un peu d’histoires en ce moment car certaines trouvent que les « blanches » sont un peu tenues à l’écart. A la dernière réunion, la trésorière s’est énervée. « Nous sommes une société clanique. Vous les blanches vous arrivez et vous pensez que vous êtes tenues à l’écart Vous voyez votre petit groupe, et puis toutes les autres indiennes. Ce que vous ne voyez pas dans la pièce, c’est que dans un coin, ce sont toutes les sindhis. Et dans l’autre, les punjabi, et à l’autre bout, les Gujarati.  »
    J’ajouterai enfin, mon fils a eu pendant 2 ans un tuteur en Inde, du genre, modeste mais très digne. Même en plein cagnar, il refusait un simple verre d’eau. Je voyais bien qu’il ne voulait pas consommer dans ma maison d’étrangers. J’en parle à une amie Brahmine qui m’explique, c’est pour préserver sa pureté. Jamais ma grand-mère n’aurait accepté le moindre verre d’eau, la moindre nourriture dans une maison non-bhramine.

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg