Ma rencontre avec Dieu. Enfin, son Saint.

 

Petit rappel nécessaire à une bonne visualisation de ce qui suit: en Inde, on conduit à gauche, et le volant est à droite.

saintchristophe.jpgLes habitués de ce blog l’auront compris. J’ai une tendresse particulière pour les taxis de Bombay, tendresse également partagée par les Bombayites de souche ou de passage.

Hier donc, il me fallait prendre un taxi. Je laissais mon regard errer sur les quelques taxis disponibles, me demandant lequel héler. J’écartais le premier dont l’âge vénérable n’égalait que celui de son conducteur, en plus de trous dans la porte, une couche de crasse de plusieurs centimètres recouvrait le revêtement des sièges. Le deuxième taxi, pimpant, semblait plus prometteur. Son conducteur me gratifia d’un large sourire édenté (en gros, il lui restait une incisive en haut et deux canines en bas) assorti d’un large geste du bras. Son crane nu et brun brillait dans l’habitacle, simplement orné de 4 ou 5 longs cheveux blancs et rêches qui s’hérissaient presque à en toucher le plafond (il faut dire que le plafond dans les taxis de Bombay est toujours très bas et qu’avec mon mètre soixante dix je ne peux jamais m’y tenir droite.)

Je me glissai à l’intérieur avec l’aisance de l’habitude, suivie par ma mère dont je n’ai pas le droit de révéler l’âge mais qui est tout de même moins souple et qui souffre de la chaleur à 14 heures.

Mahalaxmi Station ?

Yes! Il semblait aussi enthousiaste que si je lui avais proposé de nous rendre sur un plateau de cinéma à Bollywood en plein tournage d’une « item song ».

 

Image de prévisualisation YouTube

 

Nous voilà donc partis en direction du SeaLink qui nous ramènera dans le sud. Très bientôt, une voiture se colle à notre droite, carrosserie contre carrosserie. Je m’inquiète un instant de savoir si nous sommes poursuivis par la mafia – enfin, pas moi, mais le chauffeur – lorsque la vitre avant de la voiture qui nous frole s’abaisse et un barbu corpulent vêtu d’une kurta blanche brodée et coiffé d’un bonnet en tricot nous interpelle. Hey Boss! Hey Boss! Dans sa voiture s’entassent, pour autant que j’arrive à les compter, 7 bonhommes rondouillards, pareillement vêtus et coiffés et parfaitement hilares. S’ensuit une discussion rapide entre les deux voitures, où s’échangent les directions vers le SeaLink, ce qui ne devrait pas être difficile vu que c’est droit devant et qu’on l’aperçoit déjà, mais peut-être en sommes nous venus à échanger des nouvelles de la santé et de la famille.

Les deux véhicules s’écartent, et je constate grâce à la plaque d’immatriculation que la joyeuse troupe de musulmans en bonnet crocheté nous arrive tout droit du Gujarat, l’état voisin dont la frontière se trouve à 2 heures de route.

Mon chauffeur est sympathique et serviable, il a aussi le sens des responsabilités. En plus de la circulation, et de nous occasionnellement, il garde un oeil sur l’autre voiture, et voyant que ceux-ci s’apprêtent à prendre la mauvaise bretelle, accélère brutalement et coupe 3 files pour les rattraper. Il sort la tête et agite le bras pour les apostropher Sortez pas là, sortez pas là, c’est par ici! Forces remerciements et il serait inexact de dire que nous reprenons la route car nous ne nous sommes jamais arrêtés. Sur ma gauche, ma mère tente d’agriper une ceinture de sécurité inexistante puis de se retenir à une poignée qui n’a jamais été prévue par le constructeur automobile.

Nous voici donc sur le Sea Link, large pont maritime à 5 voies, sur lequel la plupart des conducteurs prennent plaisir à tester les limites de vitesse de leur véhicule (47.5 kilomètres heure pour un taxi noir et jaune. 28 pour les modèles les plus anciens). Nos joyeux lurrons se collent de nouveau à nous, et à la sortie du pont, on fait quoi ?

Je vais jusque Mahalaxmi Station, vous n’avez qu’à me suivre, ensuite, quand je m’arrêterai, prenez à gauche,  leur dit le chauffeur de notre taxi (je ne parle absolument pas hindi mais je reconnais les noms employés, et puis, la route, je la connais bien)

Nous voilà donc partis en procession. Le chauffeur fait très attention à ne pas perdre sa brebis dans la circulation et puisqu’il n’a pas (plus ?) de clignotants, annonce les changements de direction en agitant les bras hors de l’habitacle. A l’approche de Mahalaxmi Station, je précise: prenez Saat Rasta, puis la route de Mumbai Central s’il vous plait. Il pile net. Sors le corps à moitié de sa voiture. Interpelle les autres. Pour finir, je vais aussi à Mumbai Central, vous pouvez continuer à me suivre.

Nous reprenons notre route, cette fois-ci en colimaçon, le quartier est bouché à toute heure. Le soleil tape en biais et ça tourne au sauna, ma mère souffle par la bouche, le nez, et même par les oreilles. Elle sursaute à deux reprises lorsqu’on s’engage dans le rond-point, pensant que nous allons nous faire couper en deux par un bus, mais c’est bien vu, on passe à 5 centimètres. Moi, ça fait des années que je ne sursaute plus, et encore moins depuis que je ne vois plus de l’oeil droit.

L’entrée de l’immeuble est à droite, juste après la station service.

Et là, le chauffeur fait une chose qui m’épate. Il lâche le volant tout en continuant à avancer au pas, de son bras droit sorti, il cherche à fendre le flot des voitures arrivant en sens inverse pour nous frayer un chemin. En même temps, dans une sorte de contorsion qui relève du guru de yoga, il agite frénétiquement le bras gauche vers l’avant par la portière gauche pour prévenir les autres de ne pas tourner mais de continuer tout droit. Une telle capacité à effectuer, tout en roulant, ces torsions et moulinets de bras dans des directions opposées nous laissent comme deux ronds de flanc fondant doucement sur la banquette arrière.

Nous sommes tombées sur Saint Christophe déguisé en chauffeur de taxi. Ou alors, sur un ancien agent de circulation à la retraite. Ou une ex-star du cinéma muet.

Qu’importe, je lui laisse un bon pourboire.

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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9 Réponses à “Ma rencontre avec Dieu. Enfin, son Saint.”

  1. MHPA
    9 décembre 2011 à 21:18 #

    Vraoooouuum vertigineuse embardée que voilà !
    Et madame ta mère, ça va ?
    Arrivées à bon port ?

    (Oeil droit ???)

  2. 9 décembre 2011 à 23:18 #

    @MHPA: oui elle va bien, merci. pour l’amour de sa fille, elle vit des aventures extraordinaires. T’es pas au courant pour mon oeil droit ? Ca fait si peu de temps que tu lis mon blog ? ;-) Toute l’histoire commence à « Attention décollage immédiat » en mars ou avril dernier. J’ai fait vivre ça aux lecteurs en direct, mais j’ai pas regagné, en fait. On s’habitue, puis dans la circulation, on a moins peur …. (bon, le conseil c’est 1) si tu vois un point noir devant ta vision, ne fais pas comme moi, n’attends pas 15 jours avant de consulter. 2) ne te fais pas opérer par Patel du Jaslok hospital. VOilà, c’est dit sur mon blog, ça fait du bien.)

  3. Patricia
    10 décembre 2011 à 0:41 #

    Merci pour cette ‘balade’ tonique à travers Bombay !
    Ta description des gesticulations du chauffeur mériterait une illustration type BD ;-)
    Désolée pour ton ?il. Je pensais que l’illustre médecin avait pu faire un miracle…

  4. M1
    10 décembre 2011 à 2:06 #

    C’est pire que Taxi 4 ! : )

  5. 10 décembre 2011 à 7:01 #

    @Patricia. Oui j esperais aussi, Mais c’est la vie ! Il a bien opere, Mais trop tard. ( oui helas je sais pas dessiner)
    @M1: oh oui, un taxi 5 avec un taxi noir et jaune, si ca renouvellerait pas la serie ca? Au fait, t as regarde la video ? C est le film incontournable du moment qui est cense renouveler les codes erotiques du cinema de l Inde du Sud. Parait que les indiens, avant Internet, connaissaient leurs premiers emois avec ce genre de films

  6. M1
    11 décembre 2011 à 0:28 #

    Oui j’ai vu, c’est… superbe ! : )
    Sans déconner, c’est censé être un « vrai film » ou une parodie?

  7. 11 décembre 2011 à 9:21 #

    @M1: non c’est un vrai film :-) Ca s’appelle « Dirty Picture », ça s’inspire parait-il de la vie de Silk Smitha, sex-symbol de l’Inde du Sud qui se suicida dans les années 90. Et c’est un clin d’oeil à toute une tradition de cinéma où les tressautemnts de décolletés remplacent (avantageusement ?) le jeu d’actrice.

  8. 11 décembre 2011 à 9:27 #

    @M1: j’ajouterai qu’on en rigole, et on ne peut pas vraiment dire que ce soit la même école de jeu que chez nous, mais il y a des codes pas faciles à reproduire!! J’ai essayé devant ma glace d’agiter les seins comme elle le fait, ça n’a pas marché!!!! De même qu’après avoir vu Dhoom 2 (belle tranche de rigolade), j’ai essayé d’avancer en agitant mes cheveux derrière moi d’un mouvement de tête, pas réussi non plus :-) C’est outré, mais franchement drôle. (enfin, 1/4 à moitié du film généralement, après je décroche)

  9. Marie
    22 décembre 2011 à 14:48 #

    j’adore, ça me rappelle quelques taxis pris en Afrique, ce n’est pas triste non plus parfois !

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