24 heures de leurs vies (10)

Ca n’avait pas été simple, de rencontrer Subha. Elle est « hy-per-dé-bor-dée ». Nous avions fini par faire coller son agenda de super-woman avec celui de la mère de famille que je suis, et nous étions retrouvées à quelques minutes de son bureau, à l’heure du déjeuner – sur le pouce, le déjeuner. Un samedi, parce que le samedi, au bureau, c’est un peu plus calme.

Subha, c’est une boule d’énergie. Une femme passionnée. Qui se donne les moyens de ses ambitions qu’on sent grandes. Elle vibre d’intelligence. De détermination. Elle est sympathique aussi. Mais ce qui m’a touchée, c’est cette soif d’indépendance qu’on retrouve derrière toutes ses actions, sa fierté d’avoir brisé le moule de « la fille dévouée », « l’épouse parfaite », « la mère aimante », bref, de celle qui se définit avant tout par ses rapports familiaux.

Elle vit seule – un choix courageux, qui pourrait suffire à la discréditer sur le marché du mariage – les filles qui vivent seules sont souvent suspectées par leurs belle-familles prospectives de se livrer au stupre et la luxure. D’ailleurs, elle a choisi elle-même celui qu’elle va épouser. Avec lequel elle trouvera, j’espère, le bonheur ….

 

 

Je m’appelle Subha Ray, j’ai 32 ans et je suis juriste à Bombay, Inde.

24 heures de leurs vies (10) dans 24 heures de leurs vies subha

La société pour laquelle je travaille est la filiale récemment créée d’une grande entreprise indienne du secteur des télécommunications. Nous produisons et réalisons des films. Je dirige le service juridique. Avec mon équipe, nous rédigeons tous les contrats nous liant aux producteurs, réalisateurs etc…

J’ai fait mes études de droit à Calcutta, d’où je suis originaire. J’ai plaidé un moment au barreau. J’ai voulu déménager à Bombay pour être indépendante. J’avais envie de vivre seule, loin de ma famille ! Ca ne se fait pas à Calcutta, mais ici, c’est mieux accepté. J’ai d’abord travaillé 5 ans dans un cabinet spécialisé dans les fusions acquisitions. Mais j’ai toujours été attirée par le cinéma. En fait, j’aurais même voulu à un moment être réalisatrice. J’ai d’abord rejoint une radiotélévision, puis, il y a 6 mois, la société pour laquelle je travaille actuellement. Je n’ai pas suivi de formation particulière pour ce changement de secteur. Le droit, je pense, s’apprend sur le terrain, et en lisant beaucoup !

Les avantages de mon métier sont d’abord financiers. Je gagne très bien ma vie ! Et j’ai beaucoup de liberté. Je décide ce qui doit être fait.J’adore être le boss ! Et puis, j’ai beaucoup d’occasion de rencontrer des personnalités du monde du cinéma, de grands réalisateurs … et j’apprends beaucoup sur tous les aspects de la production d’un film.

Du côté des désavantages, je bosse comme une folle. 6 jours par semaine, souvent jusque 22h30, parfois minuit, il n’y a pas de limites ! Je crois que dans l’entreprise pour laquelle je travaille, seuls les alcooliques du travail tiennent le coup !

Pour réussir dans mon métier ? Je sais, c’est cliché. Mais il faut savoir travailler dur. Pousser ses propres limites. Rester concentré. Etre diplomate. Bien comprendre aussi le secteur pour lequel on travaille. C’est important de comprendre le business, les intérêts des clients. Mais bon, laissez moi réussir d’abord avant que je vous donne des conseils !

Quand j’étais enfant, je voulais être médecin. Mais je suis devenue avocate. Le point commun, c’est que ce sont deux professions libérales. D’ailleurs, mon objectif à terme est de m’installer à mon compte. Et de me lancer dans la production de films. En février prochain, j’épouse un réalisateur. J’espère qu’on pourra produire et réaliser des films ensemble. Mais je n’abandonnerai jamais le droit complètement, ça non. Je ne peux pas vivre sans ça.

Je n’ai jamais été victime de discrimination du fait que je suis une femme. Mais c’est vrai, je pense qu’une femme a toujours à faire ses preuves, et doit travailler plus dur pour obtenir un traitement égalitaire avec les hommes.  Je pense que pour les femmes, un des problèmes vient du fait que les grandes entreprises demandent beaucoup, elles oublient la vie personnelle de leurs salariés. Elles devraient plutôt les encourager à mener une vie plus équilibrée. Je n’ai pas d’enfants encore, et j’espère en avoir … mais pas tout de suite ! Je ne pense pas que je voudrais arrêter de travailler pour eux. C’est une des raisons pour lesquelles je voudrais être à mon compte, pour pouvoir mieux gérer. Et j’espère qu’ils deviendront réalisateurs !

Je n’ai jamais été sans travail. Tout au plus 15 ou 20 jours entre deux emplois. Je ne peux pas rester plus d’une semaine sans travailler. Quand je cherche du travail, j’ai une démarche assez agressive. Je me rends sur place pour déposer mon CV en personne, je rencontre les gens. Ca va très vite.

Je parle anglais, hindi et bengali, ma langue natale. Je voyage souvent à l’intérieur de l’Inde pour mon travail, car nous produisons aussi des films tamils, bengalis etc…

Mon travail me rend très heureuse, et j’ai réalisé mes rêves. Je voulais vivre seule, avoir mon logement, ma voiture, avoir la liberté dont j’ai eu soif tout au long de mon enfance. Je crois qu’aujourd’hui, ce qui fait avancer les femmes, c’est le désir d’indépendance. En Inde, on voit beaucoup de femmes qui ont du succès professionnellement, mais elles restent dépendantes mentalement de leur famille, de leur partenair, de par leur éducation familiale conservatrice. Les femmes sont toujours vues comme tenant la seconde position.

Je ne me lève pas très tôt, vers 8h, 8h30, et je suis toujours pressée le matin ! J’ai 1h30 de voiture jusqu’au bureau. Je pratique le co-voiturage, ça me permet d’économiser de l’essence pour la planète ! Et puis en route, on bavarde. Je déjeune sur place, généralement en une demi-heure. Le soir, je n’ai pas d’horaires ! Une ou deux fois par mois, je quitte le bureau vers 18h30, 19h. Ca me fait tout drôle ! J’ai l’impression que je ne vais pa savoir retrouver ma route jusque la maison avec la lumière du jour ! S’il n’est pas trop tard, je retrouve des amis au café pour bavarder. Sinon, je lis, je regarde des films avec mon fiancé. Mon film préféré, c’est la trilogie « Trois couleurs » de Kieslowski. Je regarde beaucoup de films hindi aussi, pour mon travail.

Avec mon rythme de travail, je n’ai pas vraiment le temps de faire du sport, ou quoique ce soit ! Parfois, quand je suis très stressée au travail, je médite. Si je me sens déprimée, je fais une expédition shopping ! Je suis une fétichiste des accessoires. Mais ma meilleure façon de me ressourcer, c’est par le silence. Souvent, chez moi, je regarde la télé le son coupé. Même les films ! J’imagine les dialogues, c’est encore mieux.

 


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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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