Fracture

Fracture dans Je l'ai lu dans le journal! fracture1295547217-1-195x300Ce matin, comme tous les matins, j’ai simultanément allumé mon ordinateur et ramassé mon journal – qu’un pauvre hère dépose tous les jours sur mon pas de porte pour la modique somme de 16 centimes d’euros par mois, en plus du coût du journal évidemment. J’ai déjà estimé le chiffre généré par la tournée de notre immeuble, une soixantaine d’appartements, à une dizaine d’euros mensuel, en admettant que nous fassions tous appel à ses services.  Alors, comme vous peut-être en ce moment, je me suis interrogée. Livreur de journaux, est-ce que ça paye bien ? Patron d’un réseau de livreurs, est-ce que ça rapporte ? Je me suis livrée à des calculs, supputations, impliquant la vitesse de l’ascenseur, l’éloignement des différents immeubles du quartier, leur hauteur … pour arriver à la conclusion qu’un livreur devait générer 80 euros de chiffres d’affaires par mois, mais sans être sûre de ce qui lui reviendrait, à lui, au final.

Mais la rentabilité économique du système de livraison de journaux à Bombay n’est pas vraiment mon propos. Ce qui s’est passé, c’est qu’alors que j’ouvrais une série de fenêtres dans mon navigateur, twitter, facebook, yahoomail, Le Monde, Libération, j’apprenais que Megaupload avait été fermé. Ca m’a drôlement agacée, (même si je reconnais que ça leur pendait au nez et que ça donne lieu à débat) et j’en ai oublié mon journal et ses nouvelles locales. J’en ai oublié le reste de l’actualité d’ailleurs, ce qui m’intéressait, c’était la disparition de ce site et la réaction des « anonymes ».

A dix heures, comme tous les jours, Anita est arrivée. Anita fait la cuisine – même s’il faut reconnaître  que son manque d’imagination n’a d’égal que le mien sur le sujet. Vous voulez quoi pour le dîner ? On se regarde, blanc des yeux dans le blanc des yeux. C’était bon, les spaghettis aux aubergines de la dernière fois, je lance. Oui mais les enfants n’en ont pas mangé. Ah oui, c’est vrai. Ils aiment bien votre soupe aux poireaux, on fait une soupe aux poireaux avec ? Plus observatrice que moi, elle me répond: oui mais s’il n’y a pas de plat de viande, Oscar ne va pas être content. C’est qu’elle est catholique et mère de deux fils en pleine croissance, alors elle comprend les besoins carnivores de mon ado de fils. Ca devient compliqué, ce menu. Le silence se prolonge. Je fais une omelette et une salade et du riz, d’accord ?  J’acquiesce, soulagée d’en avoir fini. Elle entreprend de laver la salade dans l’eau bouillie avec le permanganate de potassium. Je traîne un peu dans la cuisine. On parle souvent de petites choses ensemble, ou de faits de l’actualité locale… Mais là, je sens que la fermeture du site de piratage partage, ça va lui passer au-dessus.

Vers onze heures, Malika arrive. Malika, c’est celle qui remplace Flavia, ma femme de ménage habituelle. Flavia a été hospitalisée d’urgence dans la nuit du 28 au 29 décembre et on lui a ôté l’utérus. Elle avait une fièvre à plus de quarante, et une infection aux reins. J’essaie de comprendre le rapport avec l’ablation de l’utérus quand elle me téléphone pour m’en informer, quelques jours après, c’est peut-être la barrière linguistique, mais je n’y comprends rien. En tout cas, elle a été opérée par mon gynécologue, Feroz, coqueluche de la société huppée de Bombay sud dont il a accouché tous les bébés. Visiblement, il opère aussi à tarif réduit les pauvres dans un hôpital de quartier, je trouve ça rassurant. Je suis vraiment désolée madame, vraiment désolée. Ses excuses, ça m’épate un peu, c’est plutôt moi qui me sent vraiment mal pour elle. D’autant plus qu’Anita me glisse, en secouant la tête de tristesse: elle ne pourra plus jamais avoir d’enfant, vous vous rendez compte, alors qu’elle n’en avait qu’un, une fille, en plus. Pas de garçon, c’est si triste, si triste …. Elle dodeline de la tête comme un de ces chiens qu’on dépose sur la plage avant de la voiture: une fille, rien qu’une fille, vraiment c’est triste. Je l’admoneste. Vous ne devez pas dire ça, Anita, une fille, c’est aussi bien qu’un garçon. Anita se tait, mais elle me lance un regard rusé par en-dessous: toi la blanche, t’y comprends rien. Et puis tu peux causer avec tes trois fils.

Mais revenons-en à Flavia, qui continue à s’excuser. J’ai essayé de vous appeler en France pour vous prévenir Madame, mais vous n’avez pas décroché. Je vous ai envoyé un E-MAIL, aussi (sa voix prend de l’emphase), vous avez reçu mon E-MAIL ? Sur le coup, ça m’interloque, ce mot est tellement incongru dans sa bouche. En plus, m’envoyer un e-mail, depuis où, comment ? Je ne lui ai jamais donné mon adresse e-mail.

Quand elle raccroche, Anita commente: c’est un peu de sa faute aussi, ça fait depuis le mois de juin que le médecin lui avait dit de se faire opérer. Depuis le mois de juin ? Mais pourquoi elle a attendu aussi longtemps ? J’interroge Anita, qui hausse les épaules.Tu comprends vraiment rien, toi la blanche. Et le coût de l’opération ? Et manquer le travail ? Si on perd son salaire, son emploi ? Je vois son regard, et je précise d’une voix ferme: quand vous avez des ennuis de santé, il faut m’en parler. Evidemment que je ne vais pas renvoyer Flavia parce qu’elle est malade. Si elle est absente trop longtemps, il faut qu’elle me le dise, c’est tout, qu’on s’organise. Complètement perfide, Anita ajoute: quand je suis rentrée de vacances (elle venait d’emmener ses fils 3 semaines dans le Tamil Nadu), la maison était sale, c’en était pas croyable. Un peu sèchement, je réplique: si elle était malade, c’est un peu normal, non ?

Malika, donc, remplace Flavia. C’est Flavia qui l’a envoyée. C’est plus clair, c’est une voisine, elle sait qu’elle est là pour dépanner, pas pour lui piquer son job. Malika ne parle pas un seul mot d’anglais, ce qui est plutôt rare, à Bombay. J’ai tenté de communiquer avec elle, la dernière fois, pour lui demander si elle avait des enfants. On ne s’est pas comprises. Malika ne m’adresse d’ailleurs jamais la parole. Elle reste parfois plantée à m’observer, alors que je suis sur l’ordinateur. Elle voudrait savoir si elle peut nettoyer la pièce, me dit Anita. Ah oui, mais bien sûr. Mais avant que je ne déplace mon ordinateur ailleurs, elle ne s’aventurera pas dans la même pièce que moi. Un peu plus tard, j’ouvre la porte de la salle de bains, elle s’y trouve à quatre pattes dans la douche, je m’excuse, de l’avoir effrayée peut-être, elle se dresse comme un pantin. La pièce est exiguë, nous ne nous sommes jamais retrouvées aussi proches l’une de l’autre. Elle garde les yeux soigneusement baissés au sol, tout le temps que je rentre dans la pièce, y prenne ce que je suis venue chercher, ressorte. Son attitude semble tellement soumise que j’en suis choquée.

Son travail terminé, elle part. Pour sonner quelques minutes après. Toujours sans croiser mes yeux, mais à renforts de gestes, elle me fait comprendre son problème: l’ascenseur réservé aux domestiques semble fermé. J’appelle pour elle notre ascenseur capsule central, celui qui est vitré et offre une vue sur le champ de courses, la mosquée d’Aji Hali, la mer. Lorsqu’il arrive, je la pousse littéralement dedans.  Bon après-midi Malika, à demain. Je rentre chez moi, avec un petit sentiment de malaise: aurais-je du l’accompagner à l’intérieur ? Et si l’un des gardiens, dans un syndrome de petit chef, l’engueulait d’avoir osé emprunter l’ascenseur des résidents sans ma protection ?

Internet est un espace libre et égalitaire. J’ai approuvé le blackout de Wikipédia, j’ai jubilé en constatant la rapidité de la riposte des Anonymous. Amis internautes, camarades, on s’enflamme … Mais qui s’enflamme pour Anita, Flavia, Malika ?

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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