Insulte et susceptibilité

Insulte et susceptibilité dans Je l'ai lu dans le journal! thelma-and-louise1-260x300Salman Rushdie et moi, nous avons un point commun. Nous aurions du tous les deux être au festival de littérature de Jaipur ce week-end. Pas dans le même rôle bien sûr. Lui aurait été orateur, moi j’aurais été auditrice. Pour lui, comme pour moi, ça ne s’est pas fait.

Pour moi, c’est le fait qu’on a découvert un cancer à l’amie avec qui je devais partir. Nous avions prévu un véritable road-trip, enchaînant à Jaipur la foire d’Art de Delhi. J’étais enchantée à l’idée de dormir d’abord chez sa cousine au 19ème degré, liée à la famille royale , pour ensuite découvrir, à Delhi, l’atmosphère exhubérante de sa famille Punjabi.

Pour Salman Rushdie, c’est aussi une affaire liée à la vie, à la mort. On l’aurait averti que deux assassins ont été envoyés à Jaipur par un des parrains de la mafia de Bombay pour attenter à sa vie. Dans le doute, il a préféré s’abstenir du voyage. La police de Bombay nie ce matin toute connaissance d’un quelconque « contrat » sur la vie de l’écrivain, mais celà dit entre nous, ça doit bien arranger le gouvernement central qui essaie depuis quelque mois de récupérer le vote musulman dans l’Uttar Pradesh en vue des prochaines élections: c’est en effet de cet état que sont venues les plus fortes protestations à la venue de l’auteur.

J’avoue, je ne suis pas une experte de l’oeuvre de Rushdie. Le seul livre que j’ai lu de lui, c’était Les enfants de minuit, surtout parce qu’on me l’avait fourré dans les mains en criant au chef d’oeuvre, et sans que j’accroche vraiment. Ces Versets sataniques, je ne les connais que de réputation et c’est vraiment dommage que je ne sois pas allée à Jaipur, j’aurais pu combler une lacune. Face à cette censure par la terreur, nombre d’auteurs ont pris sur eux de lire à haute voix des passages de l’ouvrage lors de leurs interventions, plongeant les organisateurs du festival dans l’embarras et créant la polémique, à tel point que les auteurs en question ont été exclus du festival (ils sont partis pour leur propre sécurité est la version des organisateurs), après avoir signé un document dégageant la  JaiLit de toute responsabilité dans leurs actions.

Les opinions s’affrontent, entre ceux qui voient dans l’incident une manipulation, ceux qui pensent qu’effectivement, sur ce livre là, Salman Rushdie était allé trop loin dans la provocation, ceux qui se scandalisent du silence de la classe politique sur l’affaire, ceux qui s’étonnent de tant de bruit pour un ouvrage qui n’aurait pas grande valeur littéraire.

Mais ce que cet incident illustre avant tout, et une nouvelle fois, c’est que la censure est bien vivante en Inde, aujourd’hui et plus que jamais.

Il y a l’auto-censure, celle que s’imposent les cinéastes qui ne veulent pas risquer d’offenser les autorités religieuses, de peur de voir leurs films interdits dans certains états, ou qu’un appel au boycott par des partis politiques toujours prompts à agiter leur base aboutissent à des jets de pierre sur multiplex ou autre agression. Une réalisatrice de ma connaissance, réalisant un film sur la communauté parsi, pourtant la plus tolérante, m’avait dit combien elle avait veillé lors de la promotion du film à ce que jamais ne soient mis en avant des éléments qui auraient pu irriter les Grands Prêtres.

Il y a la censure du Bureau de la Censure, celui qui traque la nudité ou le langage susceptible de corrompre l’âme pure de la jeunesse, délivrant les certificats de projection qui agacent tant mes enfants quand c’est un A (adultes seulement) qui est décerné à tel ou tel film d’action qu’ils rêvaient de voir.

Il y a les gardiens de la susceptibilité communautaire, généralement les partis politiques, qui traquent le moindre propos pouvant être dévoyé, la moindre rumeur sur des films ou des ouvrages qu’ils n’auront ni lu, ni vu, et qui, gardant votre honneur mieux que vous n’auriez pu le faire vous-même, en exigeront l’interdiction, dans l’espoir de s’attirer les bonnes grâces de ceux qu’ils prétendent défendre.

Il y a la censure par la terreur, celle des gros bras qui saccagent les bureaux d’un producteur, détruisent les oeuvres d’art, ou même envoient des menaces de morts comme celles qui ont poussé le peintre MF Hussain à s’exiler hors de l’Inde en 2006. (Son tort était d’avoir peint des idoles dénudées de la mythologie indienne)

 

MF-HUSSAIN-21-300x166 censure dans Potin, potin, quand tu nous tiens!

MF Hussain, mort à Londres en exil en juin 2011

 

 

1251718504652-bajrang-dal-protest-300x291 Jailit

Les militants du Bajrang dal sont souvent en première ligne dans ce type de protestation

 

Il y a la censure d’Internet que rêve de mettre en place Kapil Sibal, le ministre des télécoms et des technologies d’information, lorsqu’il rencontre des représentants de Yahoo, Google ou Facebook pour leur demander d’ôter les contenus « offensants » et « diffamatoires ».

Il y a enfin la censure self-service des déménageurs qui refusent d’emballer mon exemplaire de Terrain de jeu du diable, un livre de photographies de Nan Goldin au prétexte que c’est interdit, un livre comme ça, Madame, ici, pour mieux me le subtiliser en fin de journée.

Alors, dans cette grande démocratie qu’est l’Inde, où la liberté d’expression est garantie, à condition de ne pas « heurter les sentiments religieux » ni « d’inciter à l’agitation communautaire », ou encore « menacer l’intégrité et la souveraineté de l’Inde », quels sont les sujets qui fâchent ? Le sexe, bien sûr. Quoique dernièrement, j’ai eu l’occasion de voir dans une galerie de Bombay une impressionnante collection de gravures ondinistes (l’artiste avait une obsession et une seule, le sexe féminin en train d’uriner, dépeint sous toutes ses coutures, sous tous ses angles). Alors que lorsque je suis allée voir Sexe entre amis - bien évidemment interdit aux moins de 18 ans, des coupures régulières dans la bande son m’informaient que j’avais raté des bouts de la délicieuse anatomie de Justin Timberlake.

La religion est un autre sujet évident. Il faut respecter les croyances dans toutes ses manifestations, et le dévot est prompt à prendre offense. Les catholiques  ont ainsi obtenu en 2006, dans l’état de Goa, l’interdiction du film Da Vinci Code.

La famille Gandhi est également intouchable. La biographie de Gandhi par Joseph Lelyveld, lauréat du prix Pullitzer, a été interdite dans l’état du Gujarat car elle laisse entendre une amitié particulière de Gandhi avec un homme allemand. Le Sari Rose de Javier Moro qui connait tant de succès en France a bien failli être interdit lui aussi, car le parti du Congrès n’appréciait pas certains aspects de ce portrait de Sonia Ghandi. Il n’est d’ailleurs à ma connaissance toujours pas disponible en Inde.

On ne plaisante pas non plus avec le sentiment national. Ce sentiment inclut tout ce qui touche au Cachemire, au Pakistan, et à la guerilla maoïste. Même le grand (en célébrité et non en taille!) Shah Rukh Khan a pu en faire l’expérience lorsque le Shiv Sena s’en est pris à son film My name is Khan, menaçant d’en empêcher la sortie en salle par la violence, en représailles à une remarque de Khan par laquelle il exprimait son regret qu’aucun joueur pakistanais n’ait été selectionné en première ligue de cricket.

 

Jodhaa-Akbar-HR138 Salman Rushdie

 

Enfin, on ne heurte pas le sentiment communautaire. Le très esthétique Jodhaa Akbar, film qui relate les amours d’un empereur mogol musulman et d’une princesse rajput hindu a été interdit dans les états de l’Uttar Pradesh, du Rajasthan, de l’Haryana et de l’Uttarakhand (la cour suprême a levé partiellement l’interdiction). Il dépeindrait la communauté Rajput sous un mauvais jour.

Je pourrais encore vous parler de Billu the barber, dont le titre offensait semble-t-il les barbiers indiens, d’Indiana Jones et le temple maudit interdit à sa sortie parce qu’il était raciste et impérialiste,  ou encore d’Un si long voyage, de Rohinton Mistry, retiré du programme de littérature anglaise des universités de Bombay, de Mother India de Katherine Mayo, un livre critiqué par Gandhi mais dont il recommande la lecture aux indiens, et qui n’est toujours pas disponible en Inde (le site Flipkart, notre amazon à nous, le liste comme « hors stock », tout commes les versets sataniques d’ailleurs). La liste est longue.

J’entends régulièrement les artistes, journalistes, écrivains que je rencontre se plaindre du poids des contraintes sur leur création, leur écriture. Ce poids se ferait de plus en plus pesant.

Si la constitution indienne garantit la liberté d’expression elle autorise aussi des « restrictions raisonnables ». Ces restrictions raisonnable entament sérieusement me semble-t-il la liberté artistique, et sont largement exploitées par les partis politiques. Un membre du gouvernement commentait récemment: nous ne sommes pas une démocratie mature comme en Occident. Récemment aussi, un censeur expliquait ce qui était souhaitable: tous les films devraient pouvoir être vus par un grand-père et son petit-fils. Scorcese a bien fait de se recycler.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

3 Réponses à “Insulte et susceptibilité”

  1. MHPA
    23 janvier 2012 à 23:13 #

    Hou là là, édifiant ton article (je dis article car c’est bien plus qu’un billet).

  2. virginia
    24 janvier 2012 à 8:17 #

    Toujours un plaisir de te lire, chere Helene; beaucoup de verite dans tes commentaires, en esperant qu un jour se pays evolue vers un des realites a affronter. Bonne continuation, et bonne chance a ton amie……on attend la suite.

  3. 24 janvier 2012 à 8:50 #

    @MHPA: oui. Venant d’un pays, où quoi qu’on en dise, il y a une vraie liberté, c’est un des aspects qui me choque le plus ici, d’autant plus que nous sommes en démocratie … Chérissons ce que nous avons !
    @Virginia: merci :-) Je suis ravie que tu commentes chez moi, je crois que c’est la première fois. Bises!

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