Aimons-nous sous la pluie …

Celà fait quelques temps qu’ils me font de l’oeil. Chaque fois que je me rends chez Crossword (la FNAC locale, ambiance plus capharnaüm), sur un portant, dans le coin au fond à gauche:

la collection indienne des Mills & Boons.

Pour ceux d’entre vous qui l’ignoreraient, Mills & Boons est le leader mondial de la publication de romans à l’eau de rose, les fameux « Harlequin ». Un petit tour chez Amazon nous livre des titres plus affriolants les uns que les autres: la fille dans la tente du bédouin (à ne pas confondre avec la chanson à boire « la fille du bédouin »); puissant italien, femme de ménage sans le sou, sous la coupe du milliardaire argentin enlevée par vengeance, prise par plaisir, ou encore la secrétaire anglaise orpheline et l’impitoyable femme d’affaires grecque (zut, c’est l’inverse en fait. Et vous noterez que chez Mills & Boons, les hommes dominent les femmes et les grecs survivent à la crise).

Les éditions Mills and Boons vendraient 4 livres par seconde dans le monde, et le marché indien serait le marché en croissance le plus rapide, avec des chiffres de vente (tenus confidentiels) qui doubleraient chaque année. Niranjana Iyer, auteur du blog Brown Paper, évoque avec nostalgie la place des livres de Mills & Boons dans ses lectures adolescentes, et s’interroge sur leur succès auprès de jeunes indiennes de la classe moyenne dont l’existence est à priori à des années lumières des univers décrits. Outre l’aspect pratique (il est facile de dissimuler ces ouvrages peu épais au milieu d’un manuel de chimie pendant un cours particulièrement ennuyeux), elle y voit une adaptation aux besoins et attentes de la société indienne. Les divisions de classe très présentes dans les ouvrages Mills & Boons font écho aux rigidités de castes. Le caractère explicite de certaines situations (une fois qu’on a les codes, la crème de sa féminité est en fait extrêmement cru) remédie à la déficience de l’éducation sexuelle accessible aux jeunes filles. Enfin, dans une société où les mariages arrangés sont encore très majoritaires, lire des histoires d’amour constituent un échappatoire attrayant.

Jusqu’il y a quelques années, Mills & Boons India importait toutes ces publications. Mais le succès de Bollywood face à Hollywood (ici, c’est Hollywood qui fait de la resistance) leur a sûrement donné des idées, et ils se sont lancés dans la romance « made in India »: des protagonistes indiens, dans un décor indien, avec sur la couverture, des mannequins indiens.

Vous aviez peut-être raté « The love Asana »  de Milan Vohra. Ce premier Mills and Boons « made in India » est, d’après Maria Perry Mohan, gentille cliente commentatrice chez Flipkart, à la hauteur des standards internationaux.  A Bombay, on a des « world class roads », des « world class hospitals » et des « world class romances ». Le héros, un milliardaire à fossettes, décide d’exercer sa vengeance sur l’homme qui a poussé sa petite soeur au suicide en déshonorant à son tour la petite soeur de ce dernier, instructrice de yoga (dans un beau chassé-croisé). Il lui annonce qu’elle devra se soumettre à ses désirs:

“As and where I wish. In my bed. My office. My homes. My pool…”

Je ne sais pas si c’est une faute de frappe, mais l’absence de pluriel à piscine m’a un peu déçue. Une seule des demeures de ce milliardaire serait donc équipée pour les galipettes aquatiques ? Après que l’héroïne – et la lectrice – a bien hyper ventilé devant les exigences de ce mâle alpha, le héros annonce qu’il a l’intention de l’épouser, on est en Inde, quand même.

Je suis au grand regret de vous annoncer que cet ouvrage est en rupture de stock, et que je n’ai même pas un exemplaire à vous prêter, j’avoue, j’ai siphonné le résumé et cette réplique impayable sur le net. Mais pour vous, comme pour moi, il n’est pas trop tard. Nous pouvons désormais acheter:

 

Aimons-nous sous la pluie ... dans Je l'ai lu dans le journal! millsboon-646x1024

 

L’affaire se déroule à Bombay (vous admirerez la belle vue panoramique de Marine Drive en bas de la couverture). Le héros, magnat des affaires, a grandi à Dharavi dans la pauvreté la plus abjecte. Cela ne l’empêche pas désormais d’évoluer dans les plus hautes sphères de la société mais il a besoin d’une épouse pour asseoir sa respectabilité. Il jette son dévolu sur Amrita Piramal, héritière au pedigree impeccable et aux courbes trop voluptueuses pour tenir dans une petite robe noire. Quand elle pose son regard sur le lui, c’est l’émoi:   « even though he looked mean, Amrita’s heart went into a spin. » (bien qu’il ait l’air cruel, son coeur se mit à battre de plus bel). Mais Amrita ne s’en laisse pas conter. Si elle accepte le mariage pour sauver son père de la ruine, elle exige de continuer à travailler et à se déplacer en train local (ce qui doit faire d’elle la seule femme riche de Bombay à ne pas utiliser de chauffeur). Lui perd ses repères face à cette épouse si différente de ce qu’il avait imaginé. Le mariage de convenance tournera-t-il au mariage d’amour ?

Le suspens est insoutenable, vous en conviendrez. Et je ne sais si j’aurai le courage de traverser le magasin vers la section romance, de prendre un exemplaire et d’affronter, à la caisse, le regard du caissier. Imaginez que je rencontre une connaissance: en fait, c’est pour mon blog, expliquerais-je avec un sourire crispé tandis que telle journaliste ou critique de cinéma de mes amies détournera pudiquement le regard de mes achats.

Ou alors, je me le fais livrer par Flipkart ?

PS: je regarde cette magnifique couverture et soudain, je me demande: porte-t-il un costume Raymond ?

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

5 Réponses à “Aimons-nous sous la pluie …”

  1. Bredin natalia
    2 février 2012 à 16:55 #

    Vraiment, j’aime ce blog ! encore une fois je me suis régalée à la lecture de ces tranches de vie indienne! bravo Hélène , keep on , don’t give up…

  2. Mendhak
    2 février 2012 à 20:34 #

    et elle des prothèses mammaires PIP ? A quand l’enquête sur Osho ???

  3. papiro
    2 février 2012 à 22:53 #

    D’un octogénaire attentif, attentionné et bienveillant, qui a envie de s’immiscer un peu «en Troll» (sens traditionnel d’Europe du Nord !!! pas d’informaticien!): jusqu’à présent, il fouinait assez régulièrement dans le blog (hors Facebook dont il a horreur !), appréciant particulièrement les mini-reportages originaux sur la vie en Inde! il imaginait bien une certaine importance de travail ! mais sans réfléchir à son organisation… ni quant à un éventuel retentissement sur la vie familiale!!?
    Je regarde plus intensément les blogs de mes deux petites filles ! pour…suivre l’évolution de Gaëtan et Sören.et n’imaginais pas qu’il pouvait y avoir un côut en espèces trébuchantes !?
    Donc pour alimenter la réflexion d’Hélène… !?
    Pourquoi pas …«un… regard ethnologique sur le sexe en Inde !?»
    mais à bâtons rompus, ci-après quelques autres pistes bien sûr un tantinet saugrenues ! ?
    – 1 – Dans un ordre d’idée… historico-artistique…et sans sortir de la «Gauloiserie (au propre là, pas… au figuré!)», pourquoi ne pas rêver aux Elfes, revivre l’Épopée de la Table Ronde, la geste épique du Roi Arthur et de ses Chevaliers, les amours de Viviane et de Lancelot-du-Lac dans la forêt de Paintpont-Brocéliande (ma Bretagne d’adoption!?), et particulièrement, l’un de ses lieux magique, la Fontaine de Jouvence avec la Souce-Fontaine de Barenton…nous laissant des souvenirs de flâneries sportives !
    Depuis La légende de Gösta Berling de Selma Langeroff que Thérèse m’avait offert quand j’avais …19 ans, et encore plus depuis un voyage en Norvège, j’ai toujours beaucoup apprécié ces histoires de Trolls-Elfes, par rapport à Odin-Gandalf…, comme… j’apprécie Grieg en musique.
    – 2 – Mais, autre idée, en notre native Picardie-Thiérache-Flandres, retrouver la musique franco-flaman-de de… Saint-Quentin (sic, repaire officiel !) à Amsterdam…: Josquin-des-prés, Boesset, Mouton, de Ste-Colombe, Marin Marais (en concurrence directe avec les Italiens Peri, Monteverdi… de l’époque), tellement sous-estimés et quasi oubliés. Aviez-vous vu le film «Tous les matins du monde» concernant justement Marin Marais et Sainte-Colombe ?
    Notre UIA de Créteil nous offre actuellement des présentations-exposés ponctuels interactifs! extraits musicaux variés(donc de cette époque) avec… correspondance dans les autres arts des XVI°-XVII° (rococo) ! passionnants.
    Le peu de musique que je connaisse de l’Inde, est vraiment dépaysant, et très agréable ! ? Parfait-tu ta culture musicale de ce pays ?
    Intéressé par la suite de vos échanges-discussions ! ça me paraît démarrer fort !? ne pas quand même trop «tes hommes» !
    En dehors de moi, il va peut-être y avoir des «Trolls», internetement parlant cette fois ! ?
    Papiro
    Le site précédent ou je voulais intervenir, etait en derangement

  4. 3 février 2012 à 17:43 #

    @Natalia merci :-)
    @Mendhak, que tu es mauvaise langue, ce n’est pas une taille zéro, c’est l’histoire d’un ex-pauvre qui rencontre une ex-mince. Et puis, les flotteurs, c’est utile en cas de mousson, pour les fameux waterlogs
    @papiro: ravie de te voir commenter ici. Pour le terroir celte et flamand,ça n’est pas trop dans la ligne du blog :-) La musique indienne, je connais mal et j’aime peu, j’avoue!! Bises de Bombay!

  5. Marie
    17 février 2012 à 23:20 #

    trop fort !!! (mais mince, je comptais sur toi pour le prêt du livre !)

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