Vertu et dévouement, les deux mamelles de l’épouse indienne

Tous les matins, à 7 heures, la horde part. Lors de ce moment magique, le bus scolaire blanc apparaît au pied de l’immeuble, et sans un regard en arrière ni un au-revoir, mes 3 enfants s’engouffrent à l’intérieur, à peine ont-ils posé le pied sur le marche-pied qu’ils ont déjà disparu, toutes les vitres étant teintées.

Tous les matins, à 7 heures 5, savourant le silence de la maison, je ramasse mon journal. Le soleil se lève doucement, si j’en crois le rougeoiement de la brume à l’est, à l’ouest je n’aperçois pas vraiment la mer. Le ronronnement incessant venu de l’extérieur, qui caractérise les journées à Bombay, a déjà commencé, klaxons prolongés, bruit des travaux, froissements, glissements, chocs mais on entend encore accélérer voitures et motos, la circulation reste fluide.

Les corneilles ne doivent pas être matinales car à cette heure-là je ne les entend jamais croasser.

Comme tous les matins, j’écrase distraitement quelques fourmis qui courent sur la table de la salle à manger, acte qui me vaudrait immédiatement l’inimité des jains de l’immeuble, s’ils me surprenaient. Je déplie le journal. Et un article de la rubrique « positive thinking », que je néglige généralement attire mon regard.

Les rôles d’une épouse.

Voilà qui est alléchant. Rajen Vikal, de son petit nom, se propose de me révéler à quoi je sers, dans la vie et dans le grand dessein de l’univers. Tout ce qu’il va m’apprendre, il le tient de Shakuntala, la femme de Dushyanta dans le Mahabharata.

 

Vertu et dévouement, les deux mamelles de l'épouse indienne dans Je l'ai lu dans le journal! Raja_Ravi_Varma_-_Mahabharata_-_Shakuntala

Shakuntala se retourne pour jeter un regard à Dushyanta. N'est-ce pas émouvant ? Peinture de Raja Ravi Varma

 

Déjà, je découvre que le nom de Shakuntala – la quintessence de l’épouse, vous l’aurez compris – veut dire « possibilité », et particulièrement « l’épanouissement de potentiels cachés ». C’est tout moi, ça. Et je vais commencer la réalisation de ce potentiel caché en vous offrant un cours matinal d’hindi et de sanskrit.

- en hindi, épouse se dit patni, qui vient du sanskrit pa, donner à boire et à manger mais aussi nourrir l’âme. En hindi, la racine même du mot épouse implique qu’elle nourrisse sa famille. Avec de tels antécédents étymologiques, le partage des taches en cuisine n’est pas gagné!!!

- une fois enceinte, la patni devient jaaya (du sanskrit jana, ou donner naissance). Et si elle donne naissance à un garçon, celui-ci sera appelé putra, du sanskrit pu pour purifier. Je suis peut-être mal disposée ce matin, mais j’en conclus qu’en donnant naissance à un fils, elle se purifie, du moins momentanément. Rajen Vakil, qui maîtrise sûrement le sanskrit dans toutes ses subtilités , et de manière sans doute plus fiable que les traductions de mon dictionnaire sanskrit/anglais en ligne, va d’ailleurs plus loin en expliquant que la signification de tout celà, c’est qu’en donnant naissance à un fils, l’épouse permet à son époux de transcender sa souffrance. Et celle de la jeune accouchée ? me direz-vous. Non, pas la sienne, nous parlons d’un temps où la péridurale n’existait pas.

- une autre façon de la nommer, c’est encore Bharya. Toujours d’après Rajen Vakil, celà signifie que sa conscience perce le secret de l’existence, elle est la seule à savoir donner la vie, et en celà, elle incarne la création. Sonnez les cloches, faites résonner les trompettes, je suis une incarnation de la force créatrice de l’univers, mais Rajen gâche mon sentiment d’élation en énonçant comme une suite logique: par temps difficile, elle soutient et soigne son mari.

- l’épouse est aussi priyamvada, ce qui en sanskrit se traduirait par celle qui fait plaisir, qui adoucit. La femme remplit le coeur de l’homme avec l’élixir de l’amitié.

- enfin, pour conclure son discours sur les rôles d’une épouse, Shakuntala évoque le désir. La femme est celle qui répond aux désirs les plus profonds, les plus secrets de son époux. Elle lui amène l’amour et l’épanouissement.

Je ne sais pas pourquoi, mais ce panégyrique m’a agacée. J’irai même jusqu’à dire que publié sous la rubrique « positive thinking », il m’a emplie de sentiments négatifs. Je dois trop traîner sur le net à lire des blogs feministes. Et puis je pense à mes amies dont certaines me lâchent parfois: c’est pas toujours facile, les exigences d’un homme indien. J’imagine ce que peut représenter dans l’inconscient collectif un tel héritage linguistique et culturel.

A moins que l’auteur ait voulu rappeler à ses lecteurs qu’il ne faudrait pas trop abuser de l’avortement sélectif, s’ils ne veulent pas priver leurs fils de la possibilité d’épouser une créature qui leur sera toute dévouée, qui sait ?

 

 

 

 

- deuxième rôle,

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

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Une réponse à “Vertu et dévouement, les deux mamelles de l’épouse indienne”

  1. Hypathie
    3 février 2012 à 13:46 #

    Comme tout cela est malheureusement vrai ! Toutes les langues décidément portent la trace culturelle de l’asservissement des femmes et la place qui leur est assignée dans l’ordre du monde créé par les hommes. Je crois qu’en mandarin, le pictogramme femme est le pictogramme homme additionné d’un balai ! Merci pour le lien. :) )

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