A 3 ans, on est trop jeune pour mourir

Une petite fille de 3 ans écrasée par un bus. Une petite fille haute comme 3 pommes, ou alors 3 mangues qu’elle n’a pas du avoir souvent eu l’occasion de goûter dans sa brève existence. Ou seulement, quand elle retournait au village.

Une petite fille de 3 ans dont je n’aurais pas d’ordinaire parlé ici. C’est que mon journal est une espèce hybride, qui mêle nouvelles politiques, activisme social, rubrique des chiens écrasés. Et que les faits divers s’empilent, s’entassent, se tassent aussi très vite d’ailleurs, l’un immédiatement remplacé par l’autre, il s’en passe des choses, dans une ville comme Bombay.

Mais les enfants écrasés par le bus scolaire, ça commence à devenir un thème récurrent, dans mon journal. Et celle qui mérite une colonne pleine en page 5 aujourd’hui s’appelait Tanuja. Sur la photo qu’exhibe sa famille, elle a les cheveux courts, les habits endimanchés, les mains sur les hanches qui laissent présager un caractère décidé. Un caractère qui en restera au stade de présage. Elle est potelée, aussi. Sûrement, cette petite, toute fille qu’elle fut, pour qu’on nous sorte ce cliché où elle affiche cet air rebelle rigolo, où elle semble bien nourrie, elle devait être aimée. Elle porte un pantalon et un blouson, mais elle est pieds nus, comme elle devait l’être chaque jour. On n’arrive pas bien à déterminer si le mur brun piqueté de taches verdâtres devant lequel elle se tient est un décor de photographe ou s’il est l’effet d’une peinture en état de décomposition avancée.

A 3 ans, on est trop jeune pour mourir dans Spleen des rues SHANTY565

photo trouvée sur le site magicalmumbai.blogspot.com

L’histoire de Tanuja est si banale qu’on pourrait, qu’on devrait en pleurer. Son père est un ouvrier journalier, il est venu à Bombay à la recherche d’un travail, d’une vie meilleure. Ils habitent un shanti, ces bicoques que les habitants de Bombay (50%) qui n’ont pas accès à l’habitat traditionnel se construisent un peu partout, le long des routes, sur le moindre espace disponible, avec les moyens du bord. Il y a parfois l’électricité dans un shanti, il est apparament facile de se raccorder au réseau. Il n’y a jamais l’eau courante. Encore moins de toilettes. C’est pour cette raison que voir des enfants accroupis à se soulager au bord de la route est une vision familière à Bombay.

Tanuja ce matin-là – il était 7 heures – était donc allée faire ses besoins devant le bus scolaire. Le conducteur de ce dernier, quand il a démarré son véhicule, l’a heurtée. Les parents l’ont emmenée à l’hôpital mais disent qu’elle n’a reçu aucun soin avant 2 heures, le médecin de garde n’était pas là. Est-ce que ça pourrait avoir fait une différence pour elle ? On ne le saura jamais. Je me dis, tout de même, en frottant le petit corps compact et solide de mon fils qui rit sous la douche, qu’il aurait fallu essayer.

Finalement, qu’est-ce qu’on apprend, avec tout ça ? Que cet incident ne serait pas arrivée si cette petite avait grandi dans un logement équipé de toilettes. Qu’il n’y a pas de système d’ambulances développé pour emmener les blessés à l’hôpital en cas d’urgence. Quand vous lisez ces récits, c’est une constante, « le blessé fut emmené d’urgence à l’hôpital par » …  un voisin, un témoin, le conducteur de la camionnette, un bon samaritain… L’ambulance ici est un luxe que même les riches n’ont pas. On est mieux servi par soi-même lorsque la rapidité entre en jeu dans le sauvetage d’une vie. On apprend ausi qu’à l’hôpital Rajawadi, un hôpital public de 570 lits si on en croit Wikipedia, le médecin de garde s’absente, ou bien ils ne sont pas assez nombreux. Ce qui n’étonne guère quand on connait la réputation abyssimale des hôpitaux publics en Inde, que même les pauvres, dès qu’ils en ont un tant soit peu les moyens, essaient d’éviter à tout prix.

On apprend aussi de plus en plus que les conducteurs de bus peuvent se montrer négligents. Manque de formation, journées trop longues, désir de respecter leurs horaires, on les voit souvent foncer sans la moindre considération pour les autres occupants de la route, le piéton figurant d’ailleurs au plus bas de l’échelle. On se rappellera, il y quelques semaines, l’incident de ce chauffeur de bus semble-t-il sans histoire qui avait perdu la tête et conduit à tombeaux ouverts son véhicule à travers les rues de Pune, semant collisions, morts et blessés sur son passage. Le président de l’Association des Conducteurs de Bus Scolaires blâme quant à lui les lois trop strictes en ce qui concerne le recrutement des conducteurs. Dans un réflexe de protection nationaliste, d’où ressortent la volonté de réserver les emplois aux Maharashtriens et la croyance que la sécurité des enfants ne se confie qu’à des gens fiables, c’est-à-dire pas des immigrés, les conducteurs de bus scolaires doivent avoir résidé au minimum 15 années dans l’Etat pour pouvoir être engagés.  Cette loi restrictive mène à la raréfaction des candidats, et selon le président de l’association, à un sentiment d’impunité parmi les conducteurs qui se savent très en demande et se croient autorisés à négliger les consignes de sécurité.

Mais ce que tout cela trahit aussi, et qui me choque souvent, est que le mode de garde des tous-petits, qui était peut-être adapté au village, ne l’est plus dans une mégapole comme Bombay. Laisser un enfant de 3 ans vagabonder seul pour trouver à faire ses besoins à l’abri d’un bus ? Dimanche encore, alors que les 10 minutes de route qui nous séparent du multiplex le plus proche nous entraînait, comme toujours, à travers un dédale de « shanti », j’attirais l’attention de l’Homme sur deux enfants âgés de 3 ou 4 ans tout au plus, et qui chahutaient en équilibre instable au bord du trottoir, à 50 centimètres de la circulation. La moindre chute les aurait mis à portée de roues des taxis, motos, voitures qui ne cessaient de défiler. Parmi les habitants de ces bicoques, qui profitaient de la douceur du soir pour se laver dans des seaux, s’épouiller et se peigner, personne ne semblait conscient du danger qu’il y avait à laisser des enfants si jeunes livrés à eux-mêmes tout au bord d’une route passante.

Pendant ce temps, les enfants des classes moyennes et aisés sont ultra-surveillés, jamais livrés à eux-mêmes. Toujours accompagnés d’au moins une bonne dans tous leurs déplacements. Jamais laissés seuls à la maison, même lorsqu’ils ont 13 ou 14 ans.

J’ai regardé sur une carte où se situait le quartier de la petite Tanuja dans la ville de Bombay. J’ai vu qu’elle n’habitait pas si loin de chez moi, sur la côte est que j’apperçois, par beau temps, de mes fenêtres. C’est là bas que chaque année, les flamands roses arrivent par milliers pour passer l’hiver sous des températures plus clémentes, dans la baie de Bombay. C’est une vision incongrue, et très belle, que ces flamands roses recouvrant la mangrove polluée, avec en arrière fond, les gratte-ciels. Je me demande si les parents de Tanuja le savaient, et si ils l’avaient déjà emmener les admirer.

 

 

 

Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Inscrivez-vous

Abonnez-vous à notre lettre d'informations pour recevoir les nouveautés par e-mail.

3 Réponses à “A 3 ans, on est trop jeune pour mourir”

  1. Mendhak
    15 février 2012 à 21:27 #

    Très bel article Hélène ! Merci pour tant de sensibilité… et Sewri, quel endroit magique ! Je ne sais si je préfère la route qui y mène ou cette vue imprenable et effrayante sur la baie de Bombay. Encore une discussion pour nos futures rencontres… Bises

  2. Marie
    17 février 2012 à 23:28 #

    triste histoire, que celle de cette petite.
    Ca me rappelle pas mal de scènes vues en Afrique, à Abidjan, où selon les quartiers, les enfants sont plus ou moins « protégés » et surveillés.
    Un parent qui lutte pour survivre n’est pas aussi attentif… J’ai vu des enfants jouer dans des endroits improbables, et tellement sales et dangereux…
    Triste réalité…

    • 25 février 2012 à 17:10 #

      Bonjour Marie, oui je pense que ces 2 continents ont bien des points communs!

Laisser un commentaire

cyrilleauquebec |
Chemin Rêvant |
It'll all get better in time |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Voyage aux Etats Unis
| Un an au Japon: Une Science...
| Ma vie dans 30 kg