L’exercice démocratique ne fait pas recette chez les riches

L'exercice démocratique ne fait pas recette chez les riches dans Je l'ai lu dans le journal! Siddhivinayak-Temple

le temple Siddhivinayak dans toute sa ... visibilité ... architecturale, credit photo www.mumbaiindia.in

Cette fois-ci, la Saint Valentin s’est déroulée à Bombay sans le moindre incident. Du moins que les journaux nous aient rapportés. Il y a eu des années où les militants des partis safrans ont pris à parti, voire tabassé les jeunes couples qui se promenaient sur le front de mer, main dans la main et ballon rouge en forme de coeur flottant doucement dans leur sillage – une faute de goût certes, que n’aurait jamais commis l’Homme qui dès 1937 m’avait informé qu’il tenait cette célébration pour une basse manifestation mercantile et manipulation marketing. Il y a eu d’autres années où les féministes ont mené des actions chocs et drôles  pour clouer le bec à défaut de lier les poings de ces mêmes militants.

Cette année, rien du tout. On note simplement une augmentation de la fréquentation des temples dédiés à Ganesh par les jeunes couples ce jour-là. 350,000 personnes se seraient ainsi rendues mardi au temple Siddhivanyak à Prabhadevi (contre 200,000 visiteurs quotidiens un mardi ordinaire), une évolution dont se réjouissent les autorités religieuses pour qui les jeunes ont spontanément compris que les valeurs occidentales de l’amour ne sont pas pour eux. Quoique, si vous voulez mon avis (et vous étant aventurés sur ce blog vous l’aurez), on peut y voir un phénomène d’adaptation darwinienne, et peut-être existe-t-il un guide sur 101 lieux où emmener votre petite amie à Bombay sans risquer de vous faire tabasser, faisant figurer les temples figurent en bonne place.

Certains disent qu’il faut attribuer cette Saint Valentin exceptionnellement paisible à sa proximité avec les élections municipales. Il y a deux jours, vous élisiez votre aimé(e), aujourd’hui, vous pouvez élire votre représentant à la BMC (Brihanmumbai Municipal Corporation). Il est possible que si les militants du Shiv Sena et du MNS vous ont laissé en paix, c’est qu’ils étaient trop occupés à faire campagne, et que surtout, ils avaient reçu pour instruction de leurs chefs de ne pas s’aliéner les jeunes électeur en leur tapant dessus.

Aujourd’hui, 10,279,377 électeurs inscrits sur les listes électorales (la précision de ce chiffre trouvé ici, et sur laquelle je décline toute responsabilité, me laisse rêveuse) voteront donc pour 2232 candidats dont 980 femmes et 71 candidats indépendants, qui ne pèsent pas lourd mais dont on a beaucoup parlé car ils marqueraient l’émergence d’une mouvement citoyen « honnête  » et en marge des partis politiques.

dry_day 1 dans Je l'ai lu dans le journal!

crédit photo gora.gora.gora.com

Aujourd’hui, aussi, pour mes lecteurs mumbaikars, c’est Dry Day, pas la peine ce soir de vous précipiter chez Dome ou Aer pour un dernier verre, vous auriez l’ivresse des hauteurs mais pas celle de l’alcool. Pour mes lecteurs de France et d’ailleurs, un Dry Day, décidé par le gouvernement, n’indique pas que les indiens maîtrisent la météo en sus de l’astrologie – même si je suis prête à parier le bonus de fin d’année d’un trader qu’il ne pleuvra pas ce mois-ci. Un Dry Day, c’est un jour où la vente et consommation d’alcool dans les lieux publics est interdite. Ce Dry Day vise probablement à éviter que les candidats ne saoulent à mort les électeurs dans le but de les faire voter pour eux. Quant au Dry Day de demain (oui, vendredi soir aussi!!!) il s’agira sans doute d’éviter que les esprits ne s’échauffent à l’annonce des résultats.

Je ne me risquerais pas, en revanche, à vous prédire les résultats de ces élections. Une chose qui m’a toujours étonnée ici, c’est l’absence de sondages, ou du moins de leur publication. Je ne sais pas s’ils coûtent trop chers à organiser. S’ils sont trop difficiles à mettre en place dans les règles de l’art: comment fixer un échantillon représentatif ? Comment gérer la versatilité de l’électorat qui attend, pour partie, de voir quel candidat sera le plus offrant ? D’ailleurs, le Press Council of India dans son code de conduite invite les médias à la plus grande prudence avant de publier tout sondage en raison des risques importants de manipulation.

Il y a bien sûr eu des rumeurs, quelques articles, nous annonçant qu’en l’absence d’une majorité claire, le MNS, parti dissident du Shiv Sena fondé en 2006 par Raj Thackeray (le Marine Le Pen local, il présente bien, il gagne toujours en popularité mais son idéologie populiste et démagogue ne cherche même pas à cacher ses positions extrémistes) fera figure d’arbitre, et même de maître du jeu. Mais le parti du Congrès a saisi la Commission aux Elections, prétendant que tous ces rapports sont en fait des « publi-reportages » masqués du MNS qui aurait payé les médias pour qu’ils répandent ces  »fausses » rumeurs.

En revanche, ce dont tout le monde semble sûr, c’est que les riches, encore une fois et en masse, ne voteront pas. Traditionnellement, ce sont dans les circonscriptions au revenu moyen le plus élevé qu’on trouve les taux de participations les plus faibles (généralement autour de 30 à 35% pour Colaba) et à celà, on avance de multiples raisons.

Les riches ne croient plus en leur classe politique ni en l’utilité des élections. On les comprend partiellement. La lecture du site BMC elections 2012 et son florilège de dénonciations en tout genre n’est pas des plus motivantes. Et lorsque même Neela Satyanarayan, commissaire aux élections, admet dans une interview que des élections justes ne sont pas possible quand l’argent et l’alcool coulent à flot (pour acheter les électeurs), on peut avoir envie de rester sur son balcon à savourer une tasse de thé, admirant notre vue imprenable sur le race course tout en profitant des derniers jours cléments de l’année….

N’allez pas croire, pourtant, que les pauvres croient plus en leur classe politique. Mais ils ont encore besoin d’elle. Pour obtenir un raccordement au réseau électrique, au réseau de distribution d’eau. Les riches, eux, n’en ont pas besoin. Ils ont les moyens de pallier les déficiences du service public. Et parfois, si nécessaire, de corrompre un élu. Selon les cyniques, les élus s’achètent plus qu’ils ne s’élisent.

candle-light-getaway

photo frontline.in

On reproche beaucoup à cette classe aisée de se mobiliser autour de veillées aux chandelles, de rassemblement à Getaway of India, de campagnes sur les réseaux sociaux mais de ne pas se rendre aux urnes. J’aurais quant à moi une explication, qui n’engage que moi car je ne l’ai vue mentionnée nulle part.

Les riches indiens ont horreur du mélange social. Au-delà du confort, c’est la raison pour laquelle ils voyagent en classe affaire. Ils ne marchent pas dans la rue, ou tout du moins, pas aux mêmes heures que le reste de la population. Ils ont aussi horreur de faire la queue. L’humble rédactrice de ce blog, voulant un jour acheter un billet pour l’opéra (c’était avant le temps, récent ici, des réservations en ligne), s’était rendue au guichet du NCPA, pour affronter une queue d’au moins 100 personnes où elle était non seulement la seule blanche, la seule femme mais aussi la seule qui n’exerçait pas la profession de chauffeur.

Je pense que pour beaucoup, l’appel démocratique n’est pas assez puissant pour surmonter la profonde répulsion que suscite l’idée de se tenir debout dans une queue, sous le bruit et la chaleur, entourés d’individus qui, s’ils sont vos égaux de par la Constitution, ne le sont pas de leur situation économique et culturelle. Je pense que l’idée de se trouver dans une situation où il n’est pas possible d’affirmer son privilège est profondément désagréable.

S’il était possible d’envoyer son chauffeur voter, les taux de participation au seins des classes privilégiées en seraient transformés.

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Auteur :Helene Lecuyer

Blogueuse schizophrène qui partage son temps entre l'Asie dans tous ses points cardinaux et les côtes françaises de la Manche, j'habite depuis 7 ans un appartement à Bombay avec 4 hommes dedans, beaucoup de corneilles sur le balcon - parfois un milan majestueux - et des trains en contrebas. Reine du CV "non linéaire", après Sciences-Po Paris, j'ai semé les expériences professionnelles et les enfants à Singapour, en Corée et maintenant en Inde. A Bombay, je blogue, je m'investis dans la vie associative, je "pige" (pour TerraFemina, InaGlobal, ElephantJournal ...) J'aime Bombay la tragi-comique, dans sa grandeur et sa laideur, attachante et révoltante, toujours étonnante et intrigante. Ce blog, c'est pour partager avec toi, lecteur que j'espère fidèle ou du moins régulier, "mon" Bombay, parce que les émotions qui naissent ici sont trop démesurées pour rester contenues à l'intérieur d'un seul corps.

Une réponse à “L’exercice démocratique ne fait pas recette chez les riches”

  1. Mendhak
    19 février 2012 à 10:51 #

    Il y a aussi une autre explication pour le si faible taux de participation aux élections de jeudi – en particulier dans les couches supérieures de la population : comme tu le sais, jeudi est donc férié mais lundi 20 est aussi férié pour Mahashivratri… tu vois où je veux en venir… on fait le pont à Bombay… du mercredi soir au lundi soir et on jette les élections aux oubliettes ! A quoi bon rester scotché à Bombay alors qu’on peut partir se dorer la pilule sur les plages de Goa ???

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